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Full text of "Histoire des Mores mudejares et des Morisques, ou des Arabes d'Espagne sous la domination des chrétiens"

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HISTOIRE 



DES 



MORES MUDEJARES 

ET DES MORISQUES. 



2. 



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Parii. — Ti«priiDerie «Je G.-A. DKNTU, rue de Bussi, n» 17. 



l 



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HISTOIRE 



DES 



MORES mmm et des morisques, 



OU DE$ 



ARABES D'ESPAGNE 

sous LA DOMINATION DES CHRÉTIENS. 



N 



|Jar M. le comte 3llbm îre «irf0ttrt. 

TOME DEUXIÈME. 



|Jari0 , 



CHEZ G- A. DENTU, IMPRIMEUR-LIBRAIRE, 

rue de Bnssi, n» 17; 
ET PALAIS-ROTAL, GALHRrE yiTIl£K, N<» l3. 

1846. 



zy. -^ /^ 



Z7. ^^ A 

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HISTOIRE 

DIS ARABES DISPA6NE 



SOUS 



LA IXOMINATION DES CHRETIENS. 



CHAPITRE PREMIER. 

1>0NA ISABELLE , REINE DE GASTItLE» 

Occupation de Grenade. 
( De Tan i^ga à Pan 1614. ) 



Les dernières paroles qu Abou-Abdilehi adressa 
au roi don Fernamido en résignant sa couronne, ren- 
fermaient un sage conseil : « Je crois fermement, 
« avait-il dit , que tous userez de la victoire avec 
te équité et modération. » Ce conseil ne devait pas 
être suivi tout d'abord. La confiance d'un prince 
détrôné agit rarement comme une obligation de plus 
sur le cœur des nouveaux maîtres ; peu de jours;^ peu 
d'bcurcs même s'écoulèrent avant que la capitula- 
tion de Grenade fut violée. 

IL 1 



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( o 

Yousef-Aben-Comixa, ce visir si fatalement mêlé 
aux crimes, auîc fautes et mt malheurs <juî consom- 
mèrent là ruine de $a patrie, àUéndâît à la porte de 
TAlhambra le roi et la reine de Castille. Don Fer- 
nando reçut de ses mains les clés du palais des rois 
Mores ; il les présenta aussitôt à dona Isabelle, qui 
les remit au prince don Juan son fils, et celui-ci les 
donna au comte de Tendilla, l'investissant ainsi 
de la charge d'alcâïde de !â forteresse. Ensuite 
le roi, sans s'arrêter aux merveilles d'architecture, 
aux rians jardins qui se disputaient ses regards , 
s'occupa de recôiUiàîftie les ouvrages militaires, et 
distribua lui-même à ses troupes tous les postes. 
Quand ces jprécautïons furent prises, il attendit tran- 
quillement que les Grenadins vinssent à lui. 

Vers le soir seulement les notables Mores se pré- 
sentèrent à rAlbâtfabt^,t)ùils trouvèrent l'accueil le 
plus bienveillant en apparence. Sur leurs plaintes, 
don Fernando prononça la peine de mort contre 
un^ntâflrôtnfM-ïiomm^ Pfedrd Gasca d'Avila, qui 
avait pénéiré ^dâns l'intétî^tii* de la ville, et sans doute 
commis quelques elEcès^. Les promesses de protection 
spéciale tié lent furcùt pas épargnées. Le roi et la 
reine les ki^i'ètit t¥ès-^dti)âfaits, et relottrtièrent îm- 
médialeine^t à Suntà^Fé, atprès les àrôir remis à 
Fettiàûdb de ifcafrà ^t ftd iibrtit^ de Téiidilla, pour 
être inétriità Ae lent^ i^dlidW*^ ùUérieûi'es. 

Dks que lé fbi fut parti, fé fcottuie de t'ttadilla or- 
donna aux chevaliers grehàditts ^de l''âct:tifn{)âgner 



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(5) 

dans Tinspeclion qu!il allait faire de la cile', cl en 
ménaè temips il leur déclara qu'ils auraient à reconnaî- 
ire pouralguazîl mayor don Pedro deGrana^a, jadis 
appelé le prince Cidi-Yahîé, alors converti au chris- 
tianisme, et qui se trouvait exclu die toùtîes fonctions 
confeVant autorité sdjr les Mores, parrarltcle de la ca- 
pitulation qui concernait les serviteurs du tt)î El-Za- 
gal. Les notables courbèrent la tête et obéirettt. A la 
suite de (âetté revué^ les {^l^is belles niaisons de ÏAU 
cazaba, quartier le p)u« riche de Grenade, forent dé- 
signtées pour le îbgettietil des seîgtieurs de Tarhiée 
e^agnolé. Geux-ci s'en rhii'eht eii possession sans 
i^i&tance -duverie Je là part des propriétaires, la ré- 
éist^nce ent été ittlitite \ mais les Mores venaient de 
prendre la rnestife de h botlne foi desconquérans; 
de ce moment, ild peilsèt^ènt à éluder la capitulation. 
Fernande li<è Ztfra, qtli était chargé de Tecétôlir letiïs 
armes, n'en recueillit qu'un petit nombre, entil* le 2 
et le 5 janvier, Iterme dû délai accordé poûf lés Re- 
mettre ^ le rëMTé^ soîgfieuèeitiétit caché pour servir en 
teitipé oppi^ttûn^ échappa d'abord à ses tticherchës. 
Celte cîrcottfirtànte, faite pôui* inquiéter les rois ca-^ 
(hoHqâ^ë et poî# éclairer là mauvaise Vbi^ où ils 
s'ettgâgéàient, taè les arrêta pas cepehdant.Le 5 jan- 
vier^ jour deléuir entrée siôietuielle à.Grehiade, ils 
descendirent à la Aké^uée d'Attaybin, TUne des 
prii>cipâles, sen'>ëmpârè^ënl, et la fitent tbhlsâcr^r 
au culte chrétien , sous l'invocation de saint Jean- 
des-rRois. fis avaieiit agi déjà de méihè en prenant 



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(4) 

possession d*Alméria. Le ressentiment qu éplrouvè- 
rent les Mores de celte troisième violation des traités, 
fut profond. Jusque dans les petites choses ils pou« 
vaient découvrir un parti pris de les opprimer en 
leur jetant de bonnes paroles ; ainsi Pedro Gasca 
d'A\îla, loin d*étre exécuté à mort, avait reçu des fa- 
veurs et restait au service de la reine. Grandes et pe- 
tites, toutes ces injures allèrent s'enfuulr dans le 
trésor de colère que les peuples gardent quelquefois 
long-temps avant de l'ouvrir. Rien ne parut au de- 
hors. Les Grenadins restaient calmes et mornes 
comme des prisonniers garrottés. Dans les Alpuxa- 
res, où la guerre semblait d'abord devoir contiuuQlfy 
les Mores se décidèrent tout-à-coup à la soumission^ 
sans y être contraints par aucun déploiement des 
troupes royales, et probablement à l'instigation de 
ceux de Grenade, dont ils prirent en tout temps les 
ordres. 

Ou est porté à faire peser toute la responsabilité 
de ces actes injustes sur la reine Isabelle, femme al- 
tière , passionnée , rigoureuse et inflexible dans ses 
vues, comme la plupart des génies créateurs. Elle eut 
plus qu'aucun autre prince les défauts de ses qualités, 
et sa qualité la plus saillante était une volonté intré- 
pide. Dans la guerre qu'elle avait livrée avec succès à 
la féodalité, castillane, elle avait oiis le même em- 
portement qu'elle déployait contre les Mores (i); 

(i) Lorsqu'elle reprit aux seigneurs d'Andalousie (aux 



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maïs si, dans les reformes inl<frieures, la raideur de 
son caractère lui avait fait dépasser un but raison- 
nable, ici les antipathies de race et de religion la 
troublaient au point de Taveugler : elle agissait sans 
mesuré, sans respect pour sa parole, pourTequitë, 
pour rintérét de sa couronne, soutenue et poussée 
par un parti, lequel, on doit le reconnaître, ëtait le 
parti des traditions nationales. 

En Espagne, du moins dans les provinces occu- 
pées par les descendans des Wisigolhs, jamais on 
n'avait regarde les acquisitions faites sur les Mores 
comme des agranaissemens, niais comme une ré- 
cupération .de territoires, etles traitas conclus avec eux 
n'avaient été jamais considéras comme obligatoires 
dès que la nécessité ne les rendait plus tels. cfNos pères 
« ont possédé ces contrées; nous chassons de noire 
« patrimoine des intrus, » disaient les soldats, sans 
vouloir se rappeler, s'ils le savaient, que leurs pères 
avaient été aussi des intrus qui en avaient chassé d'au- 
tres, et que nul peuple civilisé n'est à sa place primi- 
tive sur le globe. Leç docteurs invoquaient encore un 
autre droit : « Il y a eu ici des églises et des couvens, 
« disaient-ils, les .«aints mystères y ont été célébrés; 
« Dieu a donc consacré retle terre h son culte , il ne^ 



Pouce de Léon el aux Gusman) les terres qu'ils avaient 
usurpées sur la commune de Séville, elle en fit arracher 
lous les arbres nouvellement plantés. Ces distrcls rcslèreni 
long-temps déserts. 



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(6) 
<c doit y rësider que de$ chrétiens. » Tirant leurs ana- 
logies de la Bible, ils voulaient la guerre à la façon de 
rinterdît. Aussi la conqv^éte avait-elle toujours eu le 
caractère d'unacte de vengeance; et lorsque sa marche 
trçip rapide ne permettait pas qi^e Ton fît vider le pays 
aux musulmans , pu, quand les 4iffîcuhés qu'elle pré-^ 
sentait engageaient à faire un t^^^ilë ^ les chartes de 
privilèges que Ton octroyait aux Mpres étaient te-' 
nues daps la conscience du peqple pour aussi nulles 
qu'une promesse faite à un voleur, personne ne con- 
testait au fond cette maxime : qu'il était loisjblç au3ç 
rois de violer des capitulations contraires aux dçoit^ 
de la race espagnole, ounuisibiles à la propagation 4e 
la foi ; beA^icoup la tço\ivaient inique, maïs ^'o^aient 
pas le dire ; et comine ils ne s'appnyaiçnt que sur les 
intc'rêls mate'rîek pom* réclamer l'^doptiç^n d'une 
politique sincère et tolérante, ils étaiçnt sans force 
CQUtre leurs fougueux adversaires. La série des em-r 
piétemens d'Isabelle aurait donc continué sans se 
ralenlir et sans éprouver de grands obstacles du côté 
des chrétiens, si l'intempérance du parti qu'elle ser^ 
vait n'eût pas effrayé, par «on audace, tous les bons 
esprits. 

Quelques prélats et d'autres personnes mues par 
un zèle que les écrivains les plus animés contre les 
Mores qualifient d'indiscret, demandèrent aux rois 
catholiques d'exiger des Grenadins, ou qu'ils accep- 
tassent le baptême, ou que, vendant leurs biens, ils 
émigrassent. Cette proposition fut débattue en con-r 



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(7) 
sell ; les raisons qui furent alléguées pour la soute-^ 
nir ne nous sont pas toutes parvenues ; la plupart 
étaient tirées de motifs de conscience ; et au dire 
d*un historien (i), elles persuadèrent le« rois; mais 
la liberté des cultes trouva un chai)>pioo inattendu 
daus le célèbre dominicain frère T^H^mas de Tor- 
quemada, inquisiteur-général et coiifeaseur de la 
reine (2). Dona Isabelle avait saUi avec ardeur l'idée 
du baptême des Mores; elle croyait, conijxie beaucoup 
d'Espagnols, que les conversions forcées, si elles n'a^ 
mènent pas à la connaissance et à la pratique de la vé- 
rité les individus sur lesquels elles s'opèrent , assù-» 
rent du moins le salut ^e leurs enfans ; le grand-in<r 
quisiteur était au contraire Tantagonisle déclaré des 
abjurations obtenues en masse, soit par la violence, 
soitparla séduction. Il venait de $e convaincre, dans 
Texercice de ses redoutables fonctions, que toute 
conversion suggérée par des motifs mondains n'est 
propre qu'à faire un apostat, et perpétue avec les gé- 
nérations l'hypocrisie sacrilège des pères. A la £» 
du i4* siècle, les prédications de saint Vincent Ferrer 

(i) Voyez llistoria ecclesiasUca de Granada, por don Fran- 
cisco Bermudez de Pedrazâ, cauomgo tesoro de la îglesîa 
luetropolitaua de dicha Ciudad. Grenada, i638, page igS. 

(2) Voyez Çoroniça de los Moros en Espana, por cl padre 
preseniado Fray Jayme Bleda, predicador de la orden de 
los predicadores, calificador de la îaqulsicion de Valencia, 
Valencia, 1618, page 64o. Bleda s'attribue luî-m^^me le sur- 
nom de Fléau des Momques (el azote de los Morîscos ). 



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.(8) 
et d'autres prélres, aidëes en quelques endroits par 
des violences inouies (i), avaient fait passer sous le 
joug de l'Eglise beaucoup de familles mores, et un 
plus grand nombre encore de familles juives; cent ans 
après, Torquemada examinant Tune après l'autre ces 
familles, en avait à peine trouvé quelques-unes où les 
rits de Tislaraisme ou du mosaisme ne se fussent 
consentes, et conservés en se corrompant dans le se- 
cret d'une pratique ténébreuse; 700 exécutions, 5ooo 
réconciliations faites en huit années, à Séville seule- 
ment, témoignaient assez de l'étendue du mal. Pour 
en empêcher le retour, on avait été obligé de recou- 
rir au remède héroïque de l'expulsion des Juifs an- 
daloux ; on préparait celle des Juifs de toute l'Espa- 
gne. Tel était le point de vue religieux , le résultat 
du système que l'on recommandait à la reine d'appli- 
quer de nouveau , que Torquemada combattait et 
qu'Isabelle avait adopté trop vivement pour y renon- 
cer sans idée de retour. I^es raîsonnemens de son 
confesseur Tébranlèrent moins que son autorite ne 

(i) A SévIlIe, ea i3gi, le peuple, irrité du mauvais suc- 
cès des prédications de l'archidiacre d^Ecija, se rua sur les 
Jaifs, et, le 6 juin, il en massacra quatre mille. ( Voyez les 
Annales de Séini/e, par Zuiiiga, page 252 : la Chronique du roi 
don Ennque III, par Pero Lopez d'Ayala, année iSgi, ch. 5, 
et les Memortas de hs reyes caioHœs del cura de /os Paiaa'os, 
Audres Bernaldez, chapelain de l'inquisileur-général, frère 
Diego de Deza, ch. 4^3.) (Manuscrits de la bibliothèque de 
M. Henri Ïernaux-Compans. ) 



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(9) 
lui imposa ; mais d'autres considérations dominèrent 
ses penchans, et surtout prévalurent dans le conseil. 
Pour exécuter immédiatement les intentions de la 
reine, il aurait fallu consacrer h cette œuvre de prosé- 
lytisme plus peut-être de temps, d'hommes et d'argent 
que n'en avait coûté la conquête de Grenade. Or- 
ganisés, armés comme ils Tétaient encore, avec leur 
roi pour se remettre à leur tête , les Mores , si Ton 
allait les attaquer dans le for de la conscience, se 
seraient retrouvés plus dangereux qu'au temps où 
l'amour de la patrie, la crainte de la servitude, ne les 
empêchaient pas de se déchirer enlr'eux. La guerre 
avait tellement épuisé les ressources de l'Espagne, 
que dans tous les royaumes de la couronne de Cas- 
tille on n'aurait pas pu réunir alors un corps de douze 
mille chevaux ; les revenus du domaine royal, admi- 
nistrés avec la plus stricte économie (la reine filait 
elle-même tout le linge de son époux), suffisaient à 
peine pour rembourser les créanciers , qui ne con- 
sentaient pas à prendre en paiement des concessions 
de droits seigneuriaux dans le pays conquis ; enfin 
le roi se lassait d'être entraîné d'une année à l'aulre 
dans des affaires étrangères à l' Aragon : il voulait 
s'occuper exclusivement de ses intérêts propres, et 
refusait de s'engager dans une nouvelle entreprise 
qui répugnait à son bon sens comme à sa loyauté. Les 
mêmes objections s'appliquaient à l'autre partie de 
la demande des prélats ; d'ailleurs, si Ton désirait 
que les émigrations fussent nombreuses , ce n'était 



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( ,0) 

pas au momeut, où TE^spague allait se priver de^ 
quaire cent mille habitan3.^ que Yqïï devait penser h 
en chasser M^ million d'autres, surtout 4es sujets 
înduslrieux, quî promettaient d'abondantes recettes 
au fisc. Tout cela détermina les rois à ne rien innover 
pour le moment, et les promoteurs du baptéir^ des 
Mqres consentirent de bonne grâce au retard. Ils 
savaient qu'une première violation des traités en en- 
gendre d'autres dan^ les inévita^bles repr«!sail)es 
qu'elle enfante, et qu'ainsi la charte deâ| Grenadins 
serait déchirée pièce à pièce. L'injustice impose des 
obKgations tyranniques à ceux qui la commettent au- 
tant qu'à ceux qui la souffrent; el là dedans, tout dé- 
pend des commenceraens. Don Fernando çat le tort 
de l'oublier alors, s'il tenait, comme U suite de sa 
conduite l'indique^ à l'exécution francbe de ses pro- 
messes. II ne put )^m^i& dégoûter totalement Isa- 
belle d'un système de provocations torlivieuses, ni des 
hommes qui s'en faisaient les CQmpl9isa.n$ instru- 
mens, il ne put enfin échapper à^ 1^ nécessité de 
soutenir lui-rmême par l'épée ce systèove qu'il désap- 
prouvait. 

Le 3o mars 1492, parut à Grenade Fédit qui or- 
donnait aux Juifs de quitter les terres de la couronne 
de Castille dans un délai de trois mois, sous peine 
de mort et de confiscation de leurs biens. A celte 
occasion, le cardinal Pero Gonzalez de Mendoza, 
celui qu'on appelait le troisième roi de t Espagne, 
jnit en avant un autre projet, celui d'expulser les 



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(I.) 

Mores de Castîlle et de Léon, en leur permettant 
de vendre leurs biens. CVtî^it de la pari du cardinal 
une grande preuve de désintéressement, car il pos-^ 
sédait de nombreux ys^ssaux musulmans, et ses do- 
fxiaines eussent perdu, par l'expulsion* la. plus grande 
partie de leur valeur ; mais il était liabitué à faire des 
sacrifices au bien de l'Etat, que malheureusement il 
n^envisagçait pas toujours d'une manière très-saine. 
Son avis fut repoussé par le crédit des seigneurs 
qui se trouvaient intéressés comme lui à la conser- 
vation decesutiles vassaux, et qui n'étaient pas aussi 
bien disposés à supporter leur ruîne avec patience. 
Le même appui manqua aux Juifs, ou du moins ne 
leur fut accordé qu'avec mollesse. Les Juifs, il est 
vrai, surtout depuis que le peuple les persécutait, 
étaient une source de profits considérables pour les 
seigneurs sur les terres desquels ils se réfugiaient 
volontiers; mais ces profits, résultats d'extorsioos 
ou de tolérances illicites, n'avaient rien de régulier. 
La dépouille de gens qui s'adonnaient exclusive- 
ment à des métiers lucratifs et de détail, de gens qui 
faisaient le commerce, l'usure, convertissaient leurs 
gains en monnaies ou en bijoux, vivaient avec écono- 
mie , et amassaient par conséquent des trésors immen- 
ses, excitait la convoitise de tous; fléau des pauvres, 
les Juifs n'apportaient aucune utilité h TElat; chacun 
voyait en eux la poule aux œufs d'or, et avait haie 
de Téventrer. Les conversas ou prosélytes, dont le 
salut inspirait alors tant de sollicitude, apparteuaienj 



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( '3 ) 

encore presque tous de cœur et d'habitudes à leur 
nation : cVtait même parmi les conversos juîfs que 
Ton remarquait le plus de tenacitc? à conserver les 
rits de la religion de leurs pères ; aussi Torquemada 
s*ëtait-il donne pour but unique Textirpatîon de la 
secte mosaïque, et il eût e'té dangereux de s'opposer 
aux volontés de cet homme, dont le crédit sur lareiue 
tenait à des circonstances presque miraculeuses (i). 
Les Mores, au contraire', quoique attachés à leur 
culte , ne cherchaient guère à retenir ou ramener 
dans le sein de Tistamisme ceux des leurs qui vou- 
laient en sortir, encore moins commettaient ils la 
folie de conseiller l'apostasie aux chrétiens. Ils 
étaient en général agriculteurs, et c'était d*agricul- 
teurs que l'Espagne manquait; sobres, industrieux, 
ils fertilisaient des contrées où d'autres qu'eux n'au- 
raient pu subsister; attachés à la glèbe, leurs per- 
sonnes faisaient en quelque sorte partie de la pro- 
priété de leurs , seigneurs ; écrasés d'impôts qu'ils 
payaient sans murmurer, on n'avait à leur prendre 
rien qui pût enrichir autrui. Une seule classe, celle 
des prolétaires, souffrait vraiment de la présence des 
Mores, à cause du taux auquel la concurrence de ces 



(i) Il avait prédît à Isabelle, alors que ses deux frères vi- 
vaient, qu'elle monterait sur le trône de Caslille. En lui 
faisant cette prédîciion, qu^il mainùoi toujours imperturba- 
blement, il en avait tiré la promesse de consacrer son règne 
à la destruction des hérésies. (Ziirita, t. 4? P- 323.) 



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(i3) 
ouvriers infatigables avait fait descendre le prix du 
travail; mais cette classe, destinée à jouer un si grand 
rôle en Espagne comme ailleurs, après la destruc- 
tion d« la féodalité', n'avait encore aucune influence. 
On comprend donc pourquoi les Mores de Castille« 
que ne protégeait point comme ceux de Grenade 
une organisation imposante, traversèrent cependant 
sans calamités, au moins pourTheure, cette crise où 
succombèrent les Juifs. Ceux-ci, pour obtenir la re'- 
vocation de Tédit, offrirent de grosses sommes qui 
éblouirent un instant les rois catholiques; mais Tor- 
quemada tirant de son sein un crucifix , le jeta aux 
pieds de la reine en disant: « Que Dieu soit donc en- 
core une fois vendu pour trente deniers! » Et ce geste 
éloquent arrêta la plume qui allait tracer un arrêt de 
grâce. Dans les premiers jours du mois de juillet, les 
Juifs tommencèrent à sortir d'Espagne. Ib avaient 
Tendu leurs biens, comme on devait s'y attendre, k 
des prix dérisoires , « donnant une maison pour un 
âne, une vigne pour un peu de' toile.» Les riches aidé* 
rent les pauvres à se tirer d'affaire pendant le voyage, 
dont les fatigues ne se peuvent décrire. « Il n'y avait 
chrétien qui ne prit. pitié d'eux,» tout enks pillant. 
La misère en fit convertir quelques-uns, et périr un 
plus grand nombre. « Les uns mouraient, d'autres 
naissaient en route. » Les rabbins Iç ur rappelaient la 
sortie d'Egypte; ils faisaient jouer aux femmes et aux 
enfans des airs religieux sur les harpes que leurs pè« 
res ne voulurent point toucher auprès des fleuves 



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. (-4) 

de Babylone, et ces paroles, celte musique les soit- 
tînretit jusqu*au terme de Y exil ; lûaîs les Iraîtcmens 
qu*ils éprouvèrent en Afrique e'puîsèrcnt leur rési- 
gnation. Depuis Tannée t^^n jusqu'en 1496, que 
le roi de Fez défendit de les laisser repartir, il eri 
revînt par masses en Espagtie où le baplênie leur 
fut administre'. Ceux qui ëmîgrèrent en Italie ou dan^ 
le Levant furent plus htûreux, et ils j restèretit. On 
trouve aujourd'hui à Srtiyrne de leurs descendans 
qui ont conservé l'usage delà langue castillane et qui 
la parlent avec pureté. L'évaluation du tiombre deS 
Juifs expulsés des royaumes de Castille et d'Àrâj>ôn, 
car don Fernando avait étendu à éeux de ses Elals 
l'édit de bàiliiîssement , est donnée différemment 
dans chaque auteur. Le chiffre de 4oo,ooo est le pltis 
vraisemblable, \é plus généraltuaeiit adopté. Grenade 
contribila pour urtfe bontlë part à ce total, et te fut la 
qualrîèhle vîolalioti du traité, de qufelqtié fiiçon que 
l'on îtilèi^pfête la claiisiê assez obsfctirt' cjut tbhcjeme 
les Juifs dfe cette Ville. Si l'bri exceptait du bénéfice de 
la capitulation les filgitii^è d'Andàfbusife', qui la plu- 
partaf aient été féfodlés à Gfenadepar le nrioûvëiHenC 
de la cohqiléte, dit ftiôths Ton ne pouvait é((Jilivoquei* 
sur des teHnês atiSsî ÊlklMqilèéétlk-tTt «Lès* Juifs nà-' 
turéls de Greitedèr et de sôA Àlbàyisiti on dié st^k fàu- 
bourgfe, ceuttle l'Alptixarfe et dés àtitbeS lîbuk dési-» 
gnés dans h dà^ttiMbh, jàiiittynt de sei àvantagéi.^J 
Maïs personne ii'avaît plus' le ihoyeri de IHîélàtntéi' 
pour eux; ils J)artirent; he's maisôhs qti'abfârtdofiriè^ 



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( i5) 
renl res riches protèges des Mofes servirent a loger 
èe ttx>uveaux habitans chrétiens. 

La reine en avait appelé de toutes les parties de 
son royaume; il vînt dé Gah'ce, de Ca^tille et d'An- 
dalousie quelques aventuriers auxquels se joignirent 
ceux des conquéraiis qui n'avaient pas de foyers, 
gens lurbuletis, paresseux, avides, livres a tous les 
vices. Tel fut le noyau de la nouvelle population chré- 
tienne ; et àH lés premiers temps, là police des Es- 
pagnols donna plus de souci que celle des Mores 
aux rois et à leurs officiers. Les conjflits étaient fré- 
quens, et Ton pensera volontiers que les torts 
étaient souvent pàtlâgés; cependant les châtîmens 
tombaient d'ôi*dînaire sur les vaincus , dont la 
fésistanc*;e pouvait aisément être qualifiée de révolte. 
Un dépôt d ai^rnes que Von découvrît donna lieu à 
déployef beaucoup de isévérité. 11 y eut des exécu- 
tions Uombreûsè^ et terribles ; plusieurs chefs de la 
conspiration flîretal éCârtêlés, et l'on profita de celte 
occasion pour vîôlér dé nouveau le traité, en ordon- 
nant âûx Mores de àè concentrer dans deux quar- 
tieV^ dé la ville, TAlbâpiti et rAnteqùeruelâ, faute 
énorme, qui faillit coûter cher plus tard. L'An- 
tequeruela n'était pas considérable, et se trouvait 
sous le feu de trois forteresses, l'AIhambra^ lesTourç 
vermeilles ^etTAttaubin; inais rAlbayzii), ^ui occu-». 
pait une coUiae indq[>ttfidante) entourée, d^ murs et 
flanquée de t^drs^ était ttrï ^ste tt^>-défendiM«» 
Cinq cents familles envirdïi i*èslè*fent k TAto^qHè^ 



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( 'G) 
ruela, cinq mille autres montèrent à rAlbayzin (i). 
Cela faisait en tout un peu plus de cinquante mille 
âmes. Le reste de cette population de Grenade, qui 
se montait autrefois à cent cinquante ou deux cent 
mille âmes, disparut , les uns ëmigrant en Afrique 
ou sur les terres d'Abou-Âbdilehi, les autres se 
jetant à la montagne, où ils commencèrent à for- 
mer des bandes et à ravager les bourgades qu'occu- 
paient les chrétiens. Ces insurges, ou, si l'on veut* 
ces brigands, prirent le nom de Monfes. Ils se mi- 
rent en relation re'gulière avec les corsaires barba- 
resques, auxquels ils vendaient leur butin et leurs 
prisonniers. Les corsaires venaient les aider dans 
leurs expéditions, et souvent restaient avec eux; on 
appelait ceux-ci Gandoids. Leurs retraites étaient 
dans les gorges de montagnes, dans les cavernes 
creusées par la nature , près des cimes glacées de 
la Sierra-Nevada; le cercle de leurs rapines s'éten- 
dait sur le littoral de l'Andalousie et du royaume de 
Murcie, partout où il y avait à côté d'une maison 
chrétienne un musulman pour servir d'espion. Ils 
se hasardaient jusqu'aux portes de leurs anciennes 



( i) Les historiens disent qa^il y avait cinq cents maisons 
à rAntequcruela, et plus de cinq mille à TAlbayzin. Peut- 
être chaque maison était-elle occupée par plusieurs famil- 
les, mais je ne le pense pas, cela était trop éloigné des 
mœurs orientales; du moins on ne doit le supposer que 
pour les familles très-pauvres. 



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C -7) 
demeures, pçnAraienr dans la ville par rAnteque*»- 
ruela, qui était mal fermée de murailles très-basses, 
et se retiraient, comme le loup sort de la bergerie^ 
après avoir égorge pour le plaisir de verser le sang. 
Telles furent les premières représailles, applaudies* 
encouragées par ceux des Mores qui n'y prenaient 
point encore de part active, et qui en recevaient sou- 
vent le contre-coup. Les rois catholiques purent, 
avant de quitter le royaume, reconnaître à ces symp- 
tômes >out le mal qu'ils avaient fait ; ils laissèrent à 
leurs lieutenans le soin de le rëparer, et partirent au 
mois de mai pour se rendre en Catalogne, où don 
Fertiando allait suivre de plus ptès les négociations 
entamées depuis long-temps avec la France, au sujet 
de là i*eslitùtion du Roussillon. Les dernières ins- 
tructions ddûtiées aut officiers de guerre et de justice 
furent « dfe favoriser* les Mores, de ne poiiît permettre 
qu'ils reçussent injures ou mauvais tfaiiemens ; >> aux 
prélats et âuxVelîgîeux,«de leur' enseignei^ avec amour 
et dôticèui* Ufôî catholique et la doctrine chrétienne» 
sans leÀ opprimer tiî leui* faire violence. » Mais si 
Ton en croit l'historien de Grenade (i), derrière ce* 
instrucrîons «e càchàit'une ai'rière-pensée î «C'était, 
dît-il, dé^lénitifs avec lesquels on les préparait pour 
les 'purger ensuite avec lé sirop du roi. » On verra 
bie^nlot quel fut ce sirop qu'employa. don Fernando, 

(i) Pedriiza, p. igB. . 

11. » 



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ll'V%VVVV\^VVVVVVVl/VVVVVVV«;-«/VV'VVVV%'V^/V%'%%*VVV%/VViV%V%%V%^VVV%'V» 



CHAPITRE II. 



Admîmstralîon da comte de Tendtlla et de l*archevdqae de Talavera. 



(149a à ï4990 



Après le dëpart des souyerain^s,. leur aQtqiitë daqs 
le royaume de Grenade se trouva divi^'e en dififé- 
rentes mains. Le pajs était partage entre trois ju- 
ridictions. D'abord AbourAbdilehî gpuvemaif les. 
Alpuxares, sans dépendance, mais sous la surveil- 
lance des officiers royaux; il résidait habituellement 
à Godbaa (i), Tun des trois bourgs dont la réanioi^ 
forme la ville d'Andaraxi située sux; la ^y^ère du 
même nom, à quelques lieues au nord-est. d'Alose- 

(i) Ces trois bourgs, sont : I#auj«ivA)bi7am Q^aae^ le 
Fondon«Le choix qu'Abou-Abdilebi fit de Godbaa pour y ré- 
sider fit donner à ce bourg le titre de cité. On dît aussi qu'il 
habita Laujar, où était la forteresse, et Parcb€|ta.Un docu- 
ment, négligé josqti^icl par les historiens, seinbïe indiquer 
qu'il passa une partie de l'année 149a à Grenade. Dans une 
lettre de la reine à l'archevêque de Grenade, lettre datée 
de Barcelone, le 11 décembre t493, et citée par Pedraza, 



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(^9) 
ria. La second juridiction elait celle des seigneurs* 
des abbayes ei des couvens {sehorlo, abadengo). 
Quoique la reine eut dirige conlre la puissance des 
grands rassattx les principaux efforts de sa vigoureuse 
politique, elle reconnaissait néanmoins que le sys- 
tème féodal) auquel TEspagne doit eii partie son a£^ 
franrkîssement du joug des Mores, convient mieux 
qu'aucun acstre à un pays conquis ; let tafidis qu'elle 
dépouillait les seigneurs des villes- «castillanes» elle 
avait distribue à ces mêmes gentilshommes des. ter- 
res et des villes dans ses nouveaux domaines. Tout 
autour des Alpuxares étaient placés, comme en seui^ 
tineUes, les capitaines qui sVtaient distingués dans 
les dix dernières campagnes; ils cernaient Abou^ 
Abdilefai dans uti cercle de forteresses, el maintcH- 
naient daiis robétsaance une population nombreuse 
que la guerre avait épargnée. A l'autre extrémité jdu 
rbyanHne^ dans le^ provinces de Malaga et de Ronda^ 
ou le besoin de vigilance n'existartt pas au même ëe^ 
gré; parcfe <jue les. habâaâis arraient été décioii^* on 
ne voyait que trois grandis (iefs, constitués précisé* 

on trouve lé paissagé âuivîtDt : «Dû départ du roi more nouk 
avoBS: beaucoup de plaisir, et da départ, de l'infant soô 6\$ 
beaucoup de peine* Si ),e .pouvais |ajir^'içe.4iue dit votre let- 
tre, je ferais plus de dilîgexicfi.poqr le. retenir. U me semble 
que là où il est noojs devons toujours le leurrer ( cabar)^ le 
visitant sous couleur de visiter son père, et lui envoyant 
quelque cbosè. Pour cela <^nvoyez-inoî à Baeza celui Çsiè) 
de Martin de Alafrcon, qui sera Bon pour Itii ènvoyef. » '*' 



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(ao) 
ment au centre des districts qui avaient le moins 
souffert. Ces seigneurs possédaient droit d'asile sur 
toute rétendue de Uurs terres^ et rendaient chez 
-eux la justice en première instance» ne relerant des 
lieutenans de la reine que pour Texécutioa de leuis 
devoirs militaires. Enfin, renaif la juridiction des 
officiers royaux, qui se dinsait elle-méme.en dent 
branches et. en plusieurs charges. Les forteresses et 
les garmsoBS'dea places de guerre étaient sous les 
ordres d'alcaïdes qui dépendaient tojâs du capitaine*» 
général don Inigo Lopez de Mendoza, comte de Ten- 
dilla. L'alcaïdie de Baza était héréditaire^ ainsi que 
celles de TAlhambrà et du Gin-al*Ariph, à Grenade, 
lia Yèga de Grenade et ses sept bourgs formaient 
une.capijtainerie à part; l'organisation : du pouToir 
civil variait suivant i^e les villes étaient ptfïuplées 
exclusivement de chrétiens ou en partie de Mores. 
Dbns les prémices, là municipalité était çonslstaée 
comme dans les autre» villea d^Ëspagnfi, Yajnmùi- 
miento, qui ^e) QOinnipoisaii des; Jurés,. ds J'alguaBil-r 
mayôr et dea regidor^, dirigeait ks affaires ^sens ia 
présidence d'un corrégîdor, auquel seul appartenait 
le droit d'çyélÇîiler les jnesure^^^écrétée^ piir r:«y|inf^ 
tamiento, €i de faire la« police au ihoyèii flesalgusREÎis 
et autres agetis Sûbalièrne»: Lei jurés avaient seule- 
fnétit voî'x consultative. Eëîs alcaides ôrcKnaîres istrp- 
pléaîent le co'rrëgîdor et jugeaient lèç procès au pre- 
mier degré. Les propriétés communales étaîent^ ad^ 
mini§tjrç>s par un may^otdpraç nQm9éà.cet.^(fe):, et 



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( ^^ ) 

les milices ëli^aient leurs officiers pour chaque expë- 
dition. Dans les autres TÎlleSt parmi lesquelles il n'y 
avait de considérables que Grenade et Almeria, la 
population chrétienne n'arail pas une représentation 
plus forte que la population musulmane ; le corrégi- 
dor agissait sous le contrôle d*un ayuntamiento. Ce- 
lui de Grenade se nommait Caldéran, son alguazil- 
inayor était, comme nous l'avons vu, don Pedro de 
Grenade, qui avait au-dessous de lui des aguaizils 
mores et chrétiens. La police spéciale du Zacatin 
ou quartier marchand avait été confiée à Fernando 
de Zafra, et l'alcaïceria, vaste bazar où se tenait le 
marché de la soie, était mis, vu son importance à 
tous égards, sous la surveillance spéciale d*un offi- 
cier qui dépendait de l'alcaïd de TAlhambra. La 
direction des autorités civiles appartenait à l'arche- 
vêque don Fray Fernando de Talavera, le comman- 
dement militaire au capitaine -général. Ces deux 
chefs étaient indépendans Tun de Tautre dans Tad- 
ministration de leur département, et solidaires pour 
tout ce qui touchait à la politique. La reine leur 
avait adjoint Fernando de Zafra comme conseiller, 
avec la charge d'éclaircir les doutes qui s'élèveraient 
sur le sens du traité de capitulation. Â eux trois, ils 
formaient la junte de gouvernement, et tenaient entre 
leurs mains les destinées du royaume de Grenade. 
Il n'eût pas été possible de trouver dans toute 
TEspagne trois hommes mieux pourvus que ceux-<là 
des qualités nécessaires pour réussir auprès des 



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Mores. Fernando de Zafra ëtait le type de la loyaul^; 
il avait trarersë aoe époque de confusion déplorable, 
sans méconnaître ni trahir une seule fois son d^^ 
voir; rédacteur de la capitulation de Grenade, il la 
prenait au sérieux, et l'interprétait avtec sincérité. Le 
comte de Tendiila , négociateur habile , formé à la 
pratique des grandes affaires, s'était acquis l'estime 
des Grenadins sur les champs de bataille ; la disci-^ 
pline de ses troupes avait paru dans des occasions cri- 
tiques, ce qui devait le rendre particulièrement agréa- 
ble à un peuple jaloux, qui redoutait la licence des 
vainqueurs. Son caractère chevaleresque le portait à 
respecter des ennemis courageux, en même temps 
que la hauteur de ses vues lui faisait apercevoir tout 
le parti qu'il y avait à tirer de sujets si utiles, quand 
on les aurait rendus affectionnés : aussi se déclara-* 
t-il le protecteur des Mores, office dont il fit dans sa 
famille une charge héréditaire. Pour l'archevêque, 
c'était un résumé de toutes les vertus chrétiennes. 
Personnages d'expérience et de crédit, entourés de 
gloire, armés d'autorité, les triumvirs entreprirent 
avec ardeur l'œuvre de conciliation que le roi et la 
reine leur avaient remise. Suivant leurs instructions à 
la lettre, ce fut à la porte des cœurs qu'ils frappèrent 
pour y faire entrer l'esprit de soumission et l'Evangile» 
Grenade changea rapidement de face ; les amé- 
liorations matérielles précédèrent les autres. Des 
rues furent percées, des places ouvertes dans des 
ijuartiers malsains, qui devinrent par -là les plus 



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( ^3 ) 
beaux et les plu» riches. L'archevêque iulroduisît des 
arts et des mëliers nouveaux ; l'on vit sortir de ses 
presses des livres magnifiques, dont plusieurs , im«- 
primés dans les deux langues, à la fois en arabe et 
en castillan, devaient servir à rapprocher les deux 
nations. C'était lui-même qui, tous les malins, ou- 
vrait les travaux où les nombreux indigens, victimes 
des derniers événement, trouvaient un moyen de 
subsistance. Il empêchait avec grand soin que ces 
travaux ne fussent l'occasion de vexer les Mores par 
dès corvées ; et il se préoccupa, comme le capitaine- ' 
général, bien plus de réprimer l'insolence des nou- 
veaux habirans chrétiens, que de surveiller ce qui 
se passait à l'Albaycin. Il recommandait aux magis- 
trats l'indulgence pour les Mores, disant : «Ce sont 
des enfans, il faut les nourrir avec du laiL » Ses ef- 
forts ne furent pas tous couronnés du succès , car 
la ville resta toujours peu sure ; et dès la tombée de 
la nuit, les Mores se renfermaient soigneusement 
dans leurs maisons , de peur d'être insultés : mais 
ils tinrent compte de la protection qu'on leur accor- 
dait dans les limites possibles ; leurs rancunes s'é- 
teignirent peu à peu, et bientôt l'on n'entendit plus 
parler de conspirations. 

Une circonstance, heureuse à certains égards, fa- 
vorisa les plans que l'archevêque et le capitaine-gé- 
néral poursuivaient en commun. Abôu-Âbdilehi se 
trouvait mal à l'aise dans ^on gouvernement des Al* 
puxares; son voisinage entretenait à Grenade une 



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(^4) 

agitation dont il craignait d'être rendu responsable; 
et le mélange parmi ses vassaux de quelques chré- 
tiens auxquels la reine avait donne des teiTes aban- 
données par les premiers émigrés, occasionait des 
collisions embarrassantes pour lui, en outre des au<* 
très inconvéniens qu'il présentait ; cependant, Abou- 
Abdilehi ne pouvait se résoudre à quitter un pays 
tout plein des souvenirs de la royale maison de Béni- 
Nacer. Yousef- Aben- Comîxa, témoin de ses in- 
certitudes, trancha la question. Au commencement 
de l'année i494» *' *^ rendît en Aragon, près des 
rois catholiques, et, de sa propre autorité, vendit le 
domaine de son maître pour 80,000 ducats, qui lut 
furent aussitôt livrés sans attendre ratification. Yousef 
chargea cette somme sur des mules , et l'amena au 
château de Laujar, où se trouvait alors le prince. 
<i Seigneur, dit -il, j'ai vendu tes biens, et en voici 
le prix. » La colère d' Abou-Abdilehi , en entendant 
ces paroles, fût si grande, qu'il aurait tué lui-même 
son visir, si on ne Tavalt fait disparaître. Il se ré- 
signa enfin, persuadé que le sacrifice était né- 
ccssaire, et dans tous les cas irréparable. Les rois 
lui prêtèrent un navire, sur lequel il s'embarqoa pour 
passer en Afrique. Tous ses serviteurs particuliers 
l'accompagnaient, ainsi que plusieurs Mores de qua- 
lité ; d'autres le suivirent jusqu'au rivage, saluant 
son départ d'affectueuses et tristes acclamations. En 
ce moment, le tyran disparaissait; l** dernier héri- 
tier du sceptre d'Aihamar recevais les adieux de sou 



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(aS) 

peuple asservi. On sait quel fut le sort de ce prioce 
aussi malheureux que coupable; il përit, Fan i536, 
à la bataille de Guadiowed, où il commandait une 
division dé Farm^e de Mouley-Ahmed-el-Merini, 
roi de Fez, contre les schërifs de Maroc. Les Al- 
puxares firent donc retour à la couronne , et les 
Mores se trouvèrent sans chef. Il restait bien encore 
en Espagne quatre membres de la famille royale 
de Grenade, Cidi-Yahie et son fils, et les deux jeunes 
enfans de Muley-AIi-AboutHasan ; mais tous quatre 
avaient embrasse le christianisme, ils ne pouvaient 
inquiéter. Les deux premiers n'inspiraient plus dé-* 
sormais que de Taversion à leurs compatriotes ; les 
autres n'e'taient pas encore en ëtat de jouer uu rôle: 
on les gardait à vue, cependant, au palais de l'Alham- 
bra, ainsi que la princesse Zoraya leur ipère. Pour se 
les attacher, dona Isabelle les gratifia d'une partie 
des domaines d'Abou-Abdilehi. Cidi-Yahië, de son 
côté, entra en possession de Tapatiage qui lui avait 
été promis autrefois comme récompense de ses ser- 
vices. Une troisième concession de terres , faite en 
faveur de la maison puissante de Cordova, compléta 
la division des Alpuxares en grands fiefs. On aurait 
pu faire de meilleurs choix pour les deux premiers; 
on aurait dû répartir entre un plus grand nombre de 
seigneurs la surveillance d'une contrée aussi propre à 
la petite guerre que Tétait ce massif de montagnes ; on 
aurait du surtout réunir dans les bourgs défensables 
les nouveaux habitans chrétiens que l'on introduisit 



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alors, au lieu de les disperser d'une manière qui ne 
pouvait que âeryir d'excitation et d'aliment au bri- 
gandage des Monfès, lequel reprit unie plus grande 
vigueur; mais, au total, ce changement fut une aine* 
lioration considérable. On la ressentit à Grenade, 
et Grenade était le point important. 

L'archevêque y faisait faire de rapides progrès à 
la fusion des deux races, propageant l'Evangile par 
les seuls moyens que l'Evangile recommande : l'édi- 
fication, la charité et la persuasion. Cet homme fut 
vraiment un saint ; et sans parler des autres mira- 
cles qu'on lui attribue, il y eut quelque chose de 
miraculeux dans la tendre affection qu'il inspira aux 
Mores. « Rien n'était plus agréablement sonore à 
leurs oreilles que le nom du bon prélat, du saint 
alfaqui des c|irétlens, comme ils l'appelaient. » Et 
lui les récompensait de la même tendresse. << Nous 
devrions prendre leurs œuvres et leur donner notre 
foi, » disait-il. Les docteurs musulmans qui entraient 
avec lui en conférence le trouvaient toujours de si 
bonne foi dans la discussion, si zélé pour la vérité, 
si patient, si doux, qu'ils se retiraient non seulement 
satisfaits, mais disposés à revenir. C'était même par 
eux qu'il faisait encourager ses néophytes à s'ins- 
truire ; et malgré le nombre immense des conver- 
sions qu'il opéra, pas une plainte ne fut élevée, per- 
sonne ne l'accusa de séduction, pas plus que de 
violence. En un seul jour il baptisa trois mille Mo- 
;'cs, dont pas un ne devint apostat. 



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( '7 ) 
Il ne convient {^s d'appliquer ici la me'l^ode 
d analyse avec laquelle nous scrutons les evènemens 
politiques ; c'est dans de telles œuvres que la part 
mystérieuse de Dieu est inappréciable; cependant 
on y aperçoit encore quelque chose qui vient des 
hommes, et dont l'histoire doit tenir compte. Là 
oà d'autres avaient échoue, là où d'autres échouè- 
rent bientôt après, Fray Fernando de Talavera réus- 
sit : la moisson répondit aux soins qu'en avait pris 
l'ouvrier. L'archevêque commença par exiger de son 
clergé qu'il se mît à la hauteur de la tâche que la 
Providence lui avait départie ; strict observateur de 
la discipline, il forçait ses prêtres à résider assidu* 
ment aux sièges de leurs bénéfices, et combattait 
leur tendance au luxe par son exemple, ses conseils 
et ses reproches* Il les engageait à étudier la langue 
arabe, de manière à pouvoir s'en servir pour prê- 
cher; dans ce but, il avait fondé une école, fait com- 
poser des vocabulaires, et traduire toute la partie 
doctrinale des offices divins, ainsi que des traités de 
dévotion et des prières^ Lui-même, malgré son âge 
avancé, avait entrepris l'étude de cette langue; il 
s'était rendu capable d'enseigner aux Mores le$ élé- 
mens de la religion, de confesser les catéchumènes 
et de distribuer aux malades les consolations de 
TEvangile. Tous les jours il faisait un catéchisme ; 
une fois par semaine il allait prêcher dans les mai- 
sons de ceux qui rappelaient. « Je donnerais un œil 
pour pouvoir m'exprîmçr clairement, » disait-il lors^ 



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(a«) 

que Firaperfection de ses connaissances dans cet 
idiome nonveau trahissait son éloquence ; raaik alors 
même le feu du cœur suppléait k ce qui manquait à 
ses parole^, et les' Mores prétendirent avoir vu un 
globe enflammé se poser sur sa tête pendant qu'il 
leur expliquait les comraandemens de Dieu; 

Auprès d'un peuple qui pratique avec tant de fer- 
veur le précepte de l'aumône, il était difficile de bril- 
ler par la charité ; cependant Talavera les étonna. Il 
y eut entre lui et le capitaine-général de touchans 
assauts de générosité* L'archevêque avait déjà mis 
deux fois à l'encan le mobilier de sa maison, il avait 
donné pour rien son unique mule, prétendant qu'il 
avait honte de la nourrir dans une année de disette ; 
enfin il vendit l'argenterie de sa chapelle. Cette ar- 
genterie consistait en un calice, des burettes, une 
patène et une clochette. Le comte deTendîlla Tacheta 
vingt mille maravédîs, et la lui renvoya- Talavera la 
' remit en vente, et le comte la racheta pour le même 
prix, la lui renvoyant encore. Le dimanche suivant, 
l'archevêque monta en chaire et dit : u Le seigneur 
comte de Tendîlla pense-t-il qu'il me lassera? Deux 
fois il m'a acheté ma chapelle, et autant de fois me 
l'a renvoyée. Eh bien, que sa seigneurie apprenne 
que si cent fois elle l'achète et me la rapporte, cent 
fois je la remettrai au marché, car en un temps de 
nécessité, l'argenterie de l'archevêque ne peut pas 
rester oisive. » Quand il était surpris par un pauvre 
la bourse vide, il donnait son anneau ou son ca- 



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chef, puis ii ajoutait : « Ne le rendez pas pour rien 
à mes gjens.D Dans ses visites aux ftiala4es, il se f^i* 
sait infirmier. Cette humilitë, cetlç bpnté» 4ont les 
effets s'étendaient à tous, aux musulmans endurcis 
comme auic prosélytes, étaieat un spectacle nouveau 
pour les Grenadins ; Tislamisme rfei;omnlandé la jii^*- 
tice^ mats non la charitë envers -toust les hommes» 
Talavera prouvait rexcellence de sa foi pai: l'excel^ 
lance 4 -s sentimens qu'elle inspire ; il devait attirer 
à lui bien des âçies ; et s'il eût été ambitieux de suc-r 
ces plus retentissans que rëels, il ne tenait qu'à lui 
d'en obtenir; maisjui ^nssy croyait ^e les conver^ 
sions qpârées sur des masses ^nt rareottent sincè4 
res; il mettait un frein au zèle itpprudent, un obs-* 
tacl^ à Vfaypocrisie» Chacun des catéchumiènes: qu'il 
baptisait avai^ ^'t^' aup.'^mvanf longuemfent instriiiit] 
exajrmué, cprouyé-par lui-même. (J^rvs unf co,Hége.d^ 
sa fond<^t;'on,.que Von ^omlpa^ix}^ Maison defen-r 
seignffpepi (Psisai dç doctrina). C'est en. ag^^t 
aifisi^, xl'aprèf ^es^e^remem: des Pères 4c. l'Ëglisf^i 
qu'il obtint des conversions sincères, solides, aux- 
quelles nul intérêt humain n'avait de part. , , . 

,Sé.s devoirs ne pasteur çt.d'ap^lre ]çi*ai)$9rpai|^nt 
ips^f^jfi}lem^^iyai;ç^^ le, poids fies ianpée^ 

^fi >l9 çp.|n)iii^it psasimat^lltu^l ne:d!oecUpài:^v^c^ na 
firt^t^.^^ilâ r^adniiniâtratfon du royskiu^. tLies-mA^ 
ttuiÈrfé*fâr*e' (îiêtteadimnistràtion tië ié ft^trVètif ^dîM 
aujourd'hui dans des|règlemens et'dès ordonnan- 
ces; pour consolider la conquête, il fallait éditer les 



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(30 
partout* Sous son regard l'ordre renaissait, les aven-^ 
Ivriers qui peupbîeiU Grenade perdaient peu à peu 
leurs: habitujd es licencieuses, les églises étaient plei- 
nes matin et soir, si bien €piil deTint nécessaire 
d'e'leTcr trois autdis sur des places publiques; les 
Mores oubliaient leurs Tieilies haînes^et se/pressaient 
sur lies pa^ de l'^rcbevéque^p di^aot-quie ! leurs rois 
fi'ày^ieot jamais été d-aussS bons- maâirea; deux cents 
hbmmes.auffîàaient àla gartiisondela.viUe^ et dans 
le& terres ;de seigneurie^ le ftié«ie accord.régnait entre 
les nobles cfaréliens et leurs vassaux miisulmans« 
Feadâut iepl:aiinées» grâce à frère Fernando de Ta** 
lafrerftt!<iM«(fecondaiènli.di^«Koent;le comté de Ten^^ 
dtlla et'iFeQtoudo: de Zafra^ on fit.poui^ attachée ka 
Moies à; Jla jCQtîrôhne de Çastille, plus. qu'à aucune. 
époi]uè auiériëurev sans exc^tion; maisjce régime 
eobcilîanitt «tait tix)p côntraine 'aux habitudes espa^ 
gnoles/<pour>qa*ii puit durer léng-slen^ps. Lçsimâi 
rerinrenij ai Gcenade^ et bientôt la série! deSTiU'i 
lcttèe»)rucomniéhçav : .'. .! 

>/r. iiMii'ii; ;'/ï I.' c ' ' -;/'.' ••» .'..'. /» 'î : it \ . ' 
M ?•>•/; aoi.:* aj'i fc .. ,\ •;. • . "■■( ■ ■;;.' ; . j ' . — ' 
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CHAPITRE IlL 



Révolte lies Mores de Grenade. 



(1499O 



Trois hommes s'étaient jadis partage « à divers 
degrés, la confiance de dona Isabelle, Talavera était 
Tun d'eux, le cardinal don Pero Gonzalez de Men* 
doza et le grand-inquîsiteur Torquemada les deux 
autres. Quand Talavera eut pris possession de l'ar- 
chevêché de Grenade, il refusa de suivre la cour 
comme par le passé, et quitta toutes ses charges, en- 
tr'autres celle de confesseur ordinaire de la reine. 
Dofia Isabelle s'en montra fort peinée , mais toutes 
ses instances étant inutiles, elle demanda un confes-' 
seur au cardinal, qui lui proposa frère Francisco Xi- 
menez de Cisneros, moine franciscain, gardien du 
couvent de Salzedo. Pendant quelque temps encore, 
Talavera dirigea de loin la conscience de son au- 
guste pénitente , mais il n'avait plus de voix dans les 
affaires d'Etat. A la mort du cardinal, qui arriva le 
II janvier 149^9 Ximenez, alors provincial de son 
IL 3 



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( 34 ) 

ordre pour la province de Caslîlie, ëfail en grand 
crédit. Dans la dernière risile que lui firent ses sou- 
verains, don Pedro Gonzalez de Mendoza leur avait 
recommandé beaucoup, pour le remplacer sur le 
siège primatial de Tolède, un homme de moyenne 
condition et de grand talent, c'était en quelque sorte 
désigner Ximenez (i), qu'il instituait son exécuteur 
testamentaire, en lui donnant pour associés dans 
cette charge la reine et l'archevêque de Séville ; doiia 
Isabelle pénétra le sens de cet avis, nomma Ximenez, 
et s'applaudit ensuite d'autant plus d'avoir deviné les 
intentions du cardinal, que son confesseur résista 
long-temps avant d'accepter le fardeau de Tépîsco- 
pal; il ne se soumit que sur un bref du pape. Mais 
si l'humilité du nouvel archevêque avait paru d'une 
manière éclatante, en cette occasion, Ximenez ne 
possédait pas les vertus qui accompagnent celle-ci 
d'ordinaire, la défiance de soi-même et la modéra- 
tion. A peine fut-il installé, qu'il maintint les droits 
de son rang avec rudesse , et entra dans la carrière 
des réformes avec une fougue indomptable, ne recu- 
lant devant l'emploi d'aucun moyen, quelque violent 

(i) II était d'une naissance distîiigoée. Mats depuis long-^ 
temps cette famille était tombée dans la pauvreté et l'oo- 
bli. Un tisnéros sauva la vie au roi don Alonso YI, à la 
journée de Zalaca, en lui donnant son cheval, et un autre 
cîsnéros fut du nombre des otages que le roi don Jaan V^ 
remit au duc de Lancastre, l'an^iSSS, en garantie do paie- 
ment d'utfé somme de 6oo,oôo francs. 



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( 35 ) 
et arbitraire qu'il fût. Les remontrances de ses su- 
périeurs ne faisaient que lui inspirer plus d'impa- 
tience, les plaintes de ses administrés que de la co- 
lère : l'emprisonnement était sa réponse aux placets 
que tout membre du clergé de son diocèse osait en- 
voyer à la cour de Rome. On doit ajouter que le but 
de ses réformes était louable, et que les réformes 
elles-mêmes étaient nécessaires autant que ses procé» 
dés étaient repréhensibles. Un pareil ministre de- 
vait convenir à la reine, qui n'avait presque jamais 
rien ménagé pour arriver à ses fins, qui renversait 
les obstacles et s'irritait des lentétirs. Bientôt Xime- 
net. la gouverna entièrement. Torquemada étant mort 
au mois de septembre 1 49^» Ximenès fit nommer à sa 
place frère Diego de Deza, par lequel il se rendit maî- 
tre du Saint-Office, et personne alors ne fut en état de 
lui résister, car il n'y avait plus debout en Espagne 
que deux pouvoirs : la royauté et l'inquisition. Après 
avoir terminé une lutte difficile avec les ordres mo- 
nastiques, par la restauration delà règle et le triomphe 
de la stricte observance, l'archevêque de Tolède es- 
sayait de tromper son activité en fondant l'université 
d'Alcala de Henarès, lorsque la reine l'appela auprès 
d'elle à Grenade, où le réclamaient des travaux dignes 
de l'occuper. 

Il se mit en route aussitôt. Quoiqu'il ne fût appelé 
que pour aider Talavera dans ses fonctions aposto- 
liques, Ximenez se proposa d'aller plus loin. Il se fit 
délivrer parle grand-inquisiteur un pouvoir en forme, 



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(36) 

à^r^fifel de réconcilier les Elches, ou renégats grena*» 
dins et leurs enfans, d^empécher les mariages entre 
musulmans et chrëtiens, ou enfans de renégats , et 
de connaître des cas d*herésie dans les limites dë-^ 
terminées, en suivant la procédure du Saint-Office. 
L'usage qu'il s'apprêtait à faire de son pouvoir s'ac* 
cordait mal avec la capitulation solennellement ga- 
rantie à toujours par les rois, les grands et les prélats 
espagnols. On répondait à cela que la capitulation, 
en ce qui concernait les renégats, n'était ni licite ni 
valable, le droit canonique s'y trouvant opposé. Xime* 
nez tînt-il secrète sa conférence avec frère Diego de 
Deza? cacha-t-il aux souverains qu'il venait armé 
d'un pareil pouvoir et décidé à s'en servir? Les his-^ 
toriens le prétendent tous. Il est certain qu'au moins 
le roi lïtn fut pas instruit; c'était malgré lui que 
doua Isabelle donnait dans les affaires de Grenade 
une part à ce favori qu'il n'aimait pas ; mais à l'égard 
de la reine , le mystère eût été encore plus inutile 
que dangereux : on ne peut guère admettre qu'il en 
existe entre un monarque et un ministre dont les vues 
sont parfaitement conformes. Ximenez arriva dans le 
courant d'octobre 1499 a Grenade. Il obtint aisément 
deTalavera la permission d'évangéliser dans son dio- 
cèse. Le bon archevêque, aussi peu ambitieux qu'il 
était modeste, s'effaça devant celui qu'il regardait 
comme son supérieur. Oubliant tout ce qu'il avait 
déjà fait pour la conversion des Mores, combien sa 
méthode avait réussi de tout points, il pria le |Nrimat 



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(37) 
des Ëspagnes de lui ïracer la ligne îi suivre, comme 
s'il se fâl agi d'une œuvre toute nouvelle. Xîmenez 
arrêta son plan de concert avec lui. Cela dëcid<f. If s 
rois qui résidaient à Grenade depuis le mois de juil- 
let, partirent pour Sëville, en recommandant aux prë- 
lats d'agir avec prudence, de manière h ne pas cau- 
ser de trouble. Peu de jours avant leur dëpart ils 
avaient promulgue deux ëdils par Tun desquels ils 
exemptaient les Mores des peines portées contre 
ceux de leurs sujets qui employaient des étoffes de 
soie pour leurs vétemens ; l'autre ëdit remettait en vi- 
gueur la loi des Siete partidas sur la transmission for- 
cée des biens d'un père musulman*à^ses enfans ou 
autres parens chrétiens , et promettait en'outre aux 
femmes mores qui embrassaient le christianisme des 
terres dans les Alpuxares; aux'esclaves convertis, leur 
émancipation aux frais du trésor royal. Ce n'était 
ài]z plus, on le voit, la doctrine de Torquemada qui 
prévalait, et la capitulation se trouvait violée une fois 
de plus, au moins, dans son esprit. 

Dès que leurs altesses eurent quitté Grenade , Xi- 
menez y prît une autorité absolue ; on ne dît pas en 
vertu de quel tiîre; si c'était une usurpation, son 
crédit suffit bien pour expliquer comment personne 
ne 8*y opposa. 11 employa d*abord les moyens qui 
avaient réussi à Talavera , mais en les pervertissant 
pour leur donner une action plus prompte. Les alfa- 
quis et les marabouts mandés au palais que l'arche- 
vêque de Tolède occupait à l'Âlcazaba, voyaient 



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( 38 ) 
briller au milieu d'argumens thëologiques d'autres 
argumens tout à fait étrangers au salut des âmes; oi^ 
mettait devant eux une balance avec les faveurs àfl 
gouvern<^i;aent dan.<; Tun des plateaux et ses rigueurs 
dans l'autre ; d'où il arriva que « désirant jouir de 
la liberté comme les vainqueurs, » quelques-uns 
de ces docteurs musulmans se chargèrent de remon- 
trer eux-mêmes au peuple la vanité de ses croyan- 
ces. La charité devint de la séduction, Talavêr^ 
donnait aux Mores qu'il attirait chez lui des habits 
et des meubles à la mode espagnole ; Ximenez, poiar 
leur plaire davantage, leur donna des habits de pour- 
pre et de soie à la mode moresque. Avec deux mil- 
lions de maravédis, Talavera, qui s'inquiétait surtout 
des pauvres, avait su faire pénétrer ses bienfaits par- 
tout où il en était besoin ; Ximenez, avec une somip,e 
quinze fois plus forte , car les revenus de son ar- 
chevêché s'élevaient aussi haut, ne put suffire h se» 
largesses ; il s'endetta. Le résultat fut tel qu'on de-r 
vait l'attendre. On chantait dans les rues la généro- 
sité de l'archevêque de Tolède ; les maraboujts et les 
alfaquis, pour mériter plus grosse récompensie, ,.enr 
voyaient à l'envi des prosélytes demander le baptêoie 
avec une autorisation de leur main ; la presse devint 
telle, en si peu de temps, que le i8 décembre, ei^ 
consacrant, sous le titre du Saint-Sauveur, la grande 
mosquée de l'Albayzin, le nouveau pré4icatçur bap- 
tisa plus de .quatre mille personnes. On ne pep);pa^ 
^ire que ce fussent des catéchumènes : aucup d'f^u^ 



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(39) 
n'avait été préalablement instruit. Ximenes leur con* 
fera le sacrement par une aspersion générale, sans 
autre cérémonie ; et datant <MrgueilleusemeDt de o^ 
jour, la conversion de Grenade, il instituai en c<msé* 
quence uneféte qui se célébraitàTolède et à Grenade, 
en même temps que celle de TAttente de No3l. 

Cependant, tandis que desalfaqais ahaadannaioo't 
ainsi la cause du prophète , d'autres la pi'irent cbau- 
dément en main, et avec eux plusieurs persoonages 
de considération. Ceux-ci allaient prêchant, excitant 
le peuple à rester fidèle au culte de ses ancêtres ; ils 
se plaignaient avec aigreur, principalement de ce que 
les formes garanties par la capitulation n'étaieiKt pas 
observées à l'égard des prosélytes du sexe féminin. 
En effet, les femmes n'auraient pas du être admises 
à changer de religion sans être examinées en {»'é^ 
sence de témoins chrétiens et mores, ce qui ne se 
faisait point. A la vérité , les prédications des doc-* 
teurs de la loi musulmane étaient prévues et in^ 
lerdites par les lois castillanes (i); mais les Gpei 
nadins vivaient sous un régime exceptionnel. Cer-* 
fainement en capitulant ils n'avaient pas comprit 
qu'il serait désormais défendu à leurs prêtres àt les 
affermir par la parole dans la foi de Mahomet, et il 
semble qu'ils avaient raison de se croire dans leur 
droit en opposant tribune à tribune. Ximenéji n'en 
jugea point ainsi. Il n'entrait pas dansson ca^actjçrfs 

(i) Stete ParUdas, part. 7, lit 24, 1. 6^ etîtit. iS, K i. '• ' 



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(4o) 

de supporter des contradicteurs, surtout en matière 
de religion, ni de laisser dormir une loi favorable à 
ses plans, quelque peu de cas qu'il fît des autres. 
Maître h Grenade , où il donnait des ordres à tous 
les officiers de police , il envoya prendre chez eux 
les alfaquis récalcitrans avec leurs acolytes, les jeta 
en prison, et commanda qu'ils y fussent traites avec 
sëvëritff (i). Il n'osa pas tout d'abord agir de même 
envers un certain prédicateur populaire nommé Ma« 
homad*Âzaator-el-Zegri. Celui-ci était un homme 
du plus haut rang ; allié à la maison royale, il des- 
cendait de cet Âben-Ahmar que les poètes et les 
historiens ont célébré. Les exploits passés, la pureté 
de sa vie, la hardiesse et l'éloquence de ses discours 
lui avaient acquis une autorité universelle. A lui seul 
le Zegri remuait Grenade. Pour l'amener à lui, Xi- 
menez essaya du raisonnement, puis des promesses, 
puis des menaces; tout échoua« Enfin il recourut 
aux remèdes violens (2). Mahomad-Azaator-el-Zegrî, 
saisi à son tour, fut renfermé dans un cachot , mais 
non pas seul; l'archevêque lui donna pour compa- 
gnon son chapelain, Pedro de Léon, qui se chargeait 
de lui faire ouvrir les yeux à la lumière. On ne sait 

(i) Jndigms modlsf dit le panégyriste de Ximenez. {Voyet 
De rébus gestis à Francisco Ximerdo Clsnerio, arcJdepiscopo To- 
letano, lib. 8. Alvaro Gomecio, Toletano, auctore.— Com- 
plutî, i56g, p. 2g. 

(a) Omni ferè humanitate deposiid.»...* atroda remédia 

Alv^r Gomcas, p, 29, 



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(4i ) 

pas ce qui se passa entre ces deux hommes. La con* 
quête du Zegri était importante ; la lutte avait exas- 
père Ximenez : Pedro de Léon eut sans doute des 
instructions bien sévères. « Les menottes aux mains^ 
les fers aux pieds, couché sur la terre, réduit à la ra- 
tion des prisonniers, le prédicateur musulman « mû- 
rit Tapostume de son opiniâtreté (i). » Au bout de 
peu de jours, le Zegri demanda qu'on le conduisît de» 
vaut l'archevêque de Tolède. Il y fut mené dans ses 
liens.«Qu*on me les Ate, demanda-t-il encore, ce que 
j'ai à dire exige, pour être cru, que je sois en liberté.» 
Quand ses chaines fureqt tombées, il se jeta aux ge- 
noux de Ximenez , baisa la teiTe , puis la main du 
prélat, et dit : « Seigneur, je veux être chétîen. Je le 
fais de bonne volonté, parce que Dieu me l'a com- 
mandé dans une révélation , et je suis certain qu'il 
m'appelle à lui par ce chemin. » Ximenez le releva, 
lui donna une robe de soie pourpre, et il le baptisa 
incontinent. Le parrain fut don Alonzo-Porlocarrero, 
comte de Palma, qui pourtant ne donna pas ses 
noms à sonfiUeul. Mahomad-Azaator voulut prendre 
ceux du grand capitaine avec lequel il prétendait 
s'être mesuré dans la plaine de Grenade; il savait 
d'ailleurs que Gonzalo Fernandez de Cordova était un 
des favoris du prélat. En se relevant, le nouveau con- 
verti fit un jeu de mots cruellement sarcastique , et 
la naïveté des chroniqueurs nous Ta conservé: V Si 

(i) Pedraza, Hist granad», p. igS. 



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(40 

VOUS rencontrez d'autres opiniâtres, jetez-les à ce 
lion, dit-il, j'assure votre seigneurie qu'elle en vien- 
dra à bout en peu de temps. » On n'ajoute pas que 
Ximenez ait suivi le conseil du Zegri, mais seulement 
qu'il rësulta de la conversion de cet homme celle de 
beaucoup d'autres, sans que personne osât dès-lors 
s'y opposer ouvertement. 

Il ne manquait pas de gens parmi les Espagnols 
qui désapprouvassent la conduite du primat, les uns 
l'attaquant par des motifs de religion, les autres par 
.des motifs de prudence. « C'était, disaient les pre- 
miers (i), une chose indigne de l'Evangile et qui 
répugnait k son esprit, de se servir de la violence ou 
de l'artifice pour acquérir des sujets à l'Eglise. La 
foi au Christ ne peut résulter que d'une volonté spon- 
tanée et sincère ; les conciles de Tolède, dont TaU'- 
torité est si grande dans toute la chrétienté, défen- 
dent sévèrement l'emploi de la force envers les in- 
fidèles. » A ceux-là Ximenez répondait : « Que^i l'on 
ne pouvait conduire doucement les Mores dans le 
chemin du salut, il fallait les y pousser.» Aux autres, 
qui l'avertissaient du danger qu'il y avait à ne rien mé- 
nager, il répliquait : « Dans les affaires temporelles, 
les compromis sont bons quelquefois ; dan^s Les aCfai- 
res de Dieu ils sont toujours impies. D'ailleurs ce n'est 
pas quand le mahométisme penche vers sa ruine que 
nous, devons mesurer nos coups, il fai^t frappa au-? 

(i) Alvar Gomez, p. 2gk 



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.( 43 ) 

jour4^hDi*»£nx:on^équjence 4^ cçUe .opinion^ il fit 
rassembler sur la place de Bibarramhla tous les livres 
arabes que Ton put trouver à-Grenade, et le Zegri, au*<- 
quel il ayait accorde une pension de So, ooo maravé- 
dis, mit lui-rinéœe le feu, en présence de son patron, 
à desinilliers d'ouvrages, tous prëciaux à divers titres; 
il y en avait dont l'exécution offrait des merveilles de 
peinture et de calligraphie, d'autres dout les re^ 
liûres, incrMstées de nacre et.de pierres fines, les 
, fermoirs, les braderies tentaient la convoitise des 
serviteurs du prélat. Ximenez ne voulut rien soustraire 
à l'autodafé, si ce n'est trois cents volumes qui 
traitaient de médecine ; il les fit transpx)rtei> dans la 
bibliothèque d'Âlcala, le reste périt. Quelques écri- 
vains, enthousiastes de cet acte de vandalisme, ool 
sans doute exagéré le nombre des volumes incendiés 
ainsi, par un prélat lettré, en le portant* à plus d'un 
million (un million et vingt-cinq mille) ; un sentir- 
ment opposé a fait tracer à la plume du panégyrisite 
de Ximenez le chiffre inadmissible de ciaq milice., h? 
plus savant des orientalistes espagnols (i) évalue ^ 
qualre-^ingt mille environ les ouvrages dont il déplpre 
la perte. Si l'on réfléchit à ce qu'était dçvenu Grenade 
sous la dynastie des yAJhamar, aux écoles que cette 
ville renfermât, ajouK -homm^es distingués, dans, tous 
les genres, que la libéralité des princes ^lu$u]f79^^^ 
y attirait; si l!on calcule que non seulement Iç^s bi- 



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Ui) 

bliothèques publiques, mais encore presque toutes 
les bibliothèques des particuliers furent dévorëes par 
la torche du Zegri, on pensera peut-être que c'est 
peu de quatre-vingt mille, et qu'il faudrait plutôt se 
rapprocher du chiffre d'un milHon.Quoi qu'il en soit, 
les trésors intellectuels de toute une population fu- 
rent anéantis en un seul jour ; à plsirtir de cette épo- 
que, il ne s'ëleva plus parmi les Mores grenadins un 
homme instruit qui pût transmettre à la postérité le 
moindre renseignement sur les choses de son temps. 
Nous verrons combien la morale perdit à ce triom- 
phe de l'ignorance. 

Jusqu'alors la séduction et la ruse avaient toujours 
préparé le chemin à la violence en lui fournissant 
un prétexte pour agir. Les Mores pouvaient se plain- 
dre de n'être pas traités suivant l'esprit des pro- 
messes royales, de la violation de quelques articles 
de leur charte, dont la rédaction ambiguë prêtait à 
la mauvaise foi ; maïs jamais encore on n'était allé 
directement, franchement cotitre leurs privilèges. A 
l'égard même des renégats, Ximetièz n'usait pas 
encore des pouvoirs qu'il tenait du grand-inquîsi-, 
teur; il se contentait de réconcilier ceux que ses 
prédications , ses prières et ses présens décidaient à 
abjurer leurs erreurs. Le nombre en fut grand; ce- 
peudlant il restait beaucoup de cœurs endurcis ; mais 
le jour de la rigueur arriva tout a coup. Xîraenez 
déployant sa patente , se constitua en juge inquisi- 
torial, et commença la recherche des Elches/ D'après 



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(45) 

une décision qui faisait partie du code du Saiûi«> 
Office, les eafans des renëgats et toute leur gën^ra« 
tioii ëtaieut sujets aux mêmes poursuites que lears 
parens; car les pères ayant appartenu à TEglise, les 
eufans lui appartenaient aussi : ce fut donc sur tout 
ce qui était de race chrëtlenne et professait l'isla* 
roisme, que le primat des Espagnes fit tonner les 
foudres de Tinquisition. Il existait beaucoup de ces 
familles à Grenade. Aussitôt les alguazils et les do* 
mestiques de Ximeuez se mirent à les traquer jusque 
dans l'Albaycin, où ils enlevaient hommes, femmes 
et enfans , pour les traîner en prison. Un jour que 
lalguazil royal Yelasco de Barrionuevo, qui d'ordi- 
naire était employé à ces sortes d'expéditions, et s'é- 
tait rendu particulièrement odieux par sa brutalité, 
montait à TÂlbaycin avec un nommé Sacedo, servi- 
teur de Tarcbevêque, les Mores témoignèrent quel- 
que velléité de résistance; les deux agens ne s'en 
effrayèrent point. Ils entrèrent dans la maison d'une 
riche musulmane , fille de renégat et mère de deux 
garçons , la garrottèrent ainsi que ses enfans , et la 
poussèrent devant eux, malgré ses réclamations. Des 
rassemblemens s'étaient formés; la prisonnière criait 
à la violence, invoquait la sauve-garde accordée aux 
renégats , et suppliait le peuple de la délivrer. Elle 
alla, ainsi garrottée et poussée, jusque sur la place de 
Bibalbonout, à la limite de TAIbaycin et de l'Âlca- 
zaba. C'était le quartier -général des Mores; une 
grande foule l'encombrait; Barrionuevo voulut se 



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(46) 
faire jour, et re'pondît arrogamment à ceux qui s'a* 
vançaieiir pour le questionner. Alors rëmeule dclata ; 
une pierre, lancée par une main sûre, ëtendît l'ai- 
gua^il raide mort sur la place : Sacedo se déroba, et 
dut la vie à une femme charitable qui le cacha sons 
son lit. Les renégats délivres furent reconduits triom- 
phalement par une partie des révoltés, tandis que 
l'autre se répandait dans l'Albaycin en criant : Ma- 
homet! liberté! aux armes pour nos privilèges! 

L'Albaycîii et TAlcazaba sont les deux quartiers 
les plus élevés de Grenade ; ils sont bâtis en gradins 
sur deux collines escarpées, que sépare une vallée 
peu profonde : FAlbajcin touche aux murailles de 
l'enceinte extérieure, et s'appuie à de hautes chaînes 
de montagnes. Entre lui et l'Alcazaba il y avait, à 
cette époque, un rempart épais, flanqué de tours 
très-rapprochées Tune de l'autre, et percé de quatre 
portes fortifiées. Les Mores se saisirent incontinent 
de c€s tours et des portes, ainsi que des ouvrages 
de l'enceinte extérieure, où l'on avait négligé de 
mettre des corps-de-garde, peut-être à cause de la 
faiblesse de la garnison. L'Alcazaba n'était pas aussi 
bien fermé. Le Hanariz, la plus moderne et la plus 
belle partie de ce riche quartier, celle qui s'étend le 
long de la^ rivière Darro , n'avait jamais possédé de 
défe:ûs^ particulière ; c'était là qu'habitait l'archevè* 
que-primat au milieu à^% seigneurs espagnols; mais 
dans l'Alcazaba supérieure, où l'on avait confiné les 
Moreiâ , il existait encore des restes imposans d'an- 



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(47) 
tiennes forlificatJons qui se croisaient et formaient 
comme des alvéoles dans une ruche. Quelques bar- 
ricades élevées sur les roches et à l'entrée des rues 
ouvertes, suffisaient pour mettre les insurgés à l'abri 
des premières attaques ; elles furent construites ra- 
pidement, malgré l'opposition des chrétiens. Avant 
que le capitaine-général eût été averti à TAlhambra 
des nouveautés qui se passaient de l'autre côté du 
Darro, les Mores étaient maîtres de leur terrain, et 
même en état de prendre l'offensive. 

La nuit approchait. Le comte de Tendilla, voyant 
qu'il ne pouvait réprimer les désordres , voulut pré- 
venir le phis grave de tous ; il devinait que les Mores 
allaient ajouter au crime de rébellion celui d'un as- 
sassinat sur la personne du favori de la reine, etaprès 
cela il n'espérait plus d'indulgence pour eux. Son 
premier soin fut de dépêcher au primat un messager 
et une escorte, pour l'amener à l'Alhambra; mais, à 
sa grande contrariété, Ximénez refusa de quitter son 
palais. «J'attendrai à mon poste la couronne du 
martyre, dit- il, et je n'abandonnerai pas ceux que 
j'ai compromis. » Heureusement, le palais du pré- 
lat était une maison forte, et ses nombreux ser- 
viteurs le défendirent avec dévouement. Pendant 
toute la nuit, des bandes d'insurgés se relayèrent 
pour livrer assaut sur assaut; mais les armes leur 
manquaient, les escalades échouèrent, les feux croi- 
sés devant les portes en empêchaient l'approche, les 
murailtes ttiassiVes résistèrent aux inst^dmiËnS de dé- 



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(4M 

molition. Lorsque l'aurore parut, les Mores décou- 
vrirent avec douleur qu'ils avaient inutilement sacrifié 
du temps et des hommes à un dësir de vengeance; 
ils se retirèrent derrière leurs barricades à la vue du 
comte de Tendilia, qui arrivait conduisant contre 
eux deux cents arquebusiers ; et Ximenez, revenu de 
son exaltation, peu soucieux désormais de soutenir 
un nouveau siëge, se laissa conduire à l'Âlhambra. 

La position était critique pour le comte de Ten- 
dilla : il y avait danger à temporiser, et impossibilité 
d'agir. 

Le comte , après avoir calcufé ses forces et celles 
des Mores, crut prudent de parlementer. Il envoya 
en signe de paix à l'Albaycin son bouclier, qu'un 
ëcuyer portait ; les Mores maltraitèrent Técuyer, et 
reçurent le bouclier à coups de pierres : ils s'étaient 
comptés , et se trouvaient trente contre un chrétien. 
Retranchés dans des postes où jadis Abou-Abdilehi 
avait bravé son père et son oncle , ils se croyaient 
de force à dicter leurs conditions. Leur gouverne- 
ment improvisé fonctionnait déjà parmi eux ; qua- 
rante chefs élus dirigeaient leurs affaires avec ordre; 
ils avaient établi des fabriques d'armes ; ils avaient 
des vivres en abondance , et relevaient les brèches 
de leurs remparts. Dans cette situation , ils préten- 
daient se montrer modérés en n'attaquant pas leurs 
persécuteurs ; cependant, quand le premier accès de 
colère fut passé, ils consentirent à recevoir des ou- 
vertures. Le comte de Tendilla, dans quelques en- 



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( 49 ) 
fréTues qii'ii eut avec les alfaquiâ et les quarante 
chefs , leur représenta , de concert avec les prélats , 
rimmense danger qu'ils couraient s'ils attendaient^ 
pour se soumettre^ Tarrivée d'une arme'e royale. Les 
alfaquis répliquèrent qu'ils n'avaient rien à craindre 
du roi, dont ils défendaient en ce moment l'hon- 
neur et la parole outrageusement violés ; qu'ils étaient 
révoltés contre un ministre prévaricateur, ne deman- 
daient que le maintien de la capitulation, et dépose- 
raient les armes dès qu'on leur aurait fait justice. Le 
comte de Tendilla n'avait rien à opposer à des rai- 
sons si solides ; il partageait leur opinion , mais il 
n'osait rien promettre. Le véritable maître à Grenade 
était alors Ximenez , qui ne se pressait pas d'infor- 
mer les rois du résultat de sa conduite ; et à ce qu'il 
parait, il empêchait également les trois gouverneurs 
d'envoyer aucun rapport à Séville. 

Trois jours après le commencement de la révolte, 
le primat se décida enfin à expédier un messager. Il 
rédigea une lettre pour la reine, et la confia impru- 
demment à un esclave canarien , bon coureur, que 
lui avait procuré son parent Cisnéros , habitant de 
Grenade. Le coureur avait promis de ne rester que 
deux jours eu route, et de remettre la lettre ou à 
dona Isabelle en personne , ou à son secrétaire Al- 
mazau, qui était une des créatures de l'archevêque 
de Tolède. Au lieu de faire cette diligence, le misé- 
rable s'arrêta dans les cabarets , et ne parvint à Sé- 
ville qu'au bout de cinq jours. Déjà le bruit de la 
IF. 4 



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(5o) 

• rëvoUe y Aaît arrive; le roî lui-même avait reçu de» 
rapports oflkîeux très-<ltfavorables k Ximene^; il 
avait témoigné une grande colère , et on l'entendit 
se plaindre à la reine, 'disant : « C'est vons qui avez 
altird à Grenade cet homme, qui nous fait perdre en 
un jour le fruit de dix ans de guerre ! » Dona Isa- 
belle, confondue et des nouvelles qu'elle recevait et 
da silence de son ministre, avait charge Âimaasan 
d'écrire à Ximene^ en termes sévères , poor kri re- 
procher l'impardontiable néglîgetice «dont il se ren- 
dait coupable. Les lettres se croisèrent. Ximenez (ni 
darmé d'abord, et résolnt d'aller présenter lâi-inême 
sa jtistiiication ; mais îl se fit adroitement précédet 
paor son compagnon, frère Francisco Ruiz, moine 
éloquent et délié, qui devait présenter l'alFaire sous 
nn jour avantageux, en attendant que ie primat liri- 
méme développât tout son plan. Cette manœuvre 
réussit. Rassurés par frère Rui^s sm le mouvemfenl 
de Grenade, les rois catholiques écoutèrent avec 
fratiquillité le discours hardi que Ximenez leor tînt 
à son arrivée. L'archevêque de Tolède confessa t6tft 
d'abord qu'il avait agi, non pas entftiiné par lescir- 
constances, mais avec calcul, pour «xécirter toril ce 
qu'il croyait indispensaîble au service de Dieu ; il 
déclara qu'il avait exprès caché «es projets aux rois, 
de pem* d'être contrarié ; il représenta pathétique- 
ment les dëpeftises Immodérées qu'il -avait fafites, et 
termina ^n -disant : << J'ai mrs les Mores de C^eioade 
tfn'^t 'de tébelKiûrfi'; c'est une occasion Wureâse et 



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(5. ) 

nnique pour achever !a grande œuvre de leur couver* 
sion. Maintenant qu'ils sont criminels de lèse-ma- 
jeste, qu'on leur offre le choix entre la justice et la 
miséricorde, entre la mort et le baptême (i). » 

Il n'était pas difficile d'apaiser Isabelle ; don Fer- 
nando accéda également aux désirs de Ximenez ; et 
l'on doit convenir que, dans la circonstance d'alors, 
il ne lai restait à choisir qu'entre un crime et une 
faute, manquer à ses engagemens ou révolterions ses 
sujets chrétiens, en compromettant peut--étre l'auto- 
rité royale aux yeux des Mores ; car ce peuple, plié 
au despotisme, méprisait la faiblesse plus qu'il n'es- 
timait l'équité. Il fut donc arrêté que l'archevêque 
de Tolède reslerait h Séville, et qu'on enverrait k Gre- 
nade un juge-commissaire, avec la mission de punir 
les coupables qui ne voudraient pas profiter d'une 
amnistie conditionnelle, c'est-*à-dire se faire chrétiens. 
Le juge partit aussitôt. 

Pendant que cela se [passait à Séville , don Fer- 
nando de Talavera, rendu à la liberté par le départ 
de Ximenez , retrouvait son miraculeux empire sur 
les Mores. Ce véritable pasteur, sans s'inquiéter des 
dangers qui semblaient le menacer, sans écouter les 
prières de ses amis, s'alla mettre seul au milieu des 
révoltés, sansgardes, sans autre bouclier que la croix, 
que sofi chapelain portait devant lui. Celait le 
dixième jour de l'iusurrection» Les Mores avaient 

(i) Alvar Gomez, p. Sa. 



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(50 

fortifie leurs remparts; ils étaient inexpugnables î 
mais les portes s'ouvrirent pour le saint archevêque^ 
et Ton vit Talavera parcourir à pied toutes les rues, 
en jetant des bénédictions sur la foule qui s'age- 
nouillait, qui n'opposait à son passage d'autre obs- 
tacle que l'empressement de chacun à baiser les pans 
de sa robe. Il parvint ainsi sur la place de Bibalbo- 
noul, théâtre du massacre de Talguazil Barrionuevo. 
Son visage était serein, affectueux, comme s'il fût 
allé à la Casa de doctrina prêcher ses bien-aimés 
néophytes; et quand il parla de soumission, cette 
foule armée, arrogante, fut changée subitement en un 
troupeau docile. Talavera ne perdit pas de temps à 
faire appeler le comte de Tendilla. Celui-ci, digne 
émule de son collègue, arriva aussitôt, suivi de quel- 
ques hallebardiers ; et comme la présence des soldats 
excitait quelque rumeur, il jeta son bonnet de pour- 
pre au milieu des Mores , qui relevèrent en le bai- 
sant ce gage de paix. Dans la conférence qui s'en- 
suivit, l'archevêque et le capitaine-général, aidés par 
le cadi Cidi-Ce&ona , réglèrent , séance tenante , les 
conditions de la paix. Ils promirent, au nom de 
leurs altesses, que la révolte serait considérée comme 
un soulèvement en faveur de la parole royale, et que 
la capitulation conserverait toute sa force, pourvu 
que les Mores, après avoir livré les meurtriers de 
Barrionuevo, rentrassent immédiatement dans le 
devoir, démolissant leurs barricades. En garantie de 
cette promesse, le comte de Tendilla donna pour 



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(53) 

Otages la comtesse sa femme et ses fils , qu'il livra 
sur le champ aux Mores, et laissa sous leur garde 
dans une maison de l'Albaycin, auprès de la grande 
mosquëe. Les Mores, de leur côté, remirent tous les 
meurtriers de Barrionuevo au corrégidor Calderon, 
qui expédia promptement leur procès, en fit pendre 
quatre, et relâcha les autres. Ensuite, ils quittèrent 
leurs armes, ouvrirent leurs quartiers, reprirent leurs 
occupations pacifiques, et les dernières traces de 
l'insurrection avaient disparu, lorsqu'arriva à Gre- 
nade le juge-commissaire que les rois y envoyaient. 
Rien ne put retenir ce juge, ni les promesses du 
capitaine-gënéral et de l'archevêque, ni les otages 
qu« le comte de Tendilla avait héroïquement don- 
nés; les rois n'en tinrent compte davantage, et l'on 
ne peut s'empêcher d'admirer la modération, le 
discernement, la reconnaissance des Mores grena- 
dins, qui rendirent sains et saufs à leur protecteur 
les précieux gages d'une parole sincère, mais im- 
prudente. Ils ne se servirent de cet avantage, acheté 
au prix de leur désarmement, par conséquent de leur 
liberté, que pour traîner en longueur des négocia- 
lions pendant lesquelles ils s'adressèrent secrètement 
au Soudan d'Egypte. Les premières instructions du 
commissaire royal portaient qu'il offrirait aux Mores 
l'option entre le baptême et la peine du crime de 
lèse - majesté. Dès qu'elles avaient été connues , les 
quarante chefs élus, qui commandaient à l'Albaycin 
pendant l'insurrection, s'étaient enfuis et avaient 



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(54) 

gagné rAlpuxare, ou ils furent accueillis avec sym- 
pathie non seulement par les monfès, mais par toute 
la population sauvage de cette conlrëe monlueuse. 
Aussitôt il se manifesta parmi les Âlpuxarenos une 
fermentation effrayante, et en miéme temps les ra- 
vages des monfès redoublèrent ; les corsaires barba- 
resques emmenaient chaque jour un immense bu- 
lin. Cela, sans doute, avecVimpossibilité d'user jus- 
qu'au bout des voies de rigueur, si les Grenadins se 
montraient fermes dans leur foi, détermina les rois 
à poser une alternative plus douce : ils offrirent aux 
insurgés celle du baptême ou de la déportation. Plu- 
sieurs familles acceptèrent ce dernier parti, vendi- 
rent leurs biens, et se préparèrent à passer en Afri- 
que : les autres, espérant mieux du temps, de Tappui 
du Soudan d*Ëgypte, des menaces des Alpuxarenos, 
restèrent à Grenade, continuèrent à donner des pré- 
textes pour éloigner le moment de leur abjuration, 
ou se soumirent au baptême lorsque la force les y 
contraignait. Ou l'employa seulement contre quel- 
ques individus, pendant que les pourparlers don- 
naient loisir, de part et d'autre, de prendre des me- 
sures décisives. Don Fernando rassemblait une ar- 
mée, et les réfugiés de l'Albaycin se fortifiaient dans 
rAlpuîçare. 



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CHAPITRE IV. 



Bévoke et co&TersioB des Mores de rAIpuxare, du Rî» d^Aknem^ de 

la Sierra de Pilabre et du Rio d'Âlmaos^r. 



(i5oo k iSoi.) 



Le mois de décembre de Tannëe i4g9 s'ëcoula 
sans autre nouveauté que les dégâts des monfès dont 
nous parlions tout-à4'beure. Quinze cents de ces ban- 
dits, guidés par tes chefs grenadins, se réunissaient 
d'ordinaire à Guejar, ville forte par sa position, au 
pied de la Sierra-Nevada, près des sources du Xenil, 
et de là ils incommodaient les garnisons espagnoles 
de laVega, par des courses continuelles qu'ils pous- 
saient jusqu*aux portes, jusque dans l'intérieur même 
de la capitale. L'impunité augmentant leurs forces 
de jour en jour, le comte de Tendilla sollicita et ob- 
tir^t, au commencement du mois de janvier i5oo, la 
permission de faire une expédition contre Guejar. 
11 partit aussitôt avec ce qu'il put rassembler d'hom- 
mes de guerre, parmi lesquels oii distinguait Martin 
de Âlarcon, le geôlier d'Abou-Âbdilehi, Antonio 
de Leyva, depuis célèbre comme gouverneur de Mi- 



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(5Ô) 

lan, et Gonzalo Fernandez de Cordova, le grand ca* 
pitalne, le vainqueur de d'Aubigny, alors disgracié 
et retiré à Loja. La pelite armée du comte, compo- 
sée presqu'en entier de nobles et d'aventuriers qui 
servaient toujours à cheval, éprouva de la difficulté 
à remonter Tétroit vallon du Xenil ; en arrivant de- 
vant Guejar, elle faillit se perdre sans avir combattu. 
Les Mores avaient labouré profondément la petite 
plaine qui environne leur ville, et préparé des sai- 
gnées dans les digues des nombreux canaux d'irri- 
gation, au moyen desquels ils fertilisaient ce terri-* 
toire sauvage ; lorsque la cavalerie se déploya, les 
digues, coupées tout-*à-coup, donnèrent passage à 
des torrens; en un instant la plaine ne fut plus 
qu^une mare de boue, les chevaux y entraient jus*' 
qu'au poitrail ; les cavaliers, embarrassés par leur ar- 
mure, ne pouvaient gagner les chaussées, d'où les 
fantassins ennemis les attaquaient avec un avantage 
marqué. Il fallut, du côté des Espagnols, toute la sa- 
gesse de capitaines consommés, tout l'empire du 
point d'honneur sur des gentilshommes, toute la su- 
périorité de la discipline pour rétablir le combat au 
prix d'immenses sacrifices. Les Mores cependant fu- 
rent, après une vive et longue résistance, repoussés 
dans la ville, et bientôt ensuite forcés dans leurs re- 
Iranchemens. Gonzalo Fernandez de Cordova esca- 
lada le premier le rempart en tuant un More qui déjà 
l'avait saisi par le bras gauche, et le faisait chanceler 
sur l'échelle. Tout ce qui s'offrit aux coups des 



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(57) 
vainqueurs, sans distinction d'âge et de sexe, périt 
par Tépée dans cette prise d'assaut. Au milieu du dé- 
sordre, deux mille trois cents personnes re'ussirent 
à gagner le château bâti au milieu des trois quar- 
tiers de Guejar, sur un piton de roches taillées à pic ; 
mais comme le château n'était pas approvisionné, 
le nombre de ses défenseurs causa sa ruine ; cette 
multitude affamée parlementa dès le premier jour, 
malgré l'insuccès d'une première attaque, et ne put 
obtenir que la vie sauve« Les Espagnols, gorgés de 
pillage, se partagèrent encore deux mille trois cents 
esclaves qu'ils ramenèrent en triomphe à Grenade, 
avec les dépouilles sanglantes des révoltés. 

La sévérité de ce traitement avait pour but d*ef- 
frayer les Alpuxarenos : elle produisit un effet tout 
opposé. Guejar était un point isolé, ses communica- 
tions avec rx\lpuxare n'existaient que pendant la 
belle saison, par le col dangereux de Puertoloh« qui 
s'avance à côté de la plus haute cime de la Sierra- 
Nevada. Ainsi l'exemple de cette ville ne semblait 
pas pouvoir s'appliquer au reste d'une vaste contrée 
qui passait pour impénétrable; au contraire, le sort 
des révollés de Guejar fut habilement présenté à des 
hommes simples, belliqueux, déjà compromis par 
leurs menaces, comme une image de ce qui les at- 
tendait s'ils ne s'y soustrayaient point en prenant les 
devans. Il était aisé de leur persuader, parce que 
cela touchait de près à la vérité, qu'ils n'avaient à 
choisir qu'entre le baptême forcé, comme les Mores 



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( 58 ) 

de rAlbaycia, la mort ou resclarage» comme ceux 
de Guejar, et une généreuse priae d'armes en faveur 
de leur religion^ de leur liberté, de leurs droits, 
avec Tassurance d'un appui extérieur qu'on leur pro- 
mettait, peut-être en y comptant. Entraînés encore 
une fois par les réfugiés de Grenade, les Alpuxare- 
nos se levèrent en masse. Le comte de Tendilla ren- 
trait à peine dans TAlhambra quand il apprit que 
l'insurrection éclatait. Les Mores s'étaient emparés 
de trois forteresses sur la côte de la Méditerra-^ 
née : Adra, Bunol et Castil-Ferruh ; ils menaçaient 
Almeria, et un corps de cinq mille hommes assié- 
geait Marchena, ville située à l'entrée du massif des 
montagnes, du côté de l'est, la seule qui eût ar^ 
rété leur mouvement. Si Marchena tombait, la ré- 
volte devait s'étendre au-delà de l'Alpuxare, dans la 
vallée d' Almeria et le Rio d'Almanzor; ses consé- 
quences étaient alors incalculables, et le comte n'a- 
vait à sa disposition que des forces insignifiantes. Il 
ne pouvait même les éloigner de Grenade sans une 
extrême imprudence. Se bornant donc à surveiller 
les habitans de l'Albajcin, et à conserver dans ie de- 
voir ceux du Val de Lecrin, qui occupaient la route 
de r Alpuxftre, il fit passer à Séville, au roi don Fer* 
nando, un rapport sur l'état des choses, avec d'ins- 
tantes prières pour être promptement secouru. 

Un jeune homme de dix-septs ans, don Pedro 
Fajardo, frère du marquis de Los Vêlez, sauva Mar-^ 
chena par un coup de vigueur plus heureux que bien 



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(59 ) 
conduit. Le hasard l'avait amené à Almeria au mo- 
ment de Tinsuirection ; sa naissance loi donnait de 
l'autoritë; il prit, sans autre commission, le com* 
mandement des troupes et des gentilshommes (ce 
courage ambitieux était traditionnel dans sa famille), 
forma un corps de cent trente lances et de huit 
cents fantassins, à la tête duquel il se mit en mar- 
che et entreprit de pénétrer dans T AIpuxarc. La route 
directe était gardée par les Mores qui observaient Al- 
meria; don Pedro, voulant les éviter, se jeta sur la 
droite, dans la Sierra d'Alhamiila, qu'il traversa mal- 
gré les neiges. Les Mores, guidés par des chefs inha* 
biles, au lieu de profiter de son absence pour se por- 
ter sur Almeria, dont Venceinte très-étendue pouvait 
être attaquée ^ivec succès, l'avaient devancé à Fissue de 
la Sierra ; don Pedro les trouva postés derrière un dé- 
filé, où ils se croyaient sûrs de l'arrêter; les difficultés 
du terrain, en les empêchant de combattre tous à la 
fois, devinrent la cause de leur défaite. La cavalerie 
espagnole chargea vivement l'ennemi dans ce défilé, 
le culbuta dans la plaine, le chargea une seconde 
fois devant Alhamilla sans lui laisser le temps de se 
reconnaître, et entra pêle-mêle avec lui dans la ville ; 
en même temps Finfanterie se portait sur le château, 
qu elle enleva. Deux cents hommes restèrent sur le 
champ de bataille, deux cents blessés furent massa-* 
crés ou pris, les autres s'enfuirent; la population d'Al» 
hamilla fut réduite en captivité. Après cet exploit qui 
lui avait coûté cher, don Pedro Fajardo rétrograda su* 



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(6o) 

birement; il recevait de ses ëclaireurs des nouvelles 
alarmantes, et ne se croyait plus en ëtat de s'ouvrir 
]e chemin jusqu'à Marchena. Mais de leur côte, les 
fuyards d'Alhamilla, en arrivant au camp des Mores, 
y avaient semé la panique. Les deux armées renon- 
cèrent à leurs opérations, de crainte l'une de l'au- 
tre, et se tournèrent le dos pour regagner chacune 
de meilleurs postes. Ainsi les importantes positions 
d'Almeria et de Marchena restèrent au pouvoir des 
Espagnols. Les Mores, concentrés dans TAIpuxare 
et dan:^ une partie du Val de Lecrin, s'occupèrent 
avec activité à relever les ruines des forteresses qui 
avaient été démolies en 1490. 

A Grenade, quelques indices légers firent soupçon- 
ner les habitans de TAlbaycin de méditer un nouveau 
soulèvement. La Zoraïza, veuve du roi Muley-Aly- 
Aboul-Hasan, avait quitté le palais deTAlhambrapour 
se réfugier chez les Mores avec ses fils, don Juan et 
don Hernando de Grenade. On se contenta de lui 
donner une garde. Ses fils, privés de leurs domaines 
dans les Alpuxares, furent aussi étroitement surveil- 
lés jusqu'à^ ce qu'on les transportât en Caslille, oii 
ils occupèrent plus tard des emplois de confiance. 
Le roi se fit encore envoyer à Séville deux chefs in- 
fluens, Tun nommé, seulement dans les chroniques, 
El-Zegri, l'autre Yousef de Mira, jadis alcaïd de 
Vêlez ; il les remit à la garde de la reine, et partit 
pour Grenade, le 27 janvier, témoignant beaucoup de 
mécontentement à Ximenès, mais plus d'eiinuis que 



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( 6i ) 
d'inquidUides. Sa présence mit fin aux intrigues des 
Âlbaïcenos« II n'usa pourtant que de modération, fit 
continuer^ contrairement aux instructions que la 
reine ou lui avait données au juge-commissaire, les 
négociations pour le baptême des Mores, et dépê- 
cha l'embarquement de ceux qui voulaient émîgrer, 
après avoir vendu leurs biens. Cette dernière op(fra- 
tion se fit avec un ordre paifait. Â chaque navire 
e'tait attache un alcade ou un alguazil qui veillait à 
la sûreté des Mores et de leurs propriétés. Les na* 
vires prenaient terre dans le port des Etats barbares- 
qaes où les émigrans désiraient se fixer, et Falcade 
rapportait un certificat signé de l'alcaïd de ce port« 
afin qu'il fût juridiquement constaté que les Mores 
confiés h ses soins n'avaient éprouvé aucun tort pen- 
dant la traversée ni au débarquement. Il résulta de 13k 
que les gens les plus dangereux, les riches, les musul- 
mans fiers et obstinés quittèrent Grenade avec empres- 
sement. Les autres étant privés de chefs considérables 
pour diriger leur conduite, les négociations furent 
annulées dès ce jour. La politique avait fait l'office 
des armes. Jje roi donna l'ordre de démanteler com- 
plètement les vieilles forteresses, dans les portions 
du royaume où l'insurrection n'avait pas encore pé- 
nétré, puis il indiqua le 25 février pour jour de ren-* 
dez-vous, aux seigneurs et aux bourgeois des villes 
qu'il avait précédemment convoqués en ban et ar- 
rière-ban, suivant la vieille formule de la féodalité. 
Le lieu de rassemblement devait être Alhendin, pe- 



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(62) 

fit bourg situé à environ deux lieues de Grenade, 
sur le versant septentrional de la Sierra-Nevada. 

Quati-c-vingt mille fantassins et quinze mille cava- 
liers andalous se trouvèrent au rendez-vous d'Alhen- 
din. C'était en général de mauvaises troupes ; depuis 
la découverte de l'Amérique, l'esprit de spéculation 
avait affaibli l'esprit belliqueux en Andalousie, mais 
le nombre suppléait à la valeur. 

Une autre armée , composée des contingens des 
royaumes de Jaen et Murcie, se formait à Almeria, 
sous le commandement du gendre du roi, don Luis 
de Beaumont (i), comte de Lerin, connétable de 
Navarre ; celle-là était destinée à opérer dans l'est de 
l'Alpuxare, en même temps que l'armée royale atta« 
quait par le côté de l'ouest le massif des montagnes. 
Les Mores avaient prévu cette manœuvre; ils avaient 
fortifié à Test Andarax, à l'ouest Lanjaron, deux 
points avantageusement placés au centre de deax 
hautes Sierras longitudinales qui s'endentent sur la 
Sierra-Nevada, et ferment l'Alpuxare des deux côtés, 
car elles descendent jusqu'à la mer; leurs ports, 
Adra, Bunol et Gislil - Ferruh étaient situés entre 
ces cfaaines de montagnes; ils I^ avaient dégarnis 
de lem* artillerie pour armer les ouvrages de la fron* 
tière. La vieille dtedelle de Lanjar-d' Andarax était 
restaurée. A Lanjaron, un nouveau château s'élevait 



(i) Il avait épousé doua Jiiana d'Aragon, fille naiarélle 
de don Fernando. 



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(63) 

en avant Au bourg, et trois raille hommes s'y ren- 
fermèrent. De plus, les Mores avaient jetc sur le 
front occidental, le plus expose des deux, quelques 
partis d*éclaircurs qui tenaient en ëchec Salobrena, 
où un corps amène par mer aurait pu les prendre h 
revers. Ils fermaient la roule directe de ce port à 
Grenade, au moyen de garnisons placées aux Gua- 
jares et à Yelez-de-Benabdailah, forteresses natu- 
relles et formidables. Ces dispositions, Faspi^ritë des 
cimes qui les couvraient, le souvenir de la lutte vic- 
torieoâe qu'ils avaient soutenue dans les mêmes en- 
droits contre leur plus célèbre guerrier, Âbou-Abdi- 
lehi £1-Zi^l, leur inspiraient tant de confiance qu'ils 
négligèrent d'occuper le pont de Tablate, passage 
unique et dangereux, par lequel on arrivait à la 
Sierra de Lanjaron, après avoir traversé un ravin de 
deux lieues de long, qui aboutissait d'un côté à la 
Sierra-Nevada, et de l'autre aux Guajaras. Ils ne 
prirent même pas la peine de le surveiller. Don Fer- 
nando, qui était en marche depuis le i*' mars, le 
franchit sans combat, et, quittant là le chetoin battu 
pour remonter à sa gauche av>ec des gmdes expéri- 
mentés, il parut tocrt-a-coup au-dessus de Lanjaron, 
sans que les Mores pussent comprendre par où il 
était avrivé. Ils oubliaient que le corps àes pionniers 
formé par fsabeile, ne connaissait pas d'obstacles. 
Le même jour, le comte de Lerin se présentait de- 
vant Lanjar-d' Andarax ; le lendemain, 4 niars. Tas- 
sant :fut 'donvié atfic deux citadelles* Lanjar fut em- 



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(64) 

porté de vive force, et le comte de Lerln déshonora 
sa victoire par un acte de férocité sans exemple; 
maîlre de la place, il fil sauter la mosquée dans la- 
quelle s'étaient réfugiés les vieillards, les femmes et 
les enfans de tout le voisinage. Lanjaron se défendit 
un peu plus long-temps. Après la prise de la ville, le 
château capitula; et comme on signait le traité, le 
capitaine des insurgés, préférant la mort au joug des 
Espagnols, se précipita du haut en bas de son don-* 
jon^ mais cet incident n'eut pas de suite. Les Mores 
de Lanjaron stipulèrent pour eux et pour tous les 
Alpuxarenos. Don Fernando exigea d*eux simple- 
ment la remise immédiate de trente otages pris, parmi 
les plus considérables , celle de leurs armes et des 
forteresses, dans un délai de quatre jours, la liberté 
des esclaves chrétiens, le rachat de ceux qui avaient 
été vendus aux corsaires barbaresques, et le paiement 
de ciaquante mille ducats, en deux termes. Il né 
parla ni de baptémei ni d'anéantir l'ancienne capitu- 
lation de Grenade. Sans doute le sentiment dé Tin-^ 
justice qui lui avait mis les armes à la main, agit 
comme un modérateur sur l'esprit du roi ; peut-être 
aussi don Fernando croyait-il encore possible de 
ramener les Mores à la soumission et de s'en servir 
utilement, sans leur ôter leur religion et la liberté : 
mais qu on en fasse honneur à. sa loyauté ou à sa 
politique, cçtte conduite n'eu est pas moins digne 
d'éloges. Jjes Mores accomplirent leurs conventions 
à la lettre, se désarmèrent, payèrent les cinquante 



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• (65) 
mille ducats, et reprireut le leiidemaîn leurs travaut, 
comme s'ils n'eussent jamais été interrompus. Tran-- 
quille alors sur leurs dispositions , le roi retourna 
auprès de dona Isabelle, à SeVille; mais déjà son ou- 
Trage était détruit. 

Dans le partage inégal de Tautorité que les rois 
catholiques avaient fait au commencement de leur 
règne > Isabelle s'était réservé la direction absolue 
des affaires ecclésiastiques ; le droit de collation aux 
évêchés, dont elle usait avec une fermeté souvent 
incommode au Saint-Siège, lui procurait en outre 
une immense influence sur le clergé espagnol. Don 
Fernando n'avait donc aucun moyen de s'opposer 
aux projets de la reine, en ce qui touchait les inté- 
rêts de la religion ; il ne put ni empêcher dona Isa- 
belle de faire envoyer, par l'archevêque de Séville, 
des missionnaires chez les Mores des Alpuxares, ni 
contrôler les instructions qui furent données à ces 
prêtres. Il est à présumer que les missionnaires étaient 
chargés de parler un autre langage que celui de la 
persuasion , car ils obtinrent de rapides succès , au 
milieu de ces mêmes hommes qui venaient de pren- 
dre les armes pour la défense du Coran. La reine 
passa vers la fin de juillet à Grenade, afin d'activer, 
par sa présence , l'œuvre de la conversion ; et dans 
les trois mois qui suivirent, tous les habitans de 
TAlpuxare, ceux de Guadix, d'Almeria, de Baza reçu- 
rent le baptême. Ensuite les missionnaires se répan- 
dirent dans le Rio d'AImeria et la Sierra de Filftbres, 
II. 5 



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(66) 
districts qui séparent l'Âlpuxare du Rio d'Âhnan- 
zor; mais là ils trouvèrent des obstacles inattendus. 
Les Mores de ce pays, qui n'avaient pas encore été 
purgés par le sirop du roi, suivant l'expression du 
chroniqueur, s'insurgèrent contre des sermons ac- 
compagnés de menaces, disaient-ils, et chassèrent 
les prédicateurs. Au mois de novembre ils étaient 
en pleine révolte, maîtres de tous les châteaux qui 
défendent la Sierra de Filabres , depuis le cap de 
Gâte, son promontoire, jusqu'à son embranchement 
sur la Sierra de Baza. Ils firent leur place d'armes 
de Belefique, la meilleure de ces forteresses, gar- 
nirent de troupes les autres postes, et attendirent les 
Espagnols sans cherchera étendre leur mouvement. 
Ceux du Rio d'AImanzor attendirent de leur côté le 
résultat de cette prise d'armes pour appuyer l'insur- 
rection ou se soumettre à l'Evangile, suivant l'occur- 
rence ; et ce qui est encore plus caractéristique de 
la nation moresque, les habitans de l'Alpuxare, si 
récemment convertis par la force, levèrent uuc petite 
armée qui marcha contre les rebelles. 

Don Fernando n'attacha pas grande importance 
aux troubles de la Sierra de Filabres, du moins pas 
une assez grande pour se mettre en campagne de sa 
personne. Il chargea l'alcaïd des Donzeles, don 
Diego Fernandez de Cordova, du commandenuMit 
général dans la province d'AImeria, et lui adjoignit 
comme négociateur deux hommes de plume, Fer^ 
nando de Zafra et l'alcaide Polanco. Don Diego 



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(67 ) 
partit en décembre avec une brillante compagnie de 
seigneurs qui étaient accourus de tous les coins de 
l'Andalousie pour servir sous un chef si renomme* 
Ses forces devaient, pensait-on, lui permettre de fi- 
nir la guerre en un seul jour ; aussi se porta-t-il tout 
droit à Belefique, tandis que sa nombreuse cavalerie 
ravageait le pays environnant ; mais il fut reçu devant 
cette bicoque d'une manière à le déconcerter. Les 
Mores de Belefique, parmi lesquels se trouvaient 
des monfès et des gandouls qui n'avaient rien à es- 
pérer de la clémence du roi, défendirent hardiment 
les approches de la ville, repoussèrent un assaut et 
firent supporter aux Espagnols des pertes cruelles* 
Ils auraient mis toute Tarmée en déroute, sans la 
belle conduite de trois chevaliers, Antonio de Leyva, 
Juan de Merlo et Bernai Francès, qui soutinrent le 
choc et rallièrent les fuyards. Malheureusement pour 
les Mores ils n'étaient pas aussi bien approvisionnés 
que braves; la soif les contraignit à parlementer au 
bout de quelques jours de siège. L'alcalde Polanco 
reçut avec Bernai Francès, en l'absence de l'alcaïd des 
Donzeles, les ouvertures des Mores, qui laissèrent 
trop connaître leur détresse; malgré ses pouvoirs, Po- 
lanco ne voulut rien leur accorder,, que la permission 
d'envoyer au roi des messagers, après qu'ils auraient 
livré vingt of âges en échange d'un peu d'eau. Accepter 
ce parti c'était se rendre à discrétion ; les gandouls 
le comprirent, et dès que les otages furent sortis de 
la forteresse , ils cherchèrent à s'échapper, ce qui 



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(68) 
rendit plas mauvaise encore la position des assièges^ 
Les parlementaires se jetèrent aux pieds du roi, de- 
mandant miséricorde, et pour toute grâce la liberté 
de conscience ; mais ils n'étaient plus en ëtat de rien 
exiger; car pendant leur voyage les alfaquis de Ni- 
jar, Inox, Huebro et Torillas avaient traité avec don 
Diego Fernandez de Cordova, du consentement 
de Zafra et de Polanco* 

Us sVtaient rendus sur la seule promesse de la 
vie sauve , pour tout le reste demeurant à la merci 
du roi , qui pouvait choisir de les réduire en esclavage 
ou de leur permettre de se racheter au prix de vint- 
cinq mille ducats, comme ils TofFraient. Don Fer- 
nando préféra leur argent à leurs personnes, mais il 
traita plus sévèrement les Mores de Belefique. Il re- 
jeta leurs prières, et n'épargna que les femmes, qui 
furent vendues à l'encan, au nombre de deux cent- 
cinquante. La justice s*exerça sur tous les hommes 
par la main du bourreau^ 

A la suite de cette exécution, dix mille âmes reçu-* 
rent le baptême dans la Sierra de Filabres ou le Rio 
d'Âlmanzoc, et don Diego licencia ses troupes le i4 
janvier iSoi. Dès que leur présence ne terrifia plus 
les Mores, une nouvelle révolte éclata sur deux points 
opposés. Trois villages du Rio d'Almanzor, Macaïl, 
Teresa et Cabrera s'étaient insurgés contre les prê- 
tres que Ton y avait dépêchés ; mais don Pedro Fa- 
jardo, qui se trouvait alors à Vera, capitale de ce 
districtf les soumit en peu de jours, aid^ par Juan 



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(69) 
de Luxan , alcaïd de Moxacar. L'alcaïd des Don- 
zeles eut un peu plus de peine à réduire les autres 
révoltes, qui se défendirent dans les citadelles d'A"- 
dra, espérant recevoir des secours d'Afrique, à la fa- 
veur de leur plage , excellent lieu de débarquement 
pour les corsaires, Il s'empara cependant de cette 
ville, où il ne trouva plus que quatre cents habitans, 
le reste avait péri pendant le siège ; don Diego livra 
ces malheureux aux soldats espagnols, pour en faire 
autant d'esclaves. Il laissa une forte garnison dans les 
citadelles, puis démolit les châteaux de Macaïl et de 
Belefique, ce qui acheva d'ôter aux Mores de la pro- 
vince d'Almeria l'espoir d'échapper au joug par de 
nouvelles tentatives de révolte. Les prédicateurs ac- 
complirent dès-lors leurmission sans aucun danger, 
dans cette portion du royaume de Grenade. Des na- 
vires jetèrent sur les côtes d'Afrique les fervens mu- 
sulmans qui ne voulaient pas ouvrir leur cœur à la 
doctrine de l'Evangile. Et bientôt i'alcaïd des Don- 
zeles put écrire à Isabelle que ses sujets du Rio d'Al- 
meria, de la Sierra de Filabres et du Rio d' Almanzor 
étaient tous, sinon chrétiens, au moins baptisés et 
soumis à l'Eglise, comme ceux de l'Alpuxare, de 
Guadix et de Baza. 



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«r'V^V%VWW»rw%W«,W«/%WW W%^/%W %,'^V%% VVttfl/WW^^à/WVWW^VWtW 



CHAPITRE V, 



Conversion des Mores de Grenade. 



(i5oo.) 



Le 20 septembre de celte annëe iSoo, il parut 
une pragmatique royale qui changeait la forme du 
gouvernement de Grenade, et le constituait défiDiti- 
vement sur le modèle de celai des autres villes d'Es- 
pagne. En conséquence, les triumvirs firent place à 
un cabildo ou conseil municipal, que les rois catho- 
liques composèrent avec impartialité d'Espagnols et 
de Mores, La Madrassah, vaste bâtiment qui servait 
d'école sous les rois musulmans, et dépendait de la 
grande mosquée, devint Y ayuntamiento, c'est-à-dire 
le lieu des séances du conseil, l'Hôtel-de-Ville. H 
était défendu d'y paraître en armes, mais cette in- 
terdiction particulière à Grenade n'avait rien d'inju- 
rieux pour les Mores, puisqu'elle s'appliquait égale- 



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(71 ) 
rnenl aux Espagnols, quoique peut-être il y eût quel- 
ques exceptions dans la pratique, si le droit n'en 
admettait point. Le capitaine-gënëral, le corre'gidor 
et Talguazil-niayor sie'geaient aux premiers rangs 
dans Tayuntamiento, Au-dessous d'eux venaient 
vîngt-quaire regîdores (on les nommait simplement 
veintiquatros)^ dont la charge ërait he'redîlaire, do- 
tëe d'une rente de trois mille marave'dîs, et alie'na- 
ble par voie de vente. Parmi ceux qui en furent 
pourvus les premiers, on remarque Gonzalo Fer- 
nandez El-Zegri, le prote'gé de Ximenez (i). Vingt 
jures, sans voix dëlîbe'rative, remplissaient les fonc- 
tions de conseillers. Un greffier {^escrihano de con- 
cejo) re'digeaîl les procès- verbaux, que chaque mem- 
bre du conseil signait en sa langue. Vingt procureurs 
(^escribanos^y assisté de quatre inlerprèles, étaient 
allachés au cabildo pour le service des plaideurs. 
Les rois assignèrent à la ville des biens et des re- 
venus qu'administrait un intendant Qmayordomo 
de propios) nommé par élection, et changé de deux 
en deux ans; des échevins ou prud'hommes (ûeles) 
lui étaient adjoints, avec la charge de recevoir le 
produit des amendes et garder les gages que don- 
naient des individus forcés de fournir caution. 
On doit le reconnaître, du jour où la capitulation 

(i) Pedraza (page 200) nomme vingt-trois des premiers 
regîdores de Grenade. 11 suppose qae dix de ces noms ao 
moins appartenaient h des Mores. 



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(70 

de Grenade était anéantie, sous un prétexte injuste, 
au mépris des promesses royales, il était impossible 
de faire plus et mieux pour ceux que Ton dépouil- 
lait de leurs droits. Les attributions étendues des ca- 
bildos, l'heureuse combinaison de l'hérédité des 
offices de regidores et de jurés , avec la délégation 
des fonctions d'intendant et d'échevins, assuraient 
aux Mores une efficace influence dans le gouvenie- 
ment de leur cité. Ce changement était même tout 
à leur avantage, quoiqu'il favorisât le jeu de l'auto- 
rité royale. S'ils ne le reçurent pas avec plaisir, c'est 
que l'amour de la nationalité les aveuglait; mais il 
faut dire aussi que le moment était mal choisi pour 
leur faire accepter un bienfait. Les vaincus se dé- 
fient avec raison du maître qui vient de les châtier : 
et quel peuple dut jamais se défier de ses maîtres 
plus que les Mores! 

Il fut décidé en même temps que la chancellerie 
de Ciudad-Rcal serait transférée à Grenade ; mais en 
attendant qu'elle y arrivât, la pragmatique instituait, 
pour rendre la justice, deux alcaldes ordinaires, aux 
appointemens de cinq mille iharavédis. L'exécution 
de leurs sentences et la police restèrent confiées, 
comme précédemment, à l'alguazil-mayor, qui nom- 
mait lui-même cinq alguazils de quartiers. Il eût été 
à désirer que ces officiers jouissent aussi d'un trai- 
tement fixe. Au lieu de cela, l'alguazil-mayor préle- 
vait trois pour mille sur les amendes. Il n'exerçait 
cette retenue que sur les amendes de trois cents ma- 



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rayëdis ou au-dessous, de sorte qu'il e'taît înrëresse' 
à rendre son administration tracassière envers le 
menu peuple ; et comme il avait à sa charge l'entre- 
tien des alguazils de quartiers, qui prenaient une 
part dans ses bënëfices, Tindulgence lui e'taît en 
quelque façon interdite. Ce fut là le seul vice de la 
nouvelle constitution de Grenade. 

Toutes les villes d'Espagne supportaient le même 
inconvénient, mais il ne pouvait avoir nulle part de 
conséquences aussi fâcheuses que dans un pays où 
deux races ennemies se trouvaient en présence. Les 
souverains témoignèrent d'ailleurs leur volonté de 
protéger les Mores en créant pour eux un office de 
procureur spécial {procurador de losMoros)\ et dans 
la répartition des emplois subalternes, tels que ceux 
de cri^urs publics, de courtiers, ils eurent soin de 
maintenir officiellement la division par langues ; il 
y avait six crieurs de la langue castillane et six 
de la langue arabe. Ils allèrent même jusqu'à déci- 
der que chaque peuple aurait son exécuteur des 
hautes-oeuvres. Si Ton se reporte aux détails bien 
connus des exécutions capitales en Espagne, si Ton 
se rappelle le double rôle qu'y joue le bourreau, on 
trouvera ce dernier trait bien caractéristique. Toutes 
les fois que don Fernando concourait avec la reine 
a la rédaction d'un acte semblable à la pragmatique 
du 20 septembre, le même esprit de tolérance pré- 
valait. Ici peut-être la tolérance fut-elle poussée trop 
loin. Il ne paraît ni juste ni charitable de metlre au- 



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près de nouveaux chre'tiens, à l'instant de la raori, 
un homme quî pouvait réciter secrètement à leurs 
oreilles des prières musulmanes au lieu du Credo, 
et qui accomplît son triste devoir en y mêlant des 
pratiques superstitieuses. 

Ces innovations eurent lieu à la suite du traite 
que les Mores de Grenade conclurent, voyant qu'ils 
ne devaient rien attendre du côté de l'Egypte. En 
effet» le Soudan, sur lequel ils comptaient unique- 
ment, à ce qu'il semble, pour obtenir un appui éner- 
gique, s'était borné, comme douze ans plus tôt, à des 
menaces de représailles contre les chrétiens de ses 
Etats. Le gardien du saint Sépulcre, frère Antonio 
de Milan, qu'il avait chargé de parler en ce sens au 
pape et aux rois d'Espagne, s'acquitta de cette mis- 
sion fort adroitement, dans les intérêts du couvent 
du Saint-Sauveur de Jérusalem, car il obtint pour 
lui de doiia Isabelle un subside annuel de mille du- 
cats, mais il plaida bien la cause des musulmans 
d'Espagne et des chrétiens orientaux. La reine fit 
passer au Caire le prieur de la cathédrale de Gre- 
nade, Pierre Martyr d'Angleria, homme habile, avec 
Tordre d'expliquer ce qu'elle appelait un malentendu. 
Pierre Martyr exposa fort adroitement au prince 
égyptien comment Ton ne contraignait point les 
Mores à se convertir, puisqu'on leur accordait la 
permission de vendre leurs biens, et qu'on les trans- 
portait sans frais en Afrique, ainsi que le prouvaient 
les attestations des alcaïds des ports barbaresques, pa- 



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(75) 
pîers dont il ëtait muni. Ce qu*il se garda bien de dire, 
c'est que celte obligation de vendre leurs biens-im- 
meubles, dans un court délai, (équivalait à une con- 
âscation. Mais le Soudan, qui n'avait^ni le dësir de 
faire la guerre ni Tenvie d'expulser les chrétiens de 
son pays, se contenta des mauvaises raisons de Tam- 
bassadeur. Le temps avait coule pendant qu'il ne'go- 
ciait au lieu d'agir.Les habitans de l'Âlbaycin se soumi- 
rent donc à recevoir le baptême, moyennant qu'on 
leur ferait la promesse de leur laisser l'usage de leur 
langue, de leurs costumes, et de ne les pas soumettre 
à l'inquisition avant un terme de quarante années. 
Toutefois ce dernier point n'est pas constaté d'une 
manière très-claire par les historiens espagnols. Le 
fait est que l'inquisition ne s'établit pas à Grenade, 
mais des ordonnances contradictoires fournirent 
aux inquisiteurs du tribunal de Cordoue le moyen 
d'étendre leur action sur les Mores de ce royaume, 
qu'ils poursuivaient et condamnaient seulement dans 
le cas d'apostasie formelle. On doit conclure aussi 
d'après des lois postérieures (i), que la tolérance rela- 
tive à la langue arabe ne s'appliquait pas aux contrats 
authentiques et aux actes judiciaires. Force n'était 
accordée à ceux de ces actes qui étaient rédigés en 
arabe, que s'ils avaient été passés avant l'année i5oo. 

(i) Ordonnance royale datée de SévîUe, 12 mai i5ii, 
(Liv. 8, tîl. 8, loi II des Ordenancas de la Real audtenda y 
chandllerla de Granada, Granada, 1601. ) 



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( 7M 
La persistance des Mores à reclamer Tusage de 
leur langue et de leur costume fournissait aux rois 
un pre'texte tout naturel pour maintenir une distinc- 
tion entre eux et les chrétiens de vieille race. Di- 
verses ordonnances consacrèrent cette distinction. 
La loi reconnut des vieux chrétiens, des chrétiens 
nouçeaux ou convertis. Les derniers furent exceptés 
de la permission générale de porter Tépée, à moins 
qu'ils n'eussent obtenu pour cela une licence par- 
ticulière, qui s'achetait à prix d'argent, ëtait revoca- 
ble et devenait une source de grands profits pour le 
fisc. Les infractions à cette défense devaient être pu- 
nies par l'exil et la confiscation des biens du coupa- 
ble ; la récidive entraînait peine de mort. Les nou- 
veaux chrétiens du royaume de Grenade virent con- 
fisquer, pour être donnés aux églises, les rentes et 
biens-fonds appartenant à leurs mosquées. En outre 
des taxes auxquelles on les assujëtit, comme tous les 
sujets castillans, ils consentirent à payer, sous le 
nom à^ farda, l'ënorme somme de 45,ooo ducats, 
et looo autres ducats pour l'entretien des gardes- 
côtes. Cette contribution extraordinaire était un im- 
pôt de répartition ; et comme chacun cherchait à 
s'en exempter, les rois catholiques déclarèrent qu'elle 
pèserait sur tous les Mores dont la conversion da* 
tait de Tannée i499» qu elle eût été faite avant ou 
après la révolte de l'Albaycin; mais, plus tard, 
deux ordonnances de l'empereur Charles- Quint, 
définirent la qualité de chrétiens nouveaux d'une 



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( 77 ) 
manière encore plus rigoureuse, et contre loule 
justice, en l'appliquant aux individus dont les parens 
n avaient pas reçu le baptême le jour de la prise 
de Grenade (i). Autant valait dire tous ceux qui 
étaient de race moresque. 

Ce titre de nouveaux chrétiens n'appartenait en* 
core aux habitans de FÂlbaycin que par provision. 
L'archevêque de Grenade, si ardent que fût son pro- 
sélytisme, n'allait pas aussi vite que le désirait la 
reine; il voulait convertir les Mores avant de les 
baptiser, et il voulait les convertir par la persuasion. 
Dans ce but, il faisait imprimer des livres oii il in- 
troduisait des passages de l'Ecriture qui dévelop- 
paient avec le plus de clartë la doctrine chrétienne. 
Gttle méthode déplut beaucoup à doua Isabelle. Ta- 
lavera parut tout-à-fait impropre à remplir l'office 
d'apôtre, suivant les exigences de la politique, et 
Xiraenez futencore appelé. Il fit son entrée àGrenade 
le i8 décembre iSoo; mais cette fois il n'alla pas se 
loger au milieu des Mores, la forteresse de l'Alham- 
bra lui convint mieux, comme en effet ce poste était 
plus convenable pour diriger une œuvre violente. Le 
primat débuta par censurer les livres que l'arche- 
vôque de Grenade avait préparés. Il qualifia de té- 
mérité voisine du crime (2), la hardiesse de Tala- 



(i) Grenade, i5a6. — Valladolid, 1529. — Voy, Orderi de 
Grûn,, p. 382. 
(2) Penè par piaculo, Alvar Gomee, p. 32. 



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(78) 
vera, d'avoir traduit TEcrilure en langue vulgaire 
pour l'exposer à la dérision des infidèles; il exi- 
gea la suppression de ces ouvrages, et les rem- 
plaça par des traile's de dévotion. Celte censure 
blessa tous les amis du savant moine hiéronymite, 
qui faisait Thonneur de son ordre érudit, et devait, 
di^ait'On, rester seul juge dans son diocèse en ma- 
tière de discipline et de foi. Nous n'avons pas à 
nous prononcer sur un point de the'ologie ni sur la 
question de compétence; l'acquiescement de Tala- 
vera aux décisions du primat semble donner raison 
a Ximenez. On ne peut cependant s'empêcher d'ad- 
mirer la modestie, la douceur d'un homme qui se 
laisse ainsi condamner sans essayer de se de'fendre, 
tant il avait horreur de la controverse, tant il crai- 
gnait de compromettre rautorité de la religion par 
des disputes entre docteurs. Mais il est difficile de 
donner le même e'ioge à sa conduite, quand on le 
voit, sur l'ordre de Ximenez, administrer le sacre- 
ment de baptême à des hommes ignorans, sans les 
cate'chîser, sans les examiner, et ensuite signer la 
lettre suivante, que l'on voudrait arracher de son 
histoire : « Je regarde comme certain que votre sei- 
gneurie a rendu dans cette conquête de plus grands 
services à Dieu que les rois, car s'ils ont gagne' les 
pierres des tours et des murailles, vous avez gagné 
les âmes. » L'archevêque de Tolède se souvint sans 
doute avec gratitude de la docilité deTalavera; quel- 
ques années plus tard, il le sauva des poursuites de 



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(79) 
rinquisîtioi], qui Taccusaît de judaïsme; accusation 
absurde, et fondée uniquement sur une preuve ge'néa- 
logique (i), mais motivée par des rancunes dange- 
reuses. Ximenez se fil adjuger le procès, informa le 
pape en toute hâte, et réussit à renvoyer Taffaire h 
Rome, contre les prétentions du saînt-ofTice. Ce fut 
un grand scandale qu'il étouffa, car les chroniques 
sonr pleines des miracles opérés par le saiut arche- 
vêque, pendant sa vie et après sa mort (2). 

Peu s'en fallut que le bouillant primat des Espa- 
gnes ne jouît pas de son triomphe sur l'islamisme* 
Grenade lui était fatale. Â son premier séjour dans 
cette ville, une insurrection Tavait menacé de la cou- 
ronne du martyre, et les précautions qu'il prenait 
contre le retour d'un pareil danger l'amenèrent aux 
portes du tombeau. Il règne à l'Alhambra de grands 
vents nuisibles aux vieillards d'une constitution dé- 
licate; Ximenez, qui ne sortait guère de la forte- 
resse, ressentit cruellement l'influence de cet air 
trop vif, et il tomba dans l'éthisie. L'activité de son 
esprit doubla le mal ; et les médecins, après avoir 
essayé sans succès de le rétablir, sous les ombra- 
ges du Ginalariph, l'abandonnèrent comme dése3- 
péré. Il est curieux de voir d'où vint le salut au per- 
sécuteur des Mores, et à quel degré l'instinct de la 

(i) Sa mère descendait d'un Juif; quant à lui, il s'élaîl 
opposé à l'établissement de Tinquisitiou. 
(2) Voyez sa vie dans VHhtoîre de Grenade^ par PedraM- 



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(8o) 
conservation peut agir sur les caractères les plus forte-* 
ment trempés. Un officier du primat était marié à une 
dame moresque de Grenade qui lui indiqua comme 
habile dansl'arl de guérir^unevieillefemmeplus qu'oc- 
togénaire, élevée à l'école mystérieuse des empiriques 
arabes. L'officier fit part de sa découverte à son maî- 
tre, et Ximenez consentit à se mettre entre les mains 
de cette adepte des sciences occultes, On la lui amena 
de nuit. Elle s'approcha du malade, le palpa, et dé* 
clara qu'en effet sa guérison passait la science des 
médecins ; mais elle en répondit, pourvu qu'on lui 
gardât le secret, qu'on la laissât libre d'agir à son gré, 
et qu'on l'admît chaque nuit au Ginalariph. Elle ne 
demandait qu'une semaine, et promettait de n'em-^ 
ployer ni breuvages ni opérations de chirurgie, rien 
autre que des frictions. Ximenez lui accorda tout 
cela sans difficulté, sans défiance, sans scrupules. La 
vieille femme moresque vint s'asseoir auprès du lit 
du prélat pendant huit nuits consécutives; elle faisait 
sur son corps des frictions avec des herbes incon- 
nues aux médecins, et disparaissait le jour. Au terme 
assigné elle avait dégagé sa parole. L'archevêque de 
Tolède était en pleine convalescence, parfaitement 
sain, dispos d'esprit (i). Il suivit le dernier conseil 

(i) Ximenez, né en i436, avait alors soixante-quatre 
ans. 11 mourut le 8 novembre i5 17, peu après avoir résigné 
ses fonctions de régent du royaume, et non sans que l'on 
ail soupçonné qu'il périt de mort violente. 



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( »i ) 

A^ son sauveur, en demandant des forces à Tair de la 
vallée du Darro, dans ce quartier de FÂlcazaba que 
Ton nommait el .Axaryz, ou les Délices, et F Hôpi- 
tal d Afrique, Bientôt après il repartit pour Alcala, 
ranimé par une nouvelle jeunesse. 

Pendant ce temps, don Hernando de Talavera 
avait mis fin à la conversion des Mores; soixante- 
dix mille personnes reçurent le baptême de sa main : 
c était absolument tout ce qu'il restait de musul- 
mans à FAlbaycin et dans la Vega. Les Espagnols 
constatèrent avec fierté ce résultat par un proverbe 
encore usité, quand on parle d'une chose introuva- 
ble : «Chercher Mahomet à Grenade,» dit-on; Bus- 
car à Mahoma en Grariada. Il n'aurait fallu pour- 
tant que l'y chercher dans les cœurs. Mais on n*était 
pas encore au bout des embarras que devait causer 
là précipitation tant recommandée par Xîmenez. 
Lorsque le primat quitta pour toujours la scène où 
il avait joué, au grand préjudice du christianisme, 
on rôle digne de Dioclétien, le toi don Fernando 
était appelé sur un autre point du royaume de Gre- 
na'depar une révolte plus terrible que les précédentes. 



11. 



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vv^%'w%fv%ri/%irvwwwwvvvwvi/w%>v«.'v% w\%/%fwvwvw\/%f%fvyv%fwvyymv* 



.CHAPITRE VI. 



Uëvolte et conversion des Mores de là Serraaia de Roada. 



( i5oi«) 



La Serrania de Ronda, dont il $era souvent parle 
dans le cours de cette histoire, est un massif trian- 
gulaire de montagnes situé à Fextrëmitë occidentale 
du royaume de Grenade. Ce massif a une profon- 
deur de six lieues (i) , et douze lieues dans sa plus 
^nde largeur; il comprend trois chaînes distinctes. 
Les deux premières se joignent au nord à la Sierra 
de Ronda proprement dite, et forment un épate* 
ment, se dirigeant, Tune au sud-est, ce qui lui a fait 
donner la dénomination générale à*^a:harguia$ 
chaîne orientale; l'autre au sud - ouest, et on l'ap- 
pelle XAlgarbia, pays de l'Occident , ou Sierra de 
Gaucin, à cause de sa ville principale. A la base du 

(i) Lieaes d'Espagne, de 17 et demie an degré« 



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( 83 ) 
triangle se trouve la Sierra Berraeja: elle se termitie 
du côte de la mer par des pentes abruptes, et dessine 
un cintre dont la courbure, légèrement inclinëe vers 
le sud, repond à peu près à celle d'un poignard 
turc. Le massif entier et la Sierra de Ronda, son ap- 
pendice, sont enveloppes par un rameau de la grande 
chaîne qui iorme la ceinture méridionale du Gua-^ 
dalquivir. Ce rameau, ancienne frontière des Mores 
au temps de Mohammed-Aihamar I", est celui qui 
se termine, en se bifurquant, aux deux pointes de 
Gibraltar et Tarifa. Dans sa partie supérieure, à 
l'ouest de Ronda, il porte le nom de Sierra de Vil- 
laluenga. La maison des ducs d'Arcos, représentée 
par des enfans depuis la mort du célèbre marquis- 
duc de Cadix, y possédait de vastes domaines autour 
du marquisat de Zabara. Entre la Sierra de Villa- 
luenga et celle de Gaucin coule le Guadiaro, fleuve 
guéable partout , depuis sa source à Ronda jusqu'à 
trois lieues de son embouchure, près de Gibraltar. 
De l'autre côté de la Sierra de Gaucin, au fond d'une 
vallée profonde et très - étroite , le Genal roule des 
eaux torrentueuses , et va rejoindre le Guadiaro un 
peu au-dessous de Casares, autre fief des ducs d'Ar- 
cos. Les deux vallées, la chaîne qui les sépare, et le 
versant de gauche du bassin du Genal, forment en- 
semble le district de Havaral, où il y avait alors 
vingt-deux bourgs ou villages, tous peuplés de 
Mores, gens riches, pacifiques, mai# braves 
et très-attachés à leur foi. Deux places fortes , 



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(84) 
Gaucin et Casares» commandaient le cours des deux 
rivières. La Sierra Bermeja n'est autre chose que le 
versant oriental de la ceinture de gauche du Genal; 
elle se relie par des gradins à la chaîne neigeuse de 
l'Âxharquia : c'est le recoin le plus sauvage de cette 
contrée. Des ravins impraticables la sillonnent; à 
chaque instant Ton y rencontre des forteresses na- 
turelles» auxquelles Tart des ingénieurs ne pourrait 
rien ajouter. Le Rioverde la coupe dans le sens de 
sa largeur, rebondit de cascade en cascade , et met 
entre ses bords une ligne de précipices. Effrayés par 
la difficulté de contenir les Mores dans un pareil 
pays, les Espagnols avaient eu recoujs à leur moyen 
favori, la dépopulation ; ils n'y avaient laissé, non 
plus que dans les vallons contigus de FÂxharquia, 
qu'un très-petit nombre de villages ; on n'en comp- 
tait que six dans un espace de plus de vingt-quatre 
lieues carrées. La seule ville du district , Marvella , 
port de mer, était entièrement peuplée de vieux chre'- 
tiens ; mais en faisant un désert de montagnes jadis 
fertilisées par l'industrieuse culture d'habit^ns nom- 
breux, on les avait rendues plus dangereuses. Les 
corsaires de Tétouan venaient dans ces parages abri- 
ter leurs petites fustes au fond des innombrables 
criques oii les galères garde -côtes, d'un fort tirant 
d*eau, ne pouvaient pas entrer : de là ils guettaient 
tranquillement le passage des vaisseaux marchands, 
tandis qlfe les gandouls, leurs émissaires, battaient 
la campagne, allant à la conquête d'une cargaison. 



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( 85) 
Personne n'osait s'aventurer dans la Sierra Bermeja 
sans de fortes escortes ; les monfis la parcouraient 
avec d'autant plus de sécurité, et les gens inquiets 
y tenaient leurs conciliabules, y trouvaient un refuge 
au milieu de solitudes qui leur fournissaient d'elles- 
mêmes les choses nécessaires à la vie. Francisco Ra- 
mirez, de Madrid, alcaïde de Ronda, pouvait être 
conside'rë comme le chef militaire de toute la pro- 
vince, quoique son autorité officielle ne s'ëtendît 
pas au-delà de la circonscription de son alcaïdia ; la 
plus grande influence dans ce pays ëtait exercëe par 
les Ponce de Lëon , ducs d'Arcos. De tout temps 
une bienveillance éclairée, une sage tolérance accom- 
pagnée de fermeté avaient acquis aux membres de 
celte illustre maison l'affection et le respect des 
Mores leurs vassaux ; le dernier duc surtout s'était 
montré aussi doux comme seigneur qu'infatigable 
comme ennemi; et depuis huit ans qu'elle était 
veuve, la duchesse suivait les traditions de son époux 
avec un soin scrupuleux dont elle allait être récom- 
pensée.Toutefois ce fut dans ses domaines, dans le 
comté de Casares et le marquisat de Zahara, que la 
révolté éclata d'abord. 

Déjà, lors des affaires de l'Albaycin, à la nouvelle 
da traitement que l'on faisait éprouver à leurs core*- 
ligionnair^s, les forçant à l'abjuration, les Mores de 
la Serrania de Ronda s'étaient émus. La duchesse 
d'Arcos les avait apaisés, et les rois, qui crai-^ 
gnaient qne insurrection de ce côté, pendant qu'ils 



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(86) 
étaient occupes ailleurs , avaient fait les plus belles 
promesses pour le maintien des traitas dans toute 
leur étendue ; mais après la soumission des Alpuxa-^ 
res, l'archevêque de Séville avait envoyé des prêtres 
dans la Serrania pour y prêcher l'Evangile à la ma- 
nière des Espagnols : le crucifix d'une main, l'épe'e 
de l'autre. Ces missionnaires agirent avec leur impru- 
dence habituelle. Us réussirent dans le Havaral à in- 
timider quelques hommes qui avaient beaucoup à 
perdre ou à gagner, et cela porta l'irritation au com- 
ble. Les gandouls souflaient le feu. Eo plusieurs 
endroits les missionnaires furent maltraités et chas- 
sés. On était à la veille d'un soulèvement ; les roîs 
crurent le conjurer en faisant arrêter les principaux 
alfaquis, et entr'autres Edriz, le plus révéré de tous; 
ils le tentèrent de toutes les façons pour le gagner 
au christianisme , mais Edriz resta inflexible, et son 
emprisonnement excita, dans certaines localités, une 
telle colère, que les Mores coururent aux armes sans 
se concerter. C'était l'habitude de cette nation, et de 
là venait sa faiblesse. A Casares et Gaucin ils s'em- 
parèrent des châteaux; à Daydîn et Benahaduz, dans 
la Sierra Bermeja, ils massacrèrent Anton de Medel- 
lin et Alonso Gascon, prêtres, puis allèrent enlever, 
aux portes de Marbella, des chrétiens qu'ils vendi- 
rent aux corsaires ; dans la Sierra de Villaluenga, uû 
certain Zelim Alaziaq se mit à la tête du mouvement 
et entraîna tous lés Mores, à l'exception de ceux de 
Montejaque et Benaojan, qui restèrent tranquilles, 



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» 



(87) 
niais ils ebaDCclaienh L^ Haraml ne lM>ugea pas 
Fraiiscisco RamtreE de Madrid n'avait alors qac 
peu de iroupes à Bouda, il manda ce qiiî se passait à 
don Juaiï de Sîba, comte de Cîfuenfes^ assistûni(x} 
de Si^vîlle* Celui-c! se mît aussiiilt en route arec 
Iroîs cents lances et deux mille fanta^ins, el prit la 
haute dirertjoii des affaires» en verlu de son rang, 
«nalheureusemenl pour les Espagnols, Franciaco Ra- 
mirez voulait que l'on se portât sur le champ au 
centre du Havaral, que l'on occupât Atajate^ qui eu 
est la clë| afin de rallier les nouveaux]canverlî& et de 
tes mataletiir dans ie devoir; que l'on manœuvrât avec 
de grandes forces à petites distances, et que l'on 
attendji les renforts d'Andalousie avant d*entrepren- 
dre aucune opëralîon offeusive. Son avis «ftait par* 
fairemem juste. Le romie, traitant la chose plus 
tëgèretneni, divisa sou armée eu petites bandes quSI 
envoya faire des rondes dans la monlagnCi pendant 
que la duchesse d'Arcos entrait en pourparlers avec 
.fssatue. Il obtint d*abord d'assez bons résultats 
de cette mauvaise méthode. Les habitans de quelques 
;c»s offrirent de se convertir et même d'rfmigrer^ 
m iJt*maTidanl| on ne sait pourquoi» d*étre admis à 
résider, les uns à Homachos, dans TEstramadoure^ 
Ir àtiiri>ii ^ Pâlma, diin5i lès AI.^»Arvêâ espagnoles; 



''il Ce litre» parlkulîrr àux goiivemenrs de Sévillc, équi* 
clui il*aiicbi]Ufi<ié L'assîsterite eier^ît Tautorit^ 
cirib et mîlIUiîn:* 



(88) 

mais le comte de Cifuentes n'avait pas de pouvoirs 
pour leur accorder ce qu'ils désiraient, et les excès 
de ses soldats mirent bientôt fin aux négociations. 
Comme on aurait dû le prévoir, les troupes destinées 
k surveiller le pays s'étaient transformées en bandes 
de pillards. Leurs exactions poussèrent à bout les 
Mores du Havaral , qui suivirent enfin les conseils 
des gandouls. La Serrania entière devint alors un 
camp. 

Avant de sévir contre les insurgés, don Fernando 
fit proclamer un édit qui accordait une amnistie à 
deux degrés différens , amnistie entière, avecpermis'- 
sion de rester dans leurs foyers à ceux qui se sou- 
mettraient au baptême, grâce de la vie seulement à 
ceux qui, persistant dans leur foi, réclameraient, 
avant dix jours, un sauf-conduit pour émigrer en 
Castille. Cet édit n'eut aucun effet ; il était sévère, 
tout en paraissant dicté par la clémence, et pour en 
profiter, les Mores se défiaient trop du roi. Il est en 
outre douteux que l'édit ait pu parvenir à leur connais- 
sance. Pendant qu'on le faisait crier dans les carrefours 
des villes habitées parles vieux chrétiens, les renforts 
arrivaient à Ronda. Le comte d'Urena y amena ceux 
de Malaga et d'Antequera, don Alonso de Aguîlar, 
.ceux de Cordoue; le comte de Cifuentes reçut quatre 
mille hommes de Séville, avec les tontingens de Xe- 
rez. Le 17 février i5ôi on passa la revue de ces 
groupes, et les trois seigneurs, égaux en autorité, se 
disposèrent à marcher sur la Sierra de Villaluenga, 



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(«9) 
Zellm Âlazîaq les arrêta' quelques jours avec de faux 
semblans de soumission, mais ses ruses ne lui ser- 
virent de rien, La désertion des habitans de Monte- 
jaque et Benaojan, qui se réfugièrent h Ronda, où ils 
se firent baptiser, ne lui laissa d'autres ressources 
que de disperser ses partisans. INse jeta dans le Ha- 
varal, où les comtes entrèrent après lui, le 23 février. 
Ce n'était pas non plus dans ce pays ouvert que les 
Mores pouvaient se défendre avec succès. A l'appro- 
che des Espagnols, ils évacuèrent leurs villages, et se 
replièrent sur la Sierra Bermeja. Les comtes ne les 
y poursuivirent point. Ils retournèrent» à Ronda, 
croyant avoir soumis tout le Havaral, parce qu'ils n'y 
avaient plus trouvé que des supplians. Peut-être, si 
la discipline des troupes qu'ils laissèrent derrière 
eux avait été meilleure, les fugitifs seraient-îl reve- 
nus auprès de leurs familles; mais au lieu de cela, 
les vols, les meurtres, les crimes de toutes sortes, 
commis par ces soldats, à la fois licencieux, fanati* 
ques et cupides, forcèrent à Témigratîon le petit 
nombre d'habitans paisibles qui étaient ou conver- 
tis ou disposes à se convertir. Le Havaral resta dé- 
sert; tous ses habitans allèrent grossir l'armée des 
Mores, dans la Sierra Bermeja. 

Un blocus exact des montagnes et de la côte les 
eut promptement réduits à demander merci, et don 
Àlonso d'Aguilar conseilla de s'en tenir à ce parti 
prudent; mai^ un s^vis plus hasardeux l'emporta. 
Dans le courant du mois de mars, les Espagnols en** 



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( 90 ) 
vahirent la Sierra Bermeja par sa partie orientale; 
ils repoussèrent heureusement l'ennemi de rocher 
en rocher, jusque dans la vallée du Rio-Verde, où 
ils campèrent, le 1 8 au matin, en face de Gebel-Ha- 
mar (i). Les Mores s'y étaient concentrés sous les 
ordres du Fehri, cfeef de race illustre. Us occupaient, 
au sommet de la montagne de Gebel-Hamar, un 
plateau assez vaste, à l'extrémité duquel ils avaient 
fortifié le piton de Calaluz. Ce plateau communiqoe 
avec la chaîne de l'Axharquia, qui leur offrait, en 
cas de défaite, une suite de positions excellentes. Da 
côté de la^ rivière , ils avaient établi des postes en 
échelons sur d'autres petits plateaux qui forment 
comme des gradins pour arriver à Calaluz. Les Es- 
pagnols assirent leur camp sur le bord opposé du 
Rio-Verde, à Monarda^ Jieu fort âpre, incommode, 
où ils ne pouvaient pas se déployer. Us se divisè- 
rent en trois corps. Don Alonso d'Aguilar avec ses 
vassaux, la milice de Cordoue , celle de Xerez et la 
garnison de Ronda, que commandait Francisco Ra- 
mirez , formait Tavant-garde ; le comte d'Urena ve- 
nait ensuite, à la tête des contingens d* Antequera et 
Malaga : le comte de Cifuentes se logea em arrière 
des autres divisions , sur une éminence qu'il garnit 
de palissades , car, à la vue de ce formidable piton 

(t) La montagne de Gebel-Hamar (montagne rouge) fait 
partie de la Sierra de Arboto, Tune des divisions de 1^ 
Sierra Bermeja. 



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de Calalijz, le coiur avait luanquî^ aux plus braves; il 
était dcjb c|nt*stiori de baUrè en retraite, Aguilar s'op- 
posa de toutes ses forces à nn mouvement n^tri>- 
grade» w Jamais personne de ma maison n'a montru^ 
$es ëpaules aux Mores,»sVcria-t-îL Dans le conseil 
de guerre qui se tint le même joar, îl dit : «J'ai 
donné mon avis à Rnnda, vl îl y e^t resl^, ûlamte- 
nani que les Mores sont proches, si nous montrions 
d« la faiblesse, leur audare croîtrait h notre grand 
dommage. Allons à eux^ j'ai confiante dans le secours 
de Dieu. Il L'attaque fut donc décidée poqr le lende- 
niaîii. En vrai champion de la foi, don Alonso s'y 
pn*para par la communion^ sans négliger ses devoirs 
de eapilaine. II était le plus expérimenté des trois 
rln^fs qui se partageaient le commandement; aussi 
rt cannaissait-il niietnc encore que les autres les dan- 
^tTB de ta situation; et malgré la confiance fxprt 
mi^e dans son héroïqae réponse» il doutait de la 
Tîftoîfe, 

Toule la journée les Mores escarmouchèrent avec 
«tie audace insultante. L'avantage du terrain , b lé- 
gèreté de leurs erlaîreors, ragglomération des Espa- 
^ols^ Fordré qu'avaient ceux-ci de ne puint dépas- 
ser le ravin du Bio^Verde» tout Aait en iear faveur* 
Ils harcelèrent si cruellemeni l'avanl-garde, qu'à la 
Hn I action s*en^igea au momeul où ïon y pensait 
le mo!f»s. Trob soldats d'Agu!lai% invpatientéé de ih 
riposter k leur aise, avaient franchi la ri* 
: quelques auires les suivirent afin de les déga- 



(90 
gér; de proche en proche, toute Tavant-garde s'ë"- 
branla. Don Âlonso vît qu'il ne réussirait pas à 
arrêter ce mouvement ; il prefe'ra s'y joindre, et par- 
tit après avoir recommande au comte de Cifuentes 
de se tenir en réserve, tandis que le comte d'Urena 
marcherait en seconde ligne. Les Mores ne s'étaient 
pas attendu à une attaque si brusque : si d'un côté 
elle se fit en désordre , de l'autre elle fut soutenue 
mollement Don Âlonso, suivi de près par le comte 
d'Urena, poussa de plateau en plateau jusqu'à ce 
qu'il atteignît celui de Calaluz. Les deux divisions 
s'y réunirent, balayèrent les barricades, et mirent 
Tennemi en fuite complète. Il faisait alors nuit 
noire. 

De son côté, le comte de Cifuentes, inquiet sur le 
sort de l'armée, avait passé la rivière et pris position 
sur le premier gradin de la montagne, laissant une 
petite troupe à la garde du camp de Monarda. Ainsi 
les Espagnols se trouvaient partagés en trois corps, 
sans communications, pendant la nuit, dans un pays 
coupé qu'ils ne connaissaient point. La fuite des 
Mores n'était qu'une ruse ; quelques - uns d'entre 
eux revenaient à la charge de temps en temps, pour 
attirer plus loin vers leur corps de garde les capitaines 
ennemis. Us avaient laissé sur le plateau leurs fem*- 
mes avec les bagages, s'assurant par-là qu'ils fer<iient 
débander le gros des assaillans, et l'événement ne 
les trompa point. Au lieu de poursuivre leur avan- 
tage, les soldats de milice, qui n'entendaient rien à 



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(93) 
la guerre, pillards indisciplines et fanfarons , se re'- 
pandirent dans toutes les directions où les appe- 
laient les cris des femmes et des enfans. Assourdis 
par le bruit, ils n'entendaient plus la voix de leurs 
chefs ; égares par la cupidité, ils jetaient leurs armes 
et se chargeaient de butin, comme s'ils n'avaient 
plus rien à craindre : les uns retournaient au camp 
avec leurs prisonniers ; d'autres, qui s'étaient empa-* 
res d'objets précieux, cherchaient un sentier dans 
la montagne pour regagner l'Andalousie. Le désor- 
dre était à son comble, quand tout à coup les Mores 
reparurent; ils ramenaient \ivement le bataillon que 
le comte d'Urena et don Alonso d'Aguilar avaient 
conduit en avant. Ce fut alors au tour des Espagnols 
de prendre la fuite; mais l'obscurité, qui augmen- 
tait leur terreur, permit à un bien petit nombre de 
s'échapper : partout ils rencontraient devant eux ou 
des précipices, ou le fer ennemi. Le comte, son fils, 
don Pedro Giron, Francisco Ramirez, Eslava, al- 
caïde de Marchena , don Alonso d'Aguilar essaye- , 
rent de faire tête avec environ quatre-vingts soldats 
que la panique n'avait pas atteints. Auprès de don 
Alonso était son fils aîné, don Pedro de Cordova, 
jeune enfant de la plus belle espérance. Blessé à la 
léte et à la cuisse, il combattait un genou en terre, 
et tenait à distance une multitude de Mores : en cet 
instant, un baril de poudre sauta; l'éclair, illumi- 
nant tout le champ de bataille, révéla aux deux partis 
leur position. Les Mores chargèrent avec une nou- 



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(94) 
velle ardeur. Le comte d'Ureua lâcha pied ; Fran-» 
cisco Ramirez gisait sur un monceau de cadavres; 
don Pedro de Cordova était cemë. A la vue de son 
fils près de përiri don Âlonso sentît flëchir sa fierté; 
il fit enlever de force l'întrëpîde enfant, et l'envoya 
rejoindre le comte d'Urena : pour lui du moins il 
maintint son dire ; Tennemi ne vit jamais que sa 
poitrine. 

Accompagne de son porte-enseigne, d'Eslavaet de 
quelques autres braves qui ne voulurent point Ta" 
bandonner, le chef de la maison d*AguiIar se pré- 
cipita dans la mêlée, sans autre but que d'y chercher 
un trépas digne de lui. Bientôt il resta seul ; sa cui- 
rasse était délacée, son casque mis en pièces; il per- 
dait son sang par vingt blessures. Son cheval tomba, 
l'ayant porté près d'une roche, contre laquelle ils'ap- 
puya pour respirer; mais un More, qui s'acharnait 
sur ses pas, ne lui en laissa pas le temps : de deux 
coups le More l'abattit, et, le saisissant à bras le 
corps , tous deux luttèrent ; ils se cherchaient avec 
leurs poignards. «Je suis don Alonso! » criait l'un 
en frappant. «Tu es don Alonso ; mais moi je suis 
U» Fehri de Benestepar, » répliqua l'autre en rendant 
coup pour coup. La blessure que fit don Alonso n'é- 
tait pas mortelle comme celle qu'il reçut ; et il avait 
eu raison de se nommer, car son visage déchiqueté 
n'offrait plus de traits reconnaissables. Ainsi finit sa 
noble carrière don Alonso Fernaudez de Cordova, 
seigneur d'Aguilar, le héros des chroniques et des 



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i 



(95) 
romances. Il semble que ce soit pour lui que le pre-* 
mier comte de Castille ait retourne un vieux dicton 
dont il fit ce bel adage : ce L'homme meurt, mais son 
nom vit ; » Murià el hombre, mas no su nombre. 

Pendant que le désastre des Espagnols se con- 
sommait à Galaluz, la nouvelle en était apportée par 
les fuyards au camp de Cifuentes. Le comte d*Urena 
y an^iva poursuivi de près. La panique gagna les Sé- 
villans; les cris des Mores qui descendaient la mot<- 
tagne représentaient l'approche d'une innombrable 
armée; l'exagération des^rapports jetait le doute dans 
l'esprit des capitaines. Tout était perdu, sans l'habi-* 
leté que déploya le comte de Cifuentes.' Déjà ses sol- 
dats couraient du côté de la rivière, et le petit corps 
chargé de garder les bagages avait commencé à éva- 
cuer Monarda. Le comte arrêta cette déroule : il tint 
ferme à son poste, s'opposant à la pétulance des 
uns, qui voulaient se porter en avant dans l'espoir 
de dégager don Alonso, à Timprudence des autres, 
qui croyaient pouvoir repasser le Rio Verde. Ses or- 
dres empêchèrent également l'évacuation de Mo- 
narda. Au jour levant, il réunit enfin, etsansobstacles, 
les deux corps si fatalement séparés, mais il avait souf- 
fert pendant la nuit des pertes énormes. Tous les sen- 
tiers de la montagne étaient , comme le plateau de 
Galaluz, jonchés de cadavres. On en voyait des rangs 
pressés autour de chacune des positions que le comte 
d'Urena avait successivement défendues dans sa re- 
traite, le long .du ravin, sur ses deux bords. L'ennemi 



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( 96 ) 
était rentre à Calaluz, mais il occupait les passages 
en avant et en arrièrç. Cifuentes, bloqué à Monarda, 
n'essaya pas d'en sortir; il se fiait à la renommée 
pour faire savoir au roi la détresse où il se trouvaité 
En effet , les tristes nouvelles de la défaîte des 
comtes volèrent en Andalousie. Aussitôt Tarrîère- 
band.e, milice du pays, se mit en marche sans qu'il 
fût besoin de la convoquer. Vers la fin du mois de 
mars, treize cents lances et six mille fantassins ras- 
semblés à Ronda, n'attendaient plus que les ordres 
du roi. Don Fernando vint en prendre le comman- 
dement dans les premiers jours d'avril. Le moral de 
ces troupes était déplorable, malgré l'empressement 
qu'elles avaient montré à se rendre dans la Serrania; 
le roi, qui s'en aperçut, craignit de compromettre 
sa réputation s'il dirigeait en personne les opérations 
militaires; il les confia au duc de Nagera, don Pedro 
Manrique, et celui-ci partit avec la mission de dé- 
gager le comte de Cifuentes. Il devait passer pat 
Daydin(i), oii sept cents Mores de TAxharquîa s'é- 
taient retranchés, occuper cette position et se por- 
ter ensuite sur Calaluz, qu'il aurait attaqué par der- 
rière, de concert avec le comte, auquel où envoyait 
un renfort à Monarda ; mais les Mores n'attendirent 
pas qu'on les mît ainsi entre -deux feux. Ceux de 



(i) Daydin est un village de la Sierra de ce nom, l'on 
des ramaux de la Sierra Bermeja. 11 est situé entre Ronda 
et Calaluz. 



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(97) 
Calaluz députèrent trois de leurs chefs auprès de 
Cifuentes, avant que le duc ne se montrât sur les 
hauteurs de TAxharquia. Ils espéraient rendre leur 
position meilleure en capitulant pendant qu'ils avaient 

I encore Thonneur des derniers succès ; et pourtant 
ils demandaient bien peu de chose, un sauf-conduit 

: et des vaisseaux pour aller en Afrique. Le comman* 

; deur Gulierre de Trejo reçut, avec don Juan d' Ava- 
los, l'ordre de conduire à Roiida les parlementaires. 
On ne supposait pas qu'ils échouassent, parce que 
Ion savait que le dësir du roi était d'expulser les 
Mores de la Serrania,et, d'une autre part, le comte 
de Cifuentes avait hâte de sortir de Monarda ; on ne 
pouvait donc s'attendre à TinqualiGable exigence que 
montrèrent les souverains en cette circonstance crî- 
titjue. Dona Isabelle rtaU près de son époux : fnut-il 
rejeter sur elle seule le sacrilège commis par deux 

: princes auxquels on avait décerné le beau titre de 
catholiques? nous le croyons sans oser raflîrnier. On 
signifia aux parlementaires que le libre passage en 
Afrique serait accordé seulement à ceux qui pour* 
raient payer dix ducats pour leur rançon, et que les 
autres ne rachèteraient leur vie qu'en recevant le 
baptême. Les INlores souscrivirent à tout, a^ec une^ 
farilîlé dont plus tard on leur fit un crime. Ils four* 
nirent des otages, livrèrent avec le fort de Calaluz 
tous leurs effets , et le très-petit nombre d'entr eux 
qui se trouvait en état de payer les dix ducats fut 
embarqué à Estepona^ le i5 avril. À la bonté de 
H. i 



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(98) 
TEspagnCf on retint effectivement le reste desinsur^ 
gës, maigre leurs prières. Il ne manqua pas de prêtres* 
assex peu scrupuleux pour leur adaiinistrer le bap- 
tême sans instruction préalable, sans autre garantie 
que le consentement tacite de malheureux qui 
avalent la tête sous le couteau ; et dans un pays ou 
existait un tribunal charge de punir de mort le mé- 
pris des sacremens de TEgllse , il ne se rencontra 
pas un seul inquisiteur qui osât poursuivre les au- 
teurs de cet attentat. 

Il est à croire I cependant, qu'une conduite aussi 
contraire aux lois divines et humaines, fut desap* 
prouvëe par les prélats espagnols, car don Fernando 
^*en départit lorsqu'il traita, quelques jours après, 
avec les Mores de Daydin et de Yillaluenga. Il esl 
trat qu'alors il était seul, et pouvait suivre ses inspi? 
rations. Dordux, nouveau converti, qui s'était cha^ 
de réduire D?ydin» avait échoué complètement. Le roi 
prit enfin le parti d'entrer en ca^mpage. Il arriva le 23 
s^vril danslaSjerra Bermeja^au ipomentoù ronyre- 
c^vailTavis que les exilés deCalaluz étaient déba^q«iés 
heureusement, et quelesbarbaresquesles^ccuei^aient 
bien. Cette nouvelle disposa lesi Mores k çapiiulef* 
G>mme don Fernando n'était pas moins pressé d'ed 
finir, les. conditionsi furent promptemcRl arrêtée^ 
Vk fut coiAvena que les. insurgés baptises rentreraient 
ehef eux» libres, mais désarmes, et aoumis à la çpr* 
icction de l'Eglise « c'est-à-dire k Tinquisitio^; qH^ 
les autres auraient la yie sanve, qu^on les transpor- 



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(99) 
terait hors An royaume , en prenant , pour leur 
rançon, fout ce qu'ils possc^daient, biens-incubles et 
immeubles; que pourtant on excepterait de celle 
foiifisrahon les trois n<^gorîateurs , c'esl-Ji-dîre 
Abaïx, alfmjui, l'algiiazjl de î)aydin cl un aulre dont 
le nom n'est pasconiiu.Ces trois hommess qui avaient 
bien fait Iei:r part, comnne on le voit, oblînrent en- 
encore la faveur d'étendre la même exemption à 
quaranle familles de leur parentcf. Avant d'admettre 
aucune ouverture, le roi prenait toujours des sûrelds 
qui ne permettaient guère aux Mores de refuser la 
ratification des paroles avancées par leurs plénipo- 
tentiaires, c'est ce qui arriva dans ce cas. Quelque 
menaçante que fût la dernière clause relative aux 
baptises, il n'était plus possible d'en conjurer les 
effets autrement que par une prompte soumission 
et le recours à la clémence des juges inquisitoriaux; 
le Traite reçut sa pleine exécution, le jour même où 
il fut conclu. Le Havaral retrouva une petite partie 
de ses habitans, sur lesquels s' entendit eflicarement 
la protection de don Fernando. L-^s galères, à peine 
de relour à Éstepona , repartirent pour l'Afri(|ue , 
chargées de monde ; peu après elles firent un troi- 
sième voyage avec les Mores de Villaluenga, qui 
avaient demandé et obtenu la capitulation deDaydin. 
Il en résulta que la Serrania de Ronda resta presque 
déserte ; mais la reine, en véritable Espagnole, était 
peu touchée de cet incouvénient. Pour elle une seule 
chose avait de l'importance : extirper de se& royau* 



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(loo) 

mes le nom el la secte de Mahomet. Elle ëlait déci- 
dée k lui tout sacrifieft richessest boaue foi, justice, 
croyaat servir ainsi la religion» dont elle teroissaU la 
pure gloire. 



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««*«Vt«WttV%%\'t ^'^'k^^^ «i%\«\-% %%-% \V'» ^'V^^V^t %<wv«\^v%*«» %\ \ vv«wi» 



CHA^PITRE VIL 



G«Af trtMn dM Moni dt CattîIU et dt Ltfon.— >Mort ém la rmt Itab^llt. 



(tSoa à. xSo(.) 



Danis le royaume de Grenade, il restait encare çè 
et là quelques villages où ni TEvangile ni la révolte 
n'avaient pénétre, et les anciens royaumes de la cou- 
ronne de Castille conservaient toujours leur popula- 
tion musulmane. Les Mores d'Andalousie, d'Estra*^ 
madoure, des Castilles et de Léon, façonnés au joug, 
résignés à Tabjection dans laquelle ils vivaient, cour- 
bés la plupart sur la terre ingrate qu'ils arrosaient 
de leurs sueurs, avaient témoigné la plus profond^ 
indifférence pour le sort des Grenadins. Pendant ce$. 
temps de troubles, ils n'avaient pas fait un mouve- 
ment, on n'avait pas pu constater lamoindre agilatioin 
parmi eux. Les prétextes manquaient^ paraissaient 
devoir manquer toujours pour étendre à des sujets 
si paisibles les mesures qu'exigeait impérieusement 



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( loa ) 

le zèle de la reine pour le prosélytisme. Cesprërextes» 
dona Isabelle essaya de les faire naître^ bien rësolae 
d'ailleurs h s'en passer au besoin. Le 20 juillet i5oi, 
elle rendit une ordonnance par laquelle il ëlait de* 
fendu sous peine capitale, aux esclaves musulmans, 
de communiquer soit avec les nouveaux chn*lieos, 
soit avec les Mores libres; et aux Mores de Caslille 
d'entrer dans le royaume de Grenade, sous la même 
peine, augmentée de celle de la confiscation de leurs 
biens. Cette ordonnance était motivée, disait-on, par 
la crainte que des communications quelconques 
entre gens de même race ne relardassent la conver- 
sion des uns, ne compromissent la foi des autres. 
Nous ne nous arrêterons pas a remarquer le mépri$ 
qu'elle impliquait pour le droit de propriété, les 
maîtres des esclaves musulmans se trouvant, parle 
fait, prives des services de ces esclaves: elle devait 
avoir dos conséquences bien plus graves en ce qu'elle 
était inexécutable. Le royaume de Grenade, si fertile 
et si riche, manque pourtant de blé. De fout temps 
il en avait été approvisionné par la Castîlle; il pro- 
duisait en abondance des bestiaux et des objets ma- 
nufacturés, et surtout des étoffes de soie, pour les- 
quelles les Mores ont un goilt prononcé : naturelle-» 
ment les Mores de Castilte, agriculteurs presque 
tous, favorisés en outre par leur connaissance de la 
langue arabe, monopolisaient à peu près un com^ 
merce qui consistait en échanges, et demandait à être 
f QT^duil au moyen de relations individuelles. Lcaf 



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( .o3 ) 

inférdit'e l'entrée du royaume de Grenade, c'ëtaît lea 
proToquet à faire la contrebande ; c'éraît aussi se ré- 
server là fatulré de réduire à la disette les Grena- 
dins, tjuî ne pouvaient plus, comme aulrefoîs, lirer 
en pariiiî leur approvisîotuiemenl de ble' clos Elals 
barbaresquos. Les coniravenlions à c*Mte di'IVnse 
furent nombreuses : doila Isabelle n'attendait cpie 
cela; elle ne perdît pas de temps pour en profiler : 
le 12 février i5o2, elle décréta l'expulsion des Moreâ 
de Castille et de Léon (i). 

Il fallait que les sopbismes des casuistes politiques 
eussent bien profondément gâté Tespfit public en 
Espagne et dans toute la chrétienté, h cette époque^ 
pour que des souverains aient cru pouvoir, sans se 
de'shonorer, apposer leur signature au bas d'une 
pièce aussi monstrueuse que le préambule du décret 
du 20 février i5o2. La supposition que les Mores de 
Castille travaillent à ramener dans Terreur les nou-p 
veaux chrétiens de leur race, y figure sans être ap- 
puyée par aucun fait, quoique ce fùl le seul consi- 
dérant essentiel et qui méritât d'i^tre développé. Ap- 
paremment dofia Isabelle était plus certaine de faire 
goûter à son peuple d'autres raisons moins solides, 
mais plus passioimées. Elle fonda son droit d'abord 
sur <( le grand scandale qu'il y aurait à tolérer chei 
elle des musulmans, lorsque les Mores de Grenade 
étaient convertis. » Puis elle avança, pour soutenir 

(i) Nueoa recopUadonp livre 8, titre a, loi 4^ 



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( 'o4) 

ce nou-5ens« une maxime horrible dans Tapplication 
qu'elle en faisait. « II vaut mieux prévenir que châ- 
tier, dit-elle, et il est juste de punir les petits pour 
les crimes des grands.» Toute la pohtique des Es- 
pagnols, à Tcgard des Mores« se résume par ces der- 
niers mots; après cela, il n*élail pas besoin d'é- 
noncer quel crime on reprochait aux grands. Les 
petits venaient de cette race odieuse des conquerans 
qui avaient, en trois jours, anéanti la monarchie des 
Golhs ; ils professaient l'hérésie musulmane, c'en 
était assez pour qu'ils fussent punis. En conséquence, 
la reine et le roi ordonnaient à tous les Mores adul* 
tes, en comprenant sous cette dénomination les gar- 
çons âgés de quatorze ans et les filles âgées de douze, 
de sortir des royaumes de Caslille et de Léon pour 
n'y plus revenir, sous peine de la vie et de la confisca- 
tion de leurs biens, à moins qu'ils ne fussent esclaves, 
marquésaufront (i) et portant chaînes. Ils leur accor- 
daient un délai de deu3^ mois, à l'effet de vendre leurs 
biens, les prenant sous leur protection et royal sauf- 
conduit jusqu'au dernier jour d'avril ; ce terme passé, 
les Mores devaient se mettre en route, par troupes, 
sous la conduite de commissaires ; il leur était dé- 
fendu d'emporter de l'or, de l'argent, aucune mar- 
chandise dont l'exportation fût prohibée, sous peine 

(i) On marquait les esclaves au front avec un fer rouge 
qui imprimait la figure d'une S et celle d'un clou. Ce réltfi& 
%e Ht <^ii castinan rs clùpot 



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( ^^5 ) 
de perdre leur fortune et la tête, défense révol'^ 
tante, car elle les obligeait k s'encombrer d*objeta 
infimes de nulle valeur; les commissaires devaient 
les conduire, par la Biscaye, jusqu'à un port ou à 
la frontière française, sans leur permettre de passer 
en Portugal, en Aragon ou en Navarre, de les lais- 
ser s'embarquer pour les Etats barbaresques ou la 
Turquie, ni pour aucun autre pays musulman, h 
l'exception de l'Egypte. Peine de mort ^laît dënon- 
cée contre celui qui tenterait d'attirer au mabomë- 
tisme un nouveau chrétien, et contre celui qui re- 
viendrait en Espagne, Le chrétien qui recelait un 
More encourait la confiscation de ses biens. Quant 
aux enfans, auxquels il n'était pas permis de suivre 
leurs parens, l'ordonnance ne s'occupait en aucune 
façon de pourvoir à leurs besoins ; elle ne stipulait 
point qu'une partie des biens paternels leur serait 
laissée, ne réglait rien, ni pour les tutelles ni pour 
leur éducaiion; la mendicité, tel était probablement 
le sort que la reine avait réserve à ces malheureux. 
Il serait, je crois, diificiie de trouver dans toutes les 
histoires quelque chose de plus odieux qu'un tel dé- 
cret; a l'examiner clause après clause, on n'y décou- 
vre que barbarie. 

Les recueils de pragmatiques offrent ici une la- 
cune, peut-être volontaire. La plupart des historiens 
espagnols racontent, quelques-uns avec une expres- 
sion de doute, que les Mores castillans, pour évi- 
ter un traitement si rigoureux, demandèrent à être 



s. 



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(io6) 

baptisas. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'ils ne fu* 
rent point expulses, comme le voulait Tordonnance 
du ta février i5o2, et que, dans le courant de cette 
anncfe, tous avaient reçu le baptomo, ainsi que le 
petit tiombrè de Grenadins qui suivaient encore le 
mahomëlisme; mais il ne parait pas exact de dire 
qu'ils proposèret dVux-raemes d'enlrer dans le 
sein de l'Eglise calholiqtie. Deux clironiqueurs con- 
temporains, dont les mémoires sont restés manus^ 
crîts, fournissent à cet égard des renseignemens 
desquels Ton peut induire, avec beaucoup plus de 
vraisemblance, que dona Isabelle voyant certains 
districts entièrement dépeuplés, revint h résipis- 
cence, et rendit, probablement dans le courant d'a- 
vril l5o2, un nouvel éd!t pour empêcher l'émigra- 
tion de ces utiles vassaux. Andres Bernaldez« curé 
de los Palacios, près Sévillc, rapporte, sans entrer 
dans aucun détail, que le baptême fut imposé sous 
peine d'esclavage aux Mores deCislille, Andalousie, 
Jaen et Grenade. Ils ne parle pas du décret d'expul- 
sion, mais il confond sa date avec celle de la se- 
conde ordonnance. « Le délai de deux mois qui 
leur avait été accordé fmissant au mois d'avril, tous 
les Mores furent baptisés, dit-il, sans contrainte (i).» 
Xorenzo Galindez de Carvajal, historiographe d'Isa- 
belle, est plus précis. II avance positivement que le 

(i) Andres Bernaldcz, Memorias de los reyes catoÙcost, 
çhap. 19& 



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( ÏO? ) 

terme fixe pour le dcparl des Mores ^rânl arrivé, on 
ne leur permit pas do sortir, maïs qu'on les conver- 
tit de force (i). « Ils prétendaient, ajoute Carvajal, 
que la plupart d'enir'eux avaienl éié baplîses sans 
leur consentement. Lorsqu'on dérida celte mesure, 
on prît en considération que si les parens n'étaient 
pas véritablement chrétiens, leurs enfans ou leurs 
descendans je deviendraient; mais la dépravation 
{Jwiandad) de ce peuple est si grande, ils montraient 
une si grande perliiiacité dans If ur affection pour la 
secte dans laquelle leurs ancêtres étaient morts, que 
presque tous lémoîgnèrenl bien par leurs ûîuvres 
qu'on les avait attirés à notre foi tout-à-fait contre 
leur volonté. » 

A défaut de l'ordonnance d'avril, qui àufà éié 
omise à dessein dans les collections authentiques, 
ainsi que beaucoup d'autres, on en trouve une bien 
propre îwcorroborerrasseition de Carvajal. Celle-ci, 
datée du 17 septembre i5o2, déclare que, les Mo- 
res de Castille vendant leurs biens pour passerfurlîve- 
ttient en Afrique, il leur est défendu de faire, pendant 
deux années, aucune vente d'effets immobiliers, et 
même de voyager en Navarre, Aragon ou Portugal sans 



(0 Je n*ât pas ^u le wianuscrît de Carvajal, et je le cite 
d'après Zûfita, historien consciencieux, d'ordinaire très- 
bien informé. ( Voyez Zurita, Annules d* Aragon, t. 5, p. 216 
de Tédition de Saragosse, i65o. ) Zurita était secrétaire àt 
riii^isiuon^ ce qui donne plus de poids il ses paroles. 



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(.08) 

aToir founii caution de leur retour (i). S*ils cher- 
chaient à sVchapper en septembre, comment n'au« 
raienr-ils pas profite eu arril du décret qui les expul« 
sait? Nous croyons donc pouvoir ëtabltr ici que la 
reine Isabelle commit une nouvelle et plus inexcusa- 
ble injustice en rapportant sa première ordonnance 
pour lui en substituer une autre qui imposait aux 
Mores le baptême sous peine d'esclavage. A ne le 
prendre qu'au point de vue de la politique, c'ëtait 
corriger une faute par une faute encore plus grande, 
et la suite le fit bien voir. 

Pendant que l'on convertissait ainsi de force les 
Mores de Castille, il y eut en Aragon touteune com- 
munauté de musulmans qui embrassa volontairement 
le christianisme ; ce fut celle de Teruel. Cet exemple 
inquiéta les seigneurs aragonais, et surtout les sei- 
gneurs valencieiis, qui étaient plus fortement intéres^ 
ses dans la question. Ils supposèrent que don Fer- 
nando pourrait céder aux suggestions de la reine, 
comme il lavait fait pour l'expulsion des Juifs et 

(i) Cette ordonnance ii*est pas insérée non plus dans la 
Recopi/aaon , mais bien dans les Pragmatictts de Kamirez, 
autre recueil authentique que je n*ai pu me procurer. Je la 
cite diaprés don Juan Antonio iJorente, qui l'analyse à la 
page 336 du tome i^'de son ouvrage. (Voyez Histoire critiqué 
de l'inquisition d'Espagne, etc., par don Juan Antonio LIo^ 
rente, secrétaire de t'Inquisilion de la cour, chanoine de 
Téglise primatiale de Tolède, etc., traduite en francs par 
Alexis Pellîcr. Paris, 1817.) 



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( »09 ) 
irsG)Ptès, alors assemblées, reçurent le mandat d^exi- 
gcr une promesse à l'effet d'empêcher toute innova- 
tion à IVgard des Mores. La requête fut présentée 
par trois états ou bras : celui des barons, celui des 
gentilshommes et celui des bourgeois; le clergé 
5'abstint. Don Fernando accorda sans difficulté la 
promesse qu'on lui demandait; plus tard, il la con- 
Tcrtit, comme nous le verrons, en fuero, privilège 
solennel, spécial, obligatoire pour lui et ses succes- 
seurs. 

Dona Isabelle-Ia-Catholique mourut le 28 novem- 
bre i5o49 à Medina^del-Campo, après cinquante 
jours de maladie. Elle était née le 22 a\ril i45i, et 
régnait depuis le 11 décembre de Tannée i474«Elle 
désigna Grenade pour le lieu de sa sépulture. Sa dé* 
pouille mortelle y repose dans une chapelle magni- 
fique, au centre de la ville. Vingt-huit égh'ses qu'elle 
avait fondées sur l'emplacement des mosquées, font 
retentir chaque année leurs sonneries, le 18 décem- 
bre, jour où Ton célèbre l'anniversaire de ses obsè- 
ques. Comme sa vie fut presque exclusivement con- 
sacrée à faire triompher la croix sur le croissant, elle 
ne pouvait choisir un lieu plus propre à rappeler ses 
travaux. Les Espagnols ne parlent qu'avec enthou- 
siasme de cette princesse ; ils la mettent au rang de 
leurs meilleurs monarques, et l'histoire, adoptant le 
jugement populaire, lui a décerné le titre de Grande. 
Si l'on mesure seulement la hauteur de Tédifice qu'elle 
a élevé, ce titre paraîtra mérité; si Ton avait calculé 



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( i«o) 
sa solîditë, la réputation d*I>abe11e en aurait souffert; 
les peuples, d'ordinaire, tiennent eonipre des talens 
plus que de l'emploi qui en est fait; ils réservent 
pour les princes favorisés de la forîune, les homma- 
ges qu'ils devraient adresser aux princes hor.néles 
et bons, à ceux qui oui re'gne' en pères; ils de'ifient 
qui sait les dominer. C'est pourquoi, dans tous les 
pays, le roi qui a fondé la monarchie absolue est 
proclamé le grand roi : mais il arrive souvent que les 
fondateurs ont bâti le présent avec les matériaux de 
l'avenir. En Espagne , la royauté absolue jeta pen- 
dant un siècle un formidable éclat, puis vint subite- 
ment cette longue période d'abaissement progressif, 
qui aboutit enfin aux révolutions dont nous sommes 
les témoins. Gloire stérile, honteuse prostration, 
révolution indéfinissable et peut-être sans issue, 
tout cela est Fteuvrc d'Isabelle. De son règne dateut 
toutes les institutions qui régirent après elle, la dis- 
tille d'abord, puis toute l'Espagne. I^ marche poli- 
tique, les maximes d'Etal que le cabinet de Madrid 
suivit dès-lors, avec une opiniâlreté fatale, doivcol 
lui ètrerappoitées. Doua Isabelle imprima sa marque 
partout, et décida sans retour le sorl des généra- 
tions futures. Il ne sera pas hors de propos ici de 
jeter un coup-d'œil sur l'ensemble des réformes 
qu'elle opéra ;. quoique ces réformes ne semblent pas 
au premier aperçu concerner l'histoire des Mores, 
qai devient un simplç épisode dans l'histoire d'Es- 
pagne, cependaDlclIesr{ntéressentdireGtement;carà 



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(m ) 

partir du règne qui nous occupe , les destinées des 
deux peuples furent liées plus iflroîlement que ja- 
mnib, de telle sorte que les malheurs de Tun sont 
à la fois ieffet et la cause de la décadence de 
Tautre. 



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%«%% %,%^«»^»»»»v» % %»».t%i.'K%^%>%%,v%v%w%^^%^n^v»/% v »»%> % ^ »% »%%vi-»v»>%»t%y 



CHAPITRE Via 



B^rormes die cloua Isabelle (i)« 



Le plan que la reine Isabelle avait mûri longuement 
et qu'elle mit h éxecution complète, dans les dixpre* 
mières annëes de son règne, peut se résumer ainsi : 
élever le trône et Fautel, abaisser tout le reste. L'om- 
nipotence de la couronne, la prépondérancL* du cler- 
gé, la destruction de la féodalité, voilà les trois buts 
de sa politique : en atteignant le dernier, elle arrivait 
aux deux autres; elle dirigea donc tous ses efforts 
contre l'aristocratie ; et pour abattre ce corps puis- 
sant, elle employa des moyens divers qui prouvent 
chez elle une grande fécondité d'esprit, un rare ta- 

(i) Pour ce chapitre, je me sais beancpap aidé do remar* 
qaable oovrage de M. William H. Prescott, intitulé : /iô- 
iory oftiiû reign of Ferdinand aaà IsabdlO'ihe-iÀUhotte cfsp^ 
(Bos(ou-liondon) i83&) 



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( "3) 
lent de combinaison. Les circonstances l'aidèrent 
aussi plus peut- être qu'aucun réformateur; cela ne 
diminue en rien Fidée que Ton doit se faire de son 
génie; mais il faut se rendre compte de ces faits 
pour comprendre comment elle put op<^rer à elle 
seule des changemens qui partout ailleurs ont ë(ë 
louvrage du temps. 

 la différence de TÂragon, la Castille n'avait pas 
de constitution re'gnlière. La couronne y avait e'té 
usurpée plusieurs fois (f); dans toute la hiérarchie 
des pouvoirs, la même absence de légitimité se ren- 
contrait; des précédens sans valeur, parce qu'ils 
n'étaient pas constans, des droits mal définis, mal 
réglés, étaient invoqués tour-à-tour et triomphaient, 
non par la raison, mais par la force. Ce désordre 
avait succédé à un état de choses parfaitement ré-^ 

(i) La souveraineté des premiers comtes de Castilié 
n'était elle-même qu^une usurpation ; mais, k ne prendre 
l'histoire de ce royaume qu'à partir de sa réunion k celui 
de Léon, jusqu'à l'avènement de dona Isabelle, on trouve 
que la couronne y fut usurpée sept fois, à savoir : i» par 
don Sancho II sur %es frères ; 2» par don Alonso Vl sur 
son frère don Garcie ; 3» par don Alonso VIÏ sur sa mère, 
doSa tJrraca; 4-° par don Sancho IV sur son père, don 
Alonso X, et sur le fils de son frère, l'infant de la Cerda ; 
5^ par don Enrique II (le Bâtard) sur son frère don Pe- 
dro-le-Cruel ; 6» par le prétendant don Alonso sur son 
frère don Enrique IV; y® par dona Isabelle sur sa nièce 
dona Juana, dite ia Beltraneja, 

IL 8 



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("4) 

gulier, et les rois usurpateurs avaient contriim^ à 
ramener, car la yiolation du principe de Thërëditë 
entraîne, lorsqu'il s'agit d'un trdne, des consé- 
quences incalculables. Toutes les antres usuipations 
viennent à sa suite, les unes autorisées par Texem- 
pie, les autres nécessitées par la ligue des in- 
térêts. 

La noblesse castillane avait gagné un peu el perdu 
beaucoup au jeu des révolutions. Autrefois elle était 
pauvre, mais elle partageait le pouvoir souverain avec 
le roi, qui ne se qualifiait que de premier entre ses 
pairs. Toutes les lois se faisaient avec elle et psur 
elle; les assemblées nationales ne se composaient 
que d'elle et du roi ; c'est pour cela qu'on les nom- 
mait Gir/è^(i). Plus tard, la noblesse se fractionna 
en deux classes : celle des grands vassaux et celle des 
simples gentilshommes, modification commandée 
psir l'agrandissement de l'Etat, et avantageuse parce 
qu'elle constituait une aristocratie, élément indispen- 
sable dans les sociétés nombreuses. La Grandesse, 
attachée à la possession des fiefs, accessible ainsi à 
tous les gentilshommes de mérite que la fortune ai- 
dait, conférait les privilèges politiques dont la no- 
blesse entière jouissait auparavant. La seconde classe 
des nobles CQUservait ses exemptions et le^ payait 
par ks services militaires auxquels elle était assujé- 
tie. Entre elle et la Grandesse, il j avait alliance, et 

(i) Cours, Curia* 



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(n5) 

point àe riralitë. Les lois ou les coutumes qui aviaieni 
force de loi protégeaient efficacement le peuple dans 
ses propriëtës, sa liberté, sa vie. Les droits augmen- 
taient dans la progression hiérarchique. La direc-* 
lion des affaires venait d'en haut ; c'était le gouver- 
nement de Toligarchie avec tous les rouages et les 
contre-poids nécessaires , le plus parfait que l'esprit 
humain ait encore imaginé (i); mais cela dura peu> 
Le désordre s'introduisit d'abord par les lettres de 
franchise qui furent accordées à certaines villes. La 
noblesse j souscrivit. Elle n'en vit pas le danger, 
parce qu'elle exerçait une grande influence dans ces 
communes affranchies, et, si elle le \iu l'état de 
guerre continuelle où les royaumes chrétiens se 
trouvaient alors, les progrès de la conquête l'obli- 
geaient à subir un pareil inconvénient ; il fallait des 
privilèges pour attirer des habitans. La Bourgeoisie 
parut ainsi sur la scène. Bientôt il fallut aussi des 
impôts extraordinaires, et les procureurs des villes 
furent appelés aux cortès. Le vote de l'impôt deve- 
nant l'objet principal de ces assemblées, la Noblesse 
ne pouvant j intervenir puisqu'elle ne payait d'au- 



(i) Mous traçons ici on tableau d'ensemble et qui peut se 
rapporter, par exemple, aux règnes des douze princes qui 
ont gouverné la Castille, depuis le commencement du neu* 
vième siècle jusqu^au milieu du dixième. Naturellement il 
y a beaucoup de réserves à faire, mais elles ne trouveraient 
leur place que si Ton entrait dans les détails. 



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(.16) 

tre contribution que celle du sang, les rois négligé-» 
rent, souvent par calcul, de la convoquer lorsqu'ils 
célébraient des Cortès. La Bourgeoisie grandit par le 
droit de remontrance qu'elle prit^ avec justice, en 
compensation de l'argent qu'elle accordait. Les Cop- 
iés changèrent de caractère ; elles devinrent l'instru- 
ment de la royauté contre l'aristocratie. Des lois fu- 
rent rendues et acquirent de l'autorité^ sans que les 
grands vassaux y donnassent leur sanction. Il est vrai 
que ces lois ne concernaient que les intérêts du peu- 
ple, et la Noblesse, retranchée derrière ses privilè- 
ges spéciaux que l'on n'attaquait point, ne prit pas 
garde à l'exclusion de fait dont elle était frappée* 
Une chose la rassurait : le conseil - royal, par les 
mains duquel passaient toutes les affaires, était com- 
posé de grands seigneurs ; les gens de loi n'y en- 
traient guère qu'à titre d'assesseurs , et la politique, 
l'administration se trouvaient ainsi dans les sphères 
les plus élevées, sous la direction exclusive des corps 
aristocratiques; mais, pour n'être pas immédiate- 
ment aperçue, la décadence de la Noblesse n'en ré- 
sulta pas moins de la privation de son droit essen- 
tiel, celui de former partie intégrante et indispensa- 
ble des assemblées législatives. Dès qu'il lui fut re- 
fusé de jouer son rôle légitime, la Grandesse castil- 
lane s'en créa un autre de violence, dans lequel la 
force des choses l'entraînait. Elle ne visa plus qu'à 
amasser des richesses, dépouillant de leurs domaines 
les villes et la couronne, pour se mettre au-dessus des 



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(i'7) 
atteintes de la loi. De fre'quentes minorités engen- 
drèrent des factions terribles ; chacun bâtit des for- 
teresses ou s*en fil donner, car il n'y avait de sé- 
curité que derrière des remparts. Les rois usurpa- 
teurs ajoutèrent à cette confusion. Enfin, sous les 
deux derniers règnes, la faiblesse, la nullité des 
princes avaient consommé le mal. Don Juan II li- 
vra l'Etat à son favori, don Alvaro de Luna, qui se 
fit des créatures avec les revenus royaux, et enrichit 
ses ennemis eux-nnêmes aux dépens de la couronne, 
car ses immenses domaines furent partagés entre 
les seigneurs qui amenèrent sa chute. Quand don 
Juan II mourut, les grands possédaient en Castille 
à peu près tout ce qui valait la peine d'être possédé. 
La plupart des belles terres et des villes importantes 
étaient entre leurs mains; les grandes charges de- 
venaient héréditaires par prescription, ainsi que le 
gouvernement des places fortes qui dépendaient de 
la couronne. Le trésor royal était obéré de pensions 
considérables; sur ceux des sièges épiseopaux qui 
étaient richement dotés, on voyait toujours s'asseoir 
des prélats d'illustre naissance, plus occupés des afr 
faires du monde que de leur église. Les maîtrises des 
trois ordres militaires, étals princiers, revenaient 
également toujours à des chevaliers de haute race. 
Mais si chaque famille aristocratique avait en parti- 
culier augmenté sa puissance, l'aristocratie en masse 
avait perdu de la sienne. Ses excès lui enlevaient 
toute considération, et sans la guerre des More^» jQ9 



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( 118) 
n^aurait pu dire à quoi elle servait, taadis que les 
inconvëniens de son existence étaient ëvidens. Ja- 
mais corps priviiëgië , si bien arme qu'il fik, n'a 
subsiste long-temps avec un pareil vice de nature : 
futilité publique fait seule sa force^ comme elle a 
fait originairement san droit'; en outre, ce qui avait 
porté les individus à cette fortune effrayante avait 
désorganisé l'aristocratie. Pendant trente-trois ans, 
des guerres civiles presque continuelles avaient di- 
visé les nobles en deux camps (i). Les réactions en- 
gendrèrent des haines irréconciliables ; les biens de 
l'un, confisqués, passaient à l'autre, et se léguaient 
aux enfans avec l'inimitié des pères. Un prince bon 
et habile eut aisément profité de cette situation pour 
remettre chacun à sa place. Le successeur de don 
Juan II n'avait ni habileté ni bonté; prince hérédi- 
taire, don Enrique IV avait été un artisan de troubles; 
roi de Castille, il fut la victime des mauvais exemples 
qu'il avait donnés. Son jeunefrère, don Alonso,pousr- 
se par une faction, s'éleva d'abord contre lui et lui dis- 
puta la couronne* Dona Isabelle encouragea la ré-* 
volte de son frère, don Alonso, puis, après la mort 
de ce prétendant, laquelle arriva le S juillet ï468, elle 
se mit sur les rangs, non pas pour régner immédia- 
tement, mais pour supplanter sa nièce, l'infante 

(i) Les guerres civiles du règne de don Jaan furent oc- 
casionées par la faiblesse da roi et la tyrannie de ses faro- 
tis^Ellçs commencèrent en i^%t. 



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( i'9) 
dona Juana, que Tordre de succession appelait au 
trône après la mort de son père, don Enrique. Elle 
se fondait sur rill^gitimitë supposée de la naissance 
de dona Juana, la reine ëtant fort légère dans sa 
conduite, et le roi trop complaisant, au dire de ses 
ennemis. La suite des ëvènemens démentit ces soup- 
çons (i). Ils n'auraient pas dû trouver d'écho chez 
dona Isabelle; femme, princesse, sœur du roi, la 
honte en rejaillissait sur elle à tous les titrés. Le dé*- 
sir de régner éteignit ses scrupules, si elle en eut. 
Torquemada, parlant en prophète, l'avait déclarée 
l'instrument de la Providence ; elle crut volontiers à 
cette déclaration, et ne discuta pas les moyens. 

La Castille fut donc ensanglantée pendant six ans 
encore. La noblesse acheva de se désunir ; elle se 
ruina en petites expéditions, car dans chaque pro- 
vince les deux partis avaient leurs adhérens, et la 
guerre se faisait de château à château. Don Enrique 
mourut; le roi de Portugal, fiancé à dona Juana, 
entra aussitôt en Castille à la tête d'une armée. La 
guerre civile recommença sur un grand théâtre , se 
continua quatre années de suite avec des chances 
diverses, et fut enfin terminée, en t479f par le 
triomphe d'Isabelle. La force des armes eut la plus^ 
grande part à ce résultat ; cependant il importe det 

(i) Le père putatif de dona Juana, don Beltram de la 
Gueva, duc d'Âlbuquerque , favori dn roi, fut l'an des pre- 
miers à épouser la cause dlsabelle. 



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( I20 ) 

remarquer une autre cause de la défaite de doua 
Juana. Dans la lutte eutre les deux princesses, Fune, 
enfant de i3 ans, était représentée partout, sur les 
champs de bataille comme sur le trône, par son 
fiancé, le roi le moins propre à lui conquérir des 
sympathies ; et appuyée par des troupes étrangères, 
elle blessait le sentiment national. L'autre, femme 
accomplie, se montrait en personne aux soldats ; elle 
. avait épousé un prince alors sans couronne (t) et d'o- 
rigine castillane, en faisant de nombreuses réserves 
pour conserver toutes les attributions du pouvoir sou- 
verain ; elle ne recrutait ses soutiens que parmi les 
Caslillans^, et semblait être le symbole de l'indépen- 
dance. Illusion qu'elle partagea peut-être, car elle 
ne manifesta jamais le moindre doute sur la légiti- 
mité de son droit ; mais ses conseillers les plus dé- 
voués savaient à quoi s'en tenir là-dessus (2). Cette 
apparence de nationalité donna une grande force à 
dona Isabelle pour exécuter ensuite ses desseins 
contre l'aristocratie ; elle lui permit de frapper iiU'- 

(1) Don Fernando portait le titre Atroide Sicile, mais cela 
n'avait pas d'importance, tandis que le fiancé de dona 
Juana occupait effectivement le trône de Portugal, et aurait 
fait passer les Castillans sous une domination étrangère. 

(a) En mourant, le cardinal don Pedro Gonzalez de 
Mendoza fit à dona Isabelle ces troîâ recommandations ; 
\^ de mettre sur le siège prlmatial de Tolède un homme 
vertueux, de moyenne condition ; a» de rester toujours en 
paix avec la France; S^ de marier son fils l'infant don Jaao» 



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( 121 ) 

piinëment les grands qui avaient suivi le drapeau de 
dona Juana , et mit à son entière disposition l'instru- 
ment populaire, dont elle se servit ensuite contre la 
noblesse en masse, sans distinction d'amis et d'en- 
nemis. 

On doit comprendre maintenant combien il ^tait 
facile à un monarque placé dans des circonstances 
où se trouvait dona Isabelle, de changer la face de 
son pays. Tout était détruit ou miné. Jeter par terre 
ce qui restait de mauvais, tout prince doué de ta*- 
lens ordinaires pouvait accomplir cette tâche ; pour 
déblayer, reconstruire, employer les matériaux à leur 
place, il fallait du génie, et Isabelle, qui possédait 
des facultés éminentcs, manquait de la plus pré- 
cieuse qualité du génie, la portée. Il lui manquait 
encore cette équanimité qui donne la justesse du 
jugement, le sentiment des proportions. Son carac- 
tère fortement trempé ne Tétait pas d'une manière 
égale, uniforme, et toute sa politique reçut l'em- 
preinte de la passion qui accompagnait même ses 
vertus. A sa place, un réformateur digne de ce ti- 
tre aurait pris d'une main et donné de l'autre. Isa- 
belle prit tout et ne donna rien. 

Son premier soin fut de restaurer les finances par 



avec l'excellente : on appelait ainsi dona Jaana, qui vivait 
retirée dans un couvent de Portugal. A ces dernières pa- 
roles, la reine se leva et s^en fut, disant : « Le cardinal a 
déjà perdu l'esprit » 



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( ïsa ) 
un procède fort simple : elle supprima, d'accord 
avec les intéressés, les pensions héréditaires que 
payait le trésor royal, et révoqua les donations de 
terres que ses prédécesseurs avaient faites au détri- 
ment de leurs domaines. Le serment que les rois de 
Castille prêtaient, à leur avènement au trôné, inter- 
disait ces prodigalités; ainsi l'on peut ne voir qu'une 
restitution dans la reprise des biens qui apparte- 
naient originairement à la couronne. Les seigneurs 
se laissèrent dépouiller, avec la même bonne grâce, 
du droit abusif de battre monnaie, et, pour légiti- 
mer le monopole qu'elle établissait de nouveau, 
Isabelle fixa le titre de la monnaie royale à 99 cen- 
tièmes de fin; loyauté que n'imitèrent pas ses succes- 
seurs (i). Jusque là tout était bien, à la rigueur 
près; mais les nobles, qui allaient ainsi au-devant 
de mesures nécessaires, sans tenir compte des sa- 
crifices, pouvaient espérer des compensations. Tout 
au contraire, la reine, après leur avoir ôté leurs ri- 
chesses, leur enleva encore les élémens de force 
matérielle qu'ils possédaient. De gré, par ruse, par 
violence, quelquefois en proposant des échanges 
dérisoires, elle s'empara de toutes les bonnes villes; 
Carthagène, Cadix, Placencia et d'autres places lui 
revinrent de celte façon. Elle confisqua successive- 
ment les grandes maîtrises des trois ordres cheva- 
leresques, et transforma les grandes charges de con- 



(i) Voir Pièces justificatives, n^ I. 



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(.33) 

nëtable, d'aoïirali de maréchaux, en vaines dignités 
héréditaires, sans juridiction ni exercice du pou- 
voir. Sous couleur d'éteindre les inimitiés ou de les 
rendre inoffensives, elle démolit les châteaux et sup- 
prima les troupes régulières que les grands vassaux 
entretenaient sous le titre de lances continuelles (lan- 
ças continuas) ; en même temps, elle instituait une 
autre milice fameuse, celle de la Santa-Herman^ 
dad, milice populaire qui devait achever la ruine 
de l'aristocratie. 

On remarquera ce titre de sainte donné à une ins-^ 
titution de simple police. C'est l'habitude constante 
des Espagnols de faire intervenir la religion dans 
les affaires temporelles, et de là vient que chez eux 
les partis sont irréconciliables, chacun s'imaginant 
ou prétendant servir Dieu en servant sa propre 
cause. Dona Isabelle partageait cette disposition de 
son peuple à mêler imprudemment les choses saintes, 
aux combinaisons d'un ordre inférieur; et si elle n'y 
avait pas été portée par nfilure, elle l'aurait fait ici 
par calcul. L'idée de former, aux dépens des com-^ 
munautés, un corps de maréchaussée destiné à main^ 
tenir la tranquillité publique dans les campagnes, 
comme les agens de police ordinaire la maintien- 
nent dans les villes, fut suggérée à la reine par un 
homme de loi. 

L'état du pays motivait assez bien une pareille as-^ 
ftociafion. Peu à peu la sainte confrérie, qu'autorisait 
un acte des cortès rendu en 1476» s'étendit dans 



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tout le royaurae, raaigré l'opposition de rarîstocra- 
tîe (ï). Deux cent mille chefs de famille environ sy 
enrôlèrent. Ils s'engageaient à payer entre cent une 
somme de 1800 maravëdis (à peu près 1200 francs) 
pour entretenir un cavalier arme que Ton norama 
quadrillero. Celui-ci devait toujours être prêt à se 
mettre en campagne au son du tocsin ; il se joignait 
à ses camarades d'escouade et arrêtait les malfai* 
teurs, que les alcaldes de la Sainte-Hermandad ju- 
geaient seuls. Dans chaque province, une junte, 
composée de députés des villes, dirigeait l'action 
de cette milice, et correspondait avec la junte géné- 
rale, qui s'assemblait une fois par an. La Sainte- 
Hermandad était donc à la fois un corps militaire 
et un corps délibérant, l'armée et les Cortès de la 
bourgeoisie. Tout le temps que la reine en eut be- 
soin pour atteindre son but principal, la destructioD 
de la féodalité, elle lui laissa l'organisation que nous 
venons d'exposer. Plus d'une fois elle se servît des 

• 

(i) Comment l'aristocratie aurait-elle pu résister à des 
armes telles que celles-ci : Un des articles du code de la 
Sainte-Hermandad déclarait que les habitans des villes sei- 
gneuriales où la confrérie ne serait pas reçue, non seule- 
ment ne participeraient point aux bénéfices de Finslitution, 
mais encore quUis ne seraient pas admis à trafiquer avec les 
autres naturels du royaume ni à réclamer Fappui de cette 
police ( et il n'y en avait plus d'autre dans les campagnes ) 
pour se faire rembourser leurs créances. (Voyez Oàaâemo à 
las leyes de la Santa- Hermandad, loi 33* ) 



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( "5) 
quàdrilleros pour des expëditioos contre les grands 
vassaux, et de la junte g<fnérale pour remédier à la 
pénurie de ses finances ; mais lorsque les châteaut 
furent démolis, que la puissance des grands fut dé- 
finitivement ruinée, dona Isabelle se bâta de modi- 
fier une institution qui pouvait être tournée contre la 
couronne , après l'avoir si bien aidée. Dès Tannée 
1498, elle lui ôta son caractère d'association gé- 
nérale, en la privant des chefs qui centralisaient ses 
mouvemens, et son indépendance, en conférant aux 
cours de justice une juridiction d'appel sur les tri- 
bunaux de ses alcaldes. Les quadrilleros , jadis sol- 
dats municipaux , devinrent de véritables alguazils , 
exerçant, comme tous les suppôts de la loi, le bri- 
gandage par privilège. Quand ils énonçaient leur ti- 
tre, ne pouvait-on pas dire qu'ils proféraient un blas- 
phème? Alors on vit clairement ce qu'avait été dans 
les plans d'Isabelle la Sainte-Hermandad, que Ton 
avait créée en invoquant les deux noms les plus au- 
gustes, la religion et la paix. 

Avec la puissance matérielle disparut l'influence 
politique des grands. Leur place aux Cortès ne leur 
fut point rendue ; dona Isabelle, comme ses prédé- 
cesseurs, affecta de ne les point convoquer toutes les 
fois qu'elle n'avait pas k mettre en discussion des 
mesures qui les touchaient spécialement. Elle s'af- 
franchit de l'ancienne obligation de faire confirmer 
par eux les chartes et les traités; ils n'en signèrent 
plus après la prise de Grenade, et la chancellerie 



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( «26 ) 
royale cessa dès^lors d*expëdier ces priçUegios roàh 
dos, où ]e nom du roi, écrit au centre d'une rooe, 
erait entoure de ceux de ses pairs. La composition 
du conseil royal fut changée par ordonnance. Ce 
fut là peut-être le coup le plus sensible que la reine 
ait porte à la prosp^ritë de son pays. En Gastille, le 
ronseil royal <?tait le pouvoir executif, rien ne se fai- 
sait qu'après avoir été prépare, décida par lui; il 
proposait, le roi sanctionnait ; par lui la Grandesse 
tenait le gouvernement. Combien n'ëtait-il pas avan- 
tageux de n*y laisser entrer que des personnes for- 
mées aux traditions gouvernementales, des individus 
que leur éducation domestique, l'expérience qu'ils 
avaient acquise dans le commandement des arme'es 
et l'administration de vastes domaines rendaient pro« 
près à cet emploi? Dona Isabelle fixa le nombre des 
conseillers à douze ou treize, réserva trois places 
seulement, sans distinction de classe, en adjugea 
huit ou neuf aux légistes, et décerna la présidence 
au clergé, représenté par un prélat. Ici toute sa poli- 
tique se déroule, et on peut la pénétrer d*un seul 
côup-d'œil, après quelques explications. 

Le premier effet de cette ordonnance était de 
rompre Tatliance qui existait entre les deux classes 
de la noblesse. Du jour oii les simples genlilshonir 
mes purent disputer aux grands les plus hautes fonc- 
tions, ils devinrent leurs ennemis naturels. La reine 
répondit aux réprésentations des grands, que sa con^ 
fiance appartenait exclusivement aux personnes de 



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( 137 ) 

mérite, quel que fut leur rang. Propos libe'ral que les 
paoégyristes d'Isabelle ont relève pour faire son 
éloge ; mais c'est ainsi qu*ayec des maximes de droit 
commua on révolutionne une société, lorsqu'on ne 
tient pas compte de son état. Isolée, sapée par sa 
base, Tari^tocratie succomba. Nous dirons plus tard 
à quel prix la reine acheta ce succès ; il profita moins 
encore à la couronne qu'à la bourgeoisie , dont l'élé- 
vation résulta de l'entrée des légistes au conseil, et 
d'autres mesures subsidiaires. 

Par sa constitution même, la noblesse territoriale 
était appelée à suivre la carrière des armes ; elle pos- 
sédait des fiefs, à charge de service militaire, et trou- 
vait sur les champs de bataille gloire, honneur, ri- 
chesse ; elle ne pouvait s'adonner en même temps à 
l'étude des lois dans ses détails, et ne destinait à 
l'Eglise qu'un petit nombre de ses membres, aux- 
quels étaient réservées les grandes dignités ecclésias- 
tiques. La profession de légiste n'était donc embras- 
sée, sauf exception, que par des bourgeois ou des 
gentilshommes sans fiefs, et de même les rangs in- 
férieurs du clergé étaient remplis par la bourgeoisie 
et la petite noblesse, ce qui ne fait pas de différence 
essentielle. En outre , la plupart des gens de loi, en 
Castille, étaient engagés dans les ordres. Leur don* 
ntr place au conseil royal, c'était livrer entièrement 
les affaires à la bourgeoisie; car un corps qui dispose 
de la vie et des propriétés des citoyens, est maître de 
la politique, du jour où il y fait invasion. D'ailleurs, 



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( iiS) 
la prëpondërance du uombre leur appartenait, et \\i 
parlaient avec une double autorité, comme lettrés et 
comme prêtres. Dans ces deux capacités, ils étaient 
d'autant plus absolus que la reine avait organisé le 
corps judiciaire et le clergé de façon adonner à tous 
deux une action dominante, inconnue jusqu'alors au 
premier, et même nouvelle pour l'autre, quoique, de 
tout temps, son empire sur la nation eut été bien re-* 
marquable. 

A proprement parler, le corps judiciaire n'existait 
pas avant le règne de dona Isabelle. Les seigneurs 
rendaient la justice ; le roi, comme seigneur unîvei^ 
sel, recevait les appels de leurs sentences ; et quand 
il n'examinait pas lui-même les affaires, il les faisait 
instruire par ses officiers, mais il prononçait en per- 
sonne. La cour suprême n'était qu'une réunion de 
conseillers; elle suivait partout le souverain, n'ayant 
pas de résidence fixe, et de là venait que les appels 
des jugemens rendus par les seigneurs étaient rare», 
parce qu'il devenait difficile et dispendieux de les 
porter devant un tribunal nomade. Dona Isabelle 
rendit cette cour sédentaire. Elle institua, sous les 
noms de chancellerie et audience royalcf deux espè- 
ces de parlemens, dont l'un s'établit à Valladolid, 
l'autre à Ciudad-Real, et plus tard à Grenade. Les 
deux chancelleries, chacune dans sa juridiction, dé- 
cidaient en dernier ressort, au nom du roi, il est 
vrai, mais de leur propre autorité. Elles avaient des 
pouvoirs politiques étendus» Quoiqu'elles dussent 



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( ^^0 ) 
référer, en certain cas» les affaires au conseil royal, 
elles ne le faisaient presque jamais ; cela se conçoit al- 
se'ment. Le corps des magistrats acquit par-là une exis- 
tence indépendante, qui nVtait pas sans danger pour 
la couronne ; individuellement, les juges perdirent à 
la réforme, car leur commission, qui était autrefois 
à vie, fut limitée à une année, de sorte que les plai- 
deurs furent aussi privés de la garantie que leur don- 
nait l'inamovibilité des fonctions judiciaires. En in^^ 
troduisant cette nouveauté, qui du reste fut deman ' 
dée par les cortès, la reine assurait son influence sur 
les chancelleries, la carrière de chaque magistrat dé- 
pendant de sa souplesse et de son zèle, Dona Isa- 
belle exigeait que l'action de la justice royale péné- 
trât partout. C'est dans le même but qu'elle accorda 
aux suppôts de la loi et aux délateurs une part dans 
les amendes, les intéressant à la découverte des dé- 
lits, sans craindre de stimuler leur cupidité. Ce vice 
existait avant elle dans le code castillan, mais elle le 
développa au dernier excès, et Ton peut dire sans 
exagération que le recueil de ses ordonnances (i) 
est une provocation continuelle à la délation, à 
l'exaction, à l'injustice. Isabelle ne voyait jamais 
qu'un côté des choses; elle voulait que le recors 
porteur d'un papier signé par deux juges, inspirât 
plus de terreur qu'autrefois une armée; elle y réussit, 

(i) Voyez \^% Ordenanças reaies de CasHIlu, Medhia de! 
Campe, i54-T* ^ 

II. 9 



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( i3o) 
mais elle ne fil que déplacer le mal et vicier le remède. 
Pour réorganiser le clergé, pourlui.donner un em- 
pire absolu sur les populations, la reine se servir de 
cetre formidable machine qu'elle inventa, Tinquisi- 
tiou générale. Dans un pays où les lois séculières 
prononçaient contre les hérétiques des peines gra- 
ves, où il y avait déjà des tribunaux ecclésiastiques 
chargés de provoquer et d'assurer l'exécution de ces 
lois (i), il n'était pas besoin de l'inquisition géné- 
rale pour maintenir la pureté de la foi; les officia- 
lités suffisaient à cette tâche, et tout au plus aurait- 
il fallu exiger des évêques une surveillance plus 
exacte, si l'on croyait qu'ils apportassent de la mo- 
lesse à l'accomplissement de leurs devoirs. Dofia 
Isabelle avait donc d'autres vues. L'inquisition an- 



(i) On sait ce qu'ëtail l'înquisitîoQ ancienne établie dans 
presque tous les pays de la chrétienté, vers le milieu du 
treizième siècle. Elle avait en Aragon, depuis cette époque, 
des tribunaux permanens. Il n'est pas ceitain qu'elle en eût 
aussi en Caslille, mais du moins il en fut constitué à plo- 
sicurs reprises dans ce pays, où le principe de l'inquisition 
était admis. Les évêques y déléguaient comme ailleurs, 
peut-être temporairement, leur autorité à des prêtres ou 
des moines qui prenaient le titre à^ Inquisiteurs. Cétait une 
commission dans l'officialité. Ces commissions pouvaient 
être instituées en tout temps, le droit de les former rési- 
dant perpétuellement dans l'évêque. On conçoit du reste 
que nous ne discutons pas ici le privilège en lui-même : ce 
n'est pas du ressort de l'histoire. 



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( '3i ) 
cîenne s*exerçait dans chaque diocèse, au nom, sous 
lautorite! de TeVéque, par des commissions qui ne 
pouvaient point ëtabHr entr'elles de correspondance, 
qui n'avaient par conséquent pas de centre ni de di- 
rection uniforme, et qui arrêtaient leurs investiga- 
gations à la porte du palais ëpiscopal, à la porte àes^ 
monastères. Or, c'était dans les monastères, dans les 
palais épiscopaux que la reine voulait pénétrer pour 
y introduire une réforme urgente, on doit le dire, 
une réforme dont la pensée lui fait véritablement 
honneur; c'était cette correspondance entre les tri- 
bunaux de l'inquisition qu'elle voulait établir, afin 
que, d'un bout à l'autre de son royaume, l'individu 
que le soupçon d'un inquisiteur avait atteint ne pût 
éviter des poursuites. Aussi se garda -t- elle bien 
d'abolir le secret de la procédure qui couvrait les 
opérations inquisiforîales d'un mystère déshono- 
rant (i). Il lui fallait encore un point d'appui con- 
tre la cour de Rome, avec laquelle elle eut de nom- 
breux débats à propos des collations de bénéfices 
et des appels judiciaires. Le Saint -Office de l'in- 
quisition générale répondait à tous ces besoins. Avec 



(i) Le code de procédure de ^inquisition admettait comme 
démonstratives des faits imputés les demi- preuves, lorsqu^ii s^cn 
rencontrait plusieurs, tandis que rinnocence compièie n'était 
déclarée qu'après l'évidence la plus éclatante. Les Juifs, les 
Mores, les serfs pouvaient déposer contre l'accusé sans que 
leurs dépositions fussent suspectes; ce qui eut de graves in-^ 



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( i3a ) 
un corps de ihéologîens qui ^taît învesli par le 
Saînr-Sîëge du droit de prononcer sur rorlbodoxîe 
des doctrines et des personnes, la reine pouvait 
pousser la résistance aux empiètemens du souve- 
rain pontife aussi loin que le permet la raison, sans 
être arrête'e par ses propres scrupules ou la crainte 
de scandaliser ses sujets. Avec ce corps, elle établis- 
sait une espèce d'Eglise nationale, dont le grand- 
inquisiteur était le patriarche, courbait sous un joug 
nouveau les évêques et surtout les généraux des or- 
dres monastiques sur lesquels l'inquisition exerçait 
une juridiction de fait, car elle pouvait les poursui- 
vre, toutefois sans les juger, h moins d'une autorisa- 
lion spéciale. Pour assurer ces résultats et les autres 
qu'elle attendait, elle travailla de toutes ses forces à 
limiter les cas d'appel devant la cour romaine, et fit 
ranger dans la catégorie des crimes contre la religion 
toute attaque contre l'inquisition, de sorte que per- 
sonne n'osât discuter la compétence de ce tribunal 
terrible. En échange, les inquisiteurs, se fondant sur 
la sentence : Rendez à César ce qui appartient à Cé- 
sar, et sur la doctrine de saint Paul, déclarèrent 

convéniens; mais les témoins à décharge n'étaient crus que 
s^iis appartenaient à la race des viens chrétiens. La manière 
d'interroger les témoins, en ne précisant jamais les ques- 
tions, renfermait un piège perfide. Enfin, l'accusé ne con- 
naissait jamais ni les noms des témoins à charge ni leurs 
dépositions, du moins dans leur intégrité et sous leur forme 
originale. 



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( '-53 ) 
acte d'hëresie la rébellion contre le pouvoir tempo- 
rel. Il est à peine besoin de ^signaler le danger que 
IVlablissement d'un corps pareil faisait courir aux 
deux puissances qui lui avaient déle'gué leur autorilé. 
Les inquisiteurs-généraux et le conseil de la congré- 
gation suprême prétendirent sans cesse qu'ils étaient 
indépendans du Saint-Siège et de la couronne ; ils 
reconnurent toujours à l'un et h l'autre le droit de 
supprimer leur institut, jamais celui de le modifier. 
Souvent ils se mirent en opposition avec la cour de 
Rome et les lois du royaume, côtoyant l'abime du 
schisme et de la révolte; ensuite ils compensaient 
leurs torts ]>ar des complaisances coupables. En 
créant l'inquisition, dona Isabelle ne s'aperçut pas 
qu'elle fondait une aristocratie ecclésiastique bien 
plus redoutable que l'aristocratie nobiliaire; toutes 
ses sympathies étaient pour le clergé ; elle les lui ac- 
cordait, d'abord parce qu'il représentait la religion, 
mais peut-être plus encore parce qu'il se recrutait gé- 
néralement dans les classes inférieures, et conservait 
les traditions de la bourgeoisie. C'est pour la même 
raison qu'elle préférait le clergé régulier au clergé 
séculier, les ordres monastiques ayant toujours été 
remplis par le peuple ; au$si s'occupa-t-elle ardem- 
ment de les réformer, surtout les ordres mendians, 
tandis qu'elle négligea entièrement la réforme des 
ordres chevaleresques, ,quoiqu*ils en eussent plus 
besoin que les autres. Enfin, pour couronner son 
«uvre, elle exclut les grands seigneurs des bau^eis 



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( ,34 ) 
dignités de l'Eglise, d'une manière à peu près sys- 
tématique ; alors elle put employer le clergé à toute 
chose, bien sure, avec son aîde, de démocratiser la 
nation. Ajoutons encore, et ce sera le dernier trait, 
queles universités, réorganisées sur un nouveau plan, 
perpétuèrent, avec Tabsurde méthode delà scholas- 
tique, les idées fausses dont le peuple était nourri 
par ses directeurs. Ainsi tout se tenait, tout s'ap- 
puyait dans cette savante combinaison. Les univer- 
sités préparaient, la magistrature appliquait, Tinqui* 
sition maintenait une politique de despotisme au 
profit de la couronne et des classes moyennes. 

Le système que fonda dona Isabelle était fait pour 
éblouir les contemporains. Pendant les premières 
années, il porta des fruits abondans. Grâce au relief 
des monnaies, à la sécurité des chemins, à la po- 
lice générale, à la sévérité des juges, le commerce 
prit de l'essor. Tordre matériel s'établît, le gouver- 
nement fonctionna sans difficulté, et les grandes en- 
treprises dans lesquelles l'Espagne était engagée 
réussirent toutes, jetant sur ce règne un magnifique, 
un glorieux éclat; Les conséquences pernicieuses du 
nouvel état de choses se manifestèrent plus tard, 
mais en partie déjà du vivant de la reine. Quand la 
couronne n'a plus de contre-poids, quand il n'existe 
nulle part d'élément de résistance, une nation de- 
vient machine; un homme de génie peut la faire mon- 
yoir avec succès, mais elle doit se détériorer de jour 
çn jour sous la main d'un prince ordinaire. Le peu- 



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( '35) 
pie, ainsi constitue, est condamne à une de'crépitudc 
prëcoce, car avec la monarchie absolue la bourgeoi- 
sie triomphe, et Tavènement de la bourgeoisie aux 
affaires marque toujours Tère de rabaissement. Le 
niveau intellectuel descend alors à la me'diocritë, et 
c'est un niveau tyrannique. Mesquinerie, violence, 
il faut qu'un système politique se recommande par 
ces deux défauts pour être adopte dans un Etat que 
dirigent les classes moyennes. En Castille, depuis 
le règne d'Isabelle, l'administration s'empira chaque 
fois que l'on changea un règlement ancien, comme 
la politique prît un pire caractère à chaque nou- 
velle secousse. Prohiber et proscrire, telles fu- 
rent les maximes introduites à cette époque ; fomen^ 
ter le libre développement des richesses, et amalga- 
mer des ëlëmens opposes, sont deux idées qui ne 
se présentèrent jamais à la reine, que les hommes 
d'État espagnols comprirent rarement, et ne purent 
jamais appliquer avec persévérance. Le résultat s'en 
découvre assez tristement aujourd'hui. 

De ces changemens introduits dans la société na- 
quit une autre cause de ruine pour l'Espagne. Les par- 
venus qui se succédaient dans les régions du pouvoir, 
conséquence inévitable de l'admission de tous aux 
emplois de toute sorte, déployèrent une avidité sans 
frein. Dilapidation de finances, vénalité, extorsions, 
rapines, sur une échelle grande ou petite, suivant 
les positions et les circonstances, rien ne répugnait 
|) des gens qui avaient leur fortune à faire, et seule-« 



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( i36) 
ment quelques jours pour s'enrichir^ dépendant du 
caprice du maître. A cela se joignit la corruption 
des officiers de justice, corruption encouragée, cré^e 
par les Jois. D'après les ordonnances d'Isabelle, on 
payait Talguazil pour être arrêté, le geôlier pour en- 
trer en prison, pour y rester, pour en sortir; c'était 
un tarif réglé; on payait le dénonciateur, le juge; 
innocent ou coupable, tout homme qui avait affaire 
à la justice était ruiné. Combien ne devait-il pas y 
avoir d'arrestation et d'incarcérations arbitraires, 
d'accommodemens avec les geôliers et les alguazils! 
Offrir de l'argent aux gens en place entra dans les 
mœurs ; faire valoir un droit signifiait la même chose 
qu'acheter une faveur. Les Castillans n'étaient que 
trop portés à ce trafic ; il fallait la vigilance de la 
reine pour l'empêcher; mais bientôt la vénalité des 
fonctionnaires dépassa toutes les bornes ; elle devint 
le thème favori des romanciers, qui, la plupart, 
n'ont tracé qu'un tableau fidèle. En Espagne, sous 
les règnes suivans, une moitié du peuple payait a 
l'autre le tribut noir. Si la noblesse féodale l'avait ja- 
mais perçu, comme on lui en a fait légèrement le 
reproche, à cause des excès de quelques individus, 
l'exemple était alors moins funeste, car il ne pou- 
vait gagner aussi loin, et ne viciait pas le caractère 
de toute la nation. 

La prime offerte aux dénonciateurs d'un délit, et 
l'obligation que les inquisiteurs imposèrent à cha- 
cun de dénoncer à leur tribunal les moindres paroles 



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(i37) 
et les moindres actions suspectes d'h^resîe, vicièrent 
aussi d'une manière funeste le caractère castillan. 
On doit s'en prendre, en partie, à dona Isabelle. Ceux 
qui en souffrirent le plus, comme en gënëral de toutes 
les réformes introduites par cette princesse, furent 
les Mores. La prépondérance de la bourgeoisie leur 
était fatale, puisque la noblesse les avait protégés de 
tout temps. Par leur ignorance des lois, des coutu- 
mes, de la langue espagnole, par les nombreuses 
interdictions qui pesaient sur eux, par les tentations 
naturelles qu'ils avaient à enfreindre des règlemens 
tous*génans, quelques-uns oppressifs, à intriguer au 
dehors, à mahométiser enfin, ils donnaient conti- 
nuellement prise à la malveillance; or la délation 
pouvait s'exercer contre eux sans danger, et ils 
étaient comme offerts eu pâture à la rapacité des gens 
de loi. Tout dans l'œuvre de la reine contribua de la 
plus cruelle façon à rendre leur sort misérable. Dona 
Isabelle avait consacré la division des races, elle 
rendit éternelle leur hostilité, et, après son triomphe 
définitif sur les Moresj'bien loin de s'efforcer d'é- 
teindre les ressentimens, elle les attisa; elle substi- 
tua aux passions du champ de bataille celles des 
tribunaux de justice, et à la soif de la gloire celle de 
la vengeance. Son prosélytisme était sans charité; 
elle l'inspira au peuple le plus intolérant déjà, et ren- 
dit la religion tracassière. Le fanatisme espagnol 
prit dès-lors celte physionomie sombre qu'il a con- 
servée jusqu'à nos jours, au lîeu du caractère chev^- 



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( '38) 
leresque dont la noblesse lui servait presque d'ex- 
cuse. A saint Jacques succéda saint Dominique ; au 
vieux cri de guerre : Cierra Espanal la devise de 
l'inquisition : Capite nobis vulpes (i)! En résumé, 
Isabelle ouvrit Tère des persécutions, et si le zèle 
fougueux qu'elle déploya lui a fait obtenir le titre de 
Catholique, l'histoire aurait dû lui refuser surtout 
celui-là. Le divin fondateur de la religion chré- 
tienne n'a-t-il pas tracé à ses disciples la règle de 
leur prosélytisme en disant de lui-même : « Il n a- 
chèvera pas de briser le roseau cassé, et n'éteindra 
pas la mèche qui fume (2). » * 

(i) Exurge Dominé! Judica causam tuaml Capite noèiswl- 
pes! 

(a) Saint Mathieu, chap. 12, vers. 20. 



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WV%'%'^ K-Vl. ^-W L-XI %/%/% W% V%n k/\t %fl^ \M\-V%^^ \,% V%rk \%n. ,t V^ %/V* *'%'^ A-vt vw 



CHAPITRE IX. 



DORA JVANA-IA-POILE, REINE DE CA6TILLE.— DON FERNANDO-LE' 
CATHOLIQUE, KOI D*ARAGON. 



Rëglemens a/lminîstratifs et de police. Fuero des Mores de Valence. 
— Mort de don Fernando. 



(i5o4 à i5i6.) 

Après la mort d'Isabelle, la couronne de Castille 
appartenait à vsa fille, dofia Juana, quî avait ëpousé 
Philippe -le -Beau, archiduc d'Autriche. Comme 
raliënation mentale de la nouvelle reine e'tait un 
fait avëré, les cortès, réunies à Toro, déférèrent la 
rëgence à don Fernando, qui la conserva jusqu'au 
milieu de Tannëe 1 5o6. Philippe-le-Beau la lui dis- 
puta et la lui enleva presque de force. Il fui reconnu ^ 
roi en vertu d'un traite que don Fernando signa le 
27 juin de cette année, mais contre lequel il pro- 
testa aussitôt, alléguant qu'on lui avait fait violence. 
Philippe mourut le 25 septembre suivant, peu re- 
gretté et peu digne de l'être. Don Fernando était 
alors en Italie, d'où il ne revînt qu'à la fin de )uil- 



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- ( '4o ) 

lel iSoy. En attendant son retour, Xîmenez, le con- 
nétable et le duc d'Albe gouvernèrent l'Etat, sans 
mandat régulier. Dona Juana refusait absolument 
de s'occuper d'affaires. Dès que son père fut ar- 
rive, elle se confina pour toujours dans le couvent 
de Sainte-Claire, à Tordesillas, près du tombeau de 
Philippe, et, de son consentement, don Fernando 
reprit l'autorité royale. Depuis ce moment jusqu'à 
sa mort, il expédia les édits, tantôt en son propre 
nom, tantôt au nom de la reine, ou comme régent 
et tuteur de son petit-fils, l'archiduc Charles d'Au- 
triche, héritier présomptif de la couronne. Il résulte 
de là quelque confusion, et l'on ne peut même attri- 
buera don Fernando la majeure partie des actes de ce 
règne. Il ne dirigea effectivement, enCastille,queles 
grandes affaires, surtout les affaires extérieures, vers 
lesquelles le portait son génie ; l'administration était 
en des mains fortes et jalouses, il l'y laissa, n'inter- 
venant dans ses détails que pour réformer quelques 
abus crians. Sa qualité de roi d'Aragon inspirait de 
la défiance au peuple castillan, et la noblesse en par- 
ticulier ne lui pardonna jamais les torts qu'elle avait 
eus envers lui lors de ses démêlés avec Philippe; il 
lui était donc presque impossible de faire le bien. 

Pendant sa régence, la condition des Mores de 
Grenade devint plus mauvaise qu'auparavant, malgré 
les efforts qu'il fit pour modérer un mal dont les 
progrès tenaient à la nature des choses. Ces progrès 
furent encore hâtés par l'établissement d'une cbaur 



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( i40 

r:ellerie au centre du pays conquis^ rnesufe que dofia 
Isabelle avait airc^te'e, annoncée d'avance, et que 
don Fernando exécuta sans la contrôler. Le 8 fe'- 
vrier i5o5, il donna aux magistrats qui composaient 
l'audience de Ciudad-Rëal, Tordre de se transporter 
à Grenade, où, suivant quatre cédules adressées à 
l'archevêque, au capitaine-général, au corrégîdot* et 
à la commune de cette ville, tout devait être disposai 
pour les recevoir. A peine les magistrats de l'au- 
dience royale eurent-ils pris possession de leur pa- 
lais provisoire, qu'il s'éleva des conflits entre eux et 
le capitaine-général. Leur président, don Alonso 
Carrillo, évéque de Catane, appartenait à une fa- 
mille qui, depuis long-temps, professait de l'inimi- 
tié pour celle du comte de Tendilla ; on ne pouvait 
guère attendre de lui qu'il apportât un esprit conci- 
liant dans le règlement de contestations inévitables 
au début, lorsqu'il s'agissait de faire pour la pre- 
mière fois le partage dé l'autorité. L'aurait-il voulu» 
il en aurait été empêché par les auditeurs, alcaldes, 
procureurs fiscaux, par l'armée de greffiers, d'avo- 
cats, d'avoués qui venaient à sa suite (i). Les incon- 

(i) L'audience de Grenade se composait d'un président, 
seize auditeurs, quatre alcaldes de corUy deux alcaldes de 
hidalgos, deux procureurs fiscaux. Les alcaldes de corte ju - 
geaient les affaires criminelles ordinaires, les alcaldes de 
hidalgos celles où étaient compromis un membre de la no- 
blesse. Les procureurs fiscaux exerçaient le ministère pu- 
hlic. Les escrihanos et procuradores étaient en grand nombre. 



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( i4a ) 
véniens de l'esprit de corps se font remarquer sur- 
tout dans les compagnies judiciaires, parce que cha- 
que membre y jouît d'une complète indépendance, 
quel que soit son rang, et ne profile pas îndividuel- 
ment des prérogatives qui sont attachées au corps. 
De là vient, avec la solidarité, avec la perpétuité des 
intérêts, une ambition sans mesure, ambition collec- 
tive, clairvoyante, hardie, patiente, opiniâtre, infati- 
gable. Quelle conquête peut effrayer et peut satisfaire 
des hommes unis pour la soutenir et pour la parta- 
ger ? L'orgueil des magistrats castillans était excité par 
une distinction unique : on donnait, en écrivant, h 
l'audience royale, le titre d* altesse (i). La multipli- 
cité de leurs attributions favorisait leur tendance à 
empiéter sur le terrain d'autrui. Dans le même palais 
ils réunissaient trois capacités : quand ils enregis- 
traient les édits ou les chartes de privilège, ils pre- 
naient le titre de chancellerie; celui à' audience quand 
ils jugeaient les procès; et ils pouvaient encore s'as- 
sembler sous le nom A'acuerdo, pour s'occuper des 
affaires du gouvernement. Ici commencèrent les 
conflits. Les attributions de Tacuerdo étant mal 
définies, les légistes décidaient alors de tout, ré- 
glaient, sous couleur du bien public, des matières 



Des tribunaux qui dëpendaienl de l'audience étaient dissé- 
minés dans le royaume. Il y en avait uo au centre des Ai- 
puxares, à Albacèle d'Ujijar. 

(i) De vive voix, seulement celui de seigneurie* 



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( «43) 

qui, par le droit naturel, devaient rester hors de 
leur compétence, et s'attaquaient à tous les intérêts 
en prétendant les protéger. Le recours au conseil 
royal était illusoire, puisque la majorité dans ce con« 
seil appartenait à des magistrats qui sortaient des 
chancelleries, s'ils n'y siégeaient encore. Par le fait, 
tout aboutissait à eux, et ils traitaient les autres of- 
ficiers avec d'autant plus d'aigreur qu'ils se sentaient 
plus de force. La prudence éprouvée du comte de 
Tendilla, celle de l'archevêque don Fernando de Ta- 
lavera, prévinrent d'abord une partie des fâcheux ré- 
sultats que devaient amener la morgue et l'ambition 
des gens de loi; mais en temporisant, en cédant à 
propos, ces deux sages administrateurs ne réussi- 
rent pourtant pas à rétablir l'harmonie. Après eux, 
il n'y eut plus à Grenade que des luttes d'autorité; 
et si, de leur temps, les désordres n'éclarèrent pas 
dans la sphère du gouvernement, dans la région des 
subalternes, il se passa des choses assez graves pour 
que le roi se vilplusieursfois obligé d'y porterremède. 
L'audience s'était arrogé le droit de donner des 
port-d'armes aux nouveaux chrétiens, et de vérifier 
la légalité des licences dont quelques-uns étaient 
déjà munis, droit qui revenait évidemment au capi- 
taine-général, car la sécurité du royaume dépendait 
de son judicieux exercice. Deux abus différens sor- 
tirent de cette usurpation. D'un côté, les membres 
de l'audience et leurs agens, peu scrupuleux lors- 
qu'il s'agissait d'eux-mêmes, se faisaient accompa- 



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( '44 ) 

giier par des Mores arrne's qu'ils louaient à moindres 
frais que des Espagnols, et dont ils dissimulaient 
les crimes à tel point que le roi, sur les représenta- 
tions des jurés de Grenade, leur défendit d'admet- 
tre les nouveaux chrétiens dans leur escorte, « parce 
qu'il se commettait des violences énormes au des- 
service de Dieu (i). » Quoique cette ordonnance fût 
corroborée par la menace d'une amende de 10,000 
maravédis, elle ne fut pas respectée (2). Dans un 
Etat où les magistrats dominent, toute réforme qui 
frappe sur les corps judiciaires sera éludée ; qui l'ap- 
pliquerait? D'un autre côté, la sévérité que déploya 
l'audience contre les Mores porteurs d'armes sans 
permis, ou avec des licences contestables, produi- 
sit un mal encore plus grand. Les nouveaux chré- 
tiens, qui tout-à-coup se trouvaient plaôés sous un 
régime étranger et sous le joug de conquérans dont 
ils comprenaient imparfaitement la langue, ne pou- 
vaient prendre aucune précaution contre la fraude; 
des officiers des tribunaux inférieurs leur vendaient 
de faux port-d'armes avec lesquels ils se croyaient 
en règle; d'autres officiers les poursuivaient, et, sans 
tenir compte de leur bonne foi, le plus souvent ils les 
condamnaient à l'exil. Qu'était-ce quand ils se trou- 
vaient réellement en contravention avec les ordon- 



(1) Ordonnance datée de Mcdîna dcl Campo, le ao 
avril i5i5. ( Ord, de Gran», fol. 366. ) 
(a) Voyez Ord. de Gran., fol. Sjg, 



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( M5 ) 

nances? La justice alors se montrait impitoyable. 
Ces exiles passaient en Afrique pour servir de guides 
aux corsaires barbaresques^ ou ils allaient rejoindre 
lès monfis, dont le nombre augmentait chaque jour. 
C^est à cette ëpoque, je crois, que parurent les deux 
chefs de monfis, Arroba et Canari (i). Le premier 
fit périr, dit-on (2), plus de quatre mille personnes 
avant de tomber entre les maiiis des Espagnols. Il 
se tenait d'habitude à la pointe de Grciiade, dans le 
ravin d'Aguas-Blancas, que longe la route la plus 
fréquentée du pays, celle de Guadix. Canarii plus 
audacieux encore, sVtàit établi au milieu de laVega, 
près de Santafë, dans les cëlèbres bosquets de Soto 
de Roma. Les ravages que firent ces deux hommes 
et leurs bandes sont incalculables,* parce qu'ils se 
Combinaient avec ceux des saliéadores, c'est-à-dire 
des Mores africains que lés corsaires lançaient dans 
le royaume (3), Oii recourut à divers moyens pour 

(i) Le second figure dans une comédie de Caldëron^ in** 
tilolée ! ia Nina de Gomet Arias* Caldéron, ordinairement 
exact, fixe l'époque. de Faction au règne d'Isabelle et au 
sîége de Benameji; mais il s'est évidemment trompé ici, 
aucune expédition contre Benameji n'ayant eu lieu sous le 
règne de cette princesse. (Voyez la Nina de Gomez Ana, Jor- 
nada prima, escena prima, tome 2, page 289 de l'édition 
de Leipsig, i8a8.) 

(2) Voyez Guerras civiles de Granada, por Peret de Gine^ 
Hita, vecino de Murcia; Madrid, i833, t. 2, p. a; 

(3) Il ne faut pas confondre les saltéadores avec ks Gan* 

II. 10 



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( i46 ) 
arrêter, les brigt-tndages des monfis et des saltëado- 
res. La peine de Texil fut changëe en deux mois de 
prison popr le/s» Mores oui usurpaient le droit de 
porter des arpies (i); mais comme on maintint la 
confiscation de leurs biens, on ne faisait que rçcu- 
'1er le moment où ils ^taiept forces de s'enrôler 
parn^î le§ nipnfis. Une autre ordonnaqçe di^crëta 
pçine de mort frontre les saltéadores, et adjugea 
comme esclave à Vadalid qui |e prendrait, tqul bar- 
baresqpe $aîsi sur le territoire chrétien, ou radme 
ailleurs (2). Pour encourager les marins andaloui à 
faire )a course^ le roi renonça au droit du quint qu'il 
percevait sur les prises ; mais cela encore n'eut que 
des effets insignifians ; les armemens, l'esprit d aTeo- 
ture »e dirigeaient ailleurs depuis la découverte de 
l'Amérique. Enfin, l'on imagina de faire faire la 
police (lu pays par les Mores eux-mêmes. D'aprè» 
les termes d'un ëdit qui fut rendi:^ à Balbuena, le 23 



doub* Les deraiers venaient d'Afrique et se joignaient 
aux monfis, séjournant plus ou nnioins long-temps en Es- 
pagne, parmi leurs coreligionaires , qu'ils soutenaient 
dans Içur esprit de rëbellion. Les sahéadores ne feisaieni 
que passer. Leur nom signifie ooleurs. Cette quantité de dé- 
nominations différentes pour exprimer k peu près la ménMi 
ebose, paraîtra incommode aux lecteurs, mais nous tenoBS 
à être exacts. 

(i) Sérille, 26 avril i5ii. (Voyez Oni, de Grau., fel. 365.) 
(2) Burgos, a4 février i5o4. (Voyez iVii^pa fwopilacmf 
liv. 8^, lit. s, loi 12.) 



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( -47) 
octobre i5i4 (i), l(*s alcaldes, alguazils, regidoreu 
el jures de chaque bourg ou village devenaient rcn*- 
pofisables des dëgats commis par les saltëadores, et 
ils étaient dëclar^s complices de ces maraudeurs s'iU 
ne se mettaient en chasse avec leurs administres, au 
moment où la bande traversait le territoire de leur 
commune. Ils devaient continuer la poursuite jus-* 
qu'aux limites de là commune voisine^ faire préve- 
nir Talcalde par des coureurs, sonner le tocsin, et 
ne se retirer qu'après avoir indique la direction des 
fuyards. Cela s'appelait donner la piste, darelrastrù. 
Eïiger d'hommes désarmes qu'ils barrassent le pas- 
sage à une troupe de corsaires ëtait un peu dur. Na-" 
turellement on n'obtint rien de bon d'une ordon- 
nance pareille, que la présence de postes militaires 
aurait seule pu rendre efficace. Le remède à la situa^^ 
tion était ailleurs que dans ces règlemens inexécuta- 
bles et dangereux, parce qu'ils fournissaient des pré- 
textes légaux à la vexation. Don Fernando le sentit 
parfaitement ; il avait tracé dans son esprit un plan 
plus large : au dehors, il voulait avoir, sur la côte 
d'Afrique, une ligne de garnisons renforcée d'une 
flotte, pour surveiller le pays d'où sortaient les cor- 
saires; au dedans, faire adopter une marche bien^ 
veillante envers les nouveaux chrétiens : véritable^ 
unique moyen d'éteindre la" turbulence des races 
conquises; mais il lui était plus facile de réaliser la 

(i) \oyczNu€9a recopîL, liv^ a6, lit. i, loi 17» 



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( i48 ) 
première partie <lc ce plan que de r<fussîr dans la se- 
conde. En treize années, il se rendit maître de huit 
repaires de pirates (i), et plaça sous la suzeraineté de 
la Castille les petites principautr^s dont se composa 
plus tard la régence d'Alger, tandis qu'à l'intérieur 
il ne lui fut donné que de témoigner sa bonne in- 
tention. Sa volonté d'arrêter les tracasseries des gens 
de loi était si connue, qu'elle fait le seul considérant 
d'une cédule expédiée, peu de jours après sa mort, 
au président de la chancellerk, à Grenade, pour 
lui enjoindre d'honorer les nouveaux chrétiens, et 
de les traiter favorablement (2). Il se croyait obligé 



(i) MelîUa, occupé en 1^97; le penon de Velez en' i5oSS; 
Mars-\lquivir en i5o5; Oran en iSog; Tennis, le penon 
d'Alger (aujour^hui le phare), Bougie et Tripoli en i5ko. 

(a) Madrid, 18 février i5i6. (Voyez Ord, de Gren.^ fol. 367.} 

Nous devons compléter ici la série des ordonnances ren- 
dues ^ous la reine doua Juana : Sévllle, la mai i5ii. Le 
roi, sur la demande des Morisques ( on ne gardait pas la 
promesse à eux faite, au momient de leur conversion, de 
donner force aux contrats rédigés en arabe antérieuremeni 
à la conversion), ordonne d^appliquer à ces écritures \e& 
lois mores, et k celles qui ont été faites depuis la conver- 
sion, les lois du royaume. (Voyez Ord. de Gren*j fol. 385.) 

Arevalo, i5 février i5t5. La reine (beaucoup de Mores 
de Castille, ou Aragon, commercent dans le royaume de 
Grenade, malgré les défenses) renouvelle ces défenses, sous 
peine de mort .et de confiscation des biens, applicable uti 
tiers au délateur, un tiers au juge,. un tiers au fisc. Elles fu- 
rent encore renouvelées par Charles-Quint, le i3 juillet i5ao- 



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( H9 ) 
de protéger les Mores en toute circonstance ; mal- 
gré cela, il les laissa en proie au régime le plus op- 
presseur. C'est que l'esprit public s'offposait h l'ac- 
complissement de ses promesses ; et l'esprit public 
est une puissance contre laquelle les rois, même les 
rois absolus, échouent. 

Dans ses propres Etats, où il y avait beaucoup 
moins de bien à faire, et surtout beaucoup moins de 
mal à empêcher, don Fernando n'eut qu'à suivre 
les vues de sa noblesse. Déjà, aux cortès d'Ori- 
buela, en i488, il avait, à la demande des trois bras, 
amélioré la condition des Mores musulmans, soit 
en diminuant les charges qui pesaient sur eux, soit 
en précisant le sens des lois qui les régissaient. Les 
nobles aragenais «et valenciens comprenaient leurs 
intérêts d'une manière merveilleuse pour l'époque ; 
ils savaient qu'entre la richesse du seigneur et le 
contentement des vassaux, il y a une corrélation in-r 
time; ils allaient au-devant de toutes les idées sages 
que don Fernando voyait repoussées en Castille, ils 
les provoquaient. Du temps d^Isabelle, craignant 
que la reine s'étayât sur leur résistance, pour arriver 
au baptême des Mores, les seigneurs valenciens 

Marmol prétend (liv. a, chap. i, Hist del rehelUon) que sous 
le règne de dona Juana on interdit aux nouveaux chrétiens», 
de porter le costume moresque. Il semble assigner l'an i5o2 
pour date à cette ordonnance, qui ne fut certainement pas 
rendue. C'est une double inexactitude échappée par hasard^ 
à un écrivain très-exact. 



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( .5o ) 
avaient consenti à recevoir Tinquisilion; en i5iq, 
aux cortès de Monzon, préoccupes toujours du sort 
de leurs vassaux^ ils demandèrent, en échange duœ 
contribution de cent mille livres, destinée à la guerre 
d'Afrique, et obtinrent, avec d'autres avantages, là 
sanction légale de la promesse que le roi leur avait 
faite huit années auparavant. Les actes de ces cortès 
de Monzon eurent tous une extrême importance ; il 
fut convenu que les rois d'Aragon les mentionne- 
raient spécialement dans le serment qu'ils prêtaient 
en recevant la couronne» Don Fernando s'en^gea, 
pour lui et pour ses successeurs, h respecter en par- 
ticulier le privilège des Mores aussi reUgieusement 
que les autres. Voici la traduction de cette charte 
remarquable (i) : « Nous faisons.un nouveau ^m 
pour les Mores établis, domiciliés et habitant dans 
les cités ou yiUes de la juridiction royale, comme 
dans les cités, villes, villages et hameaux de la juri^ 
diction ecclésiastique , ou qui dépendent de3 riches 
hommes, nobles, chevaliers, bourgeois, ei^tn de 
quelques personnes que ce soit^ déclarant qu'ils ne 
pourront être expulsés, bannis, chassés da royaume 
de Valence ni des cités et villes royales de ce 
royaume, contraints» ni forcés de se faire chrétiens* 
Nous voulons encore, et telle est notre volonté, que 
ni par nous ni par nos successeurs, il ne soit apporté 
^ucun empêchement au commerce et négoce de^ 

(a) Voyez \e texte aux Pièces justificatives, n^ II. 



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( î5. ) 
Mores du^it royaume, non plus qu*à leurs rela-^ 
tions d'a(¥aires avec et parmi les cfir<^tiens; mais 
qu'ils puissent au contraire les conduire liDrementy 
comme ils l'ont eu pour coutume jusqu aujourd'hui.» 
Ainsi se trouva consacrée la liberté du culte roaho- 
métan dans le royaume de Valence, et par un acte 
tout semblable dans le royaume d* Aragon, presque 
au moment oii Tislam était proscrit en Castille. Cha- 
cun des deux peuples suivait sa voie, mais un évé- 
nement inattendu les amena bientôt dans le même 
sillon. 

Don Fernando mourut le 22 janvier i5i6, à l'âge 
de soixante-trois ans ; il ne laissait pas d'enfans de 
son second mariage (i). La couronne d'Aragon, 
jusqu'alors portée par des princes nationaux, dont 
il avait été le plus accompli, passa sur la tête de la 
reine de Castille. La réunion des deux royaumes 
ëtaif consommée, la monarchie espagnole fondée, 
et la prédominance fatale des Castillans dans cette 
monarchie ne devait pas tarder à se révéler. Cepen- 
dant, la séparation constitutionnelle subsista encore 
quelque temps. Don Fernando nomma deux régens 
pour gouverner, au nom de la reine, jusqu'à l'arrivée 
de l'archiduc Charles d'Autriche. Il donna la ré- 
gence du royaume d'Aragon à son fils naturel, don 
Alonso, archevêque de Saragosse, et désigna, bieii 

(1) 11 avait épousé, le 18 mars i5o6, Germaine de iW?^ 
nièce de Louis XII. 



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(i50 

à contre-cœur, pour la Çastille, le cardinal Ximer 
nez, en disant : « Au fait^ c'est un homme de bon- 
nes inteiitions, crëature de la reine et la mienne^ et 
il n'a point de paren3* ii 



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I 



CHAPITRE X, 



BON A JV ANA IT BON CABLOS !•' (cHAKLES-QUIHT), &OIS dVsPAONE. 
Origine des comnnidades de Gastille et de U gerroania de Valence. 

(i5i6 à iSao.) 



Charles se trouvait en Flandre au moment de la 
mort de *son aïeul. Il ëtait alors âge de seize ans, 
n*avait jamais vu l'Espagne, et suivait exclusivement 
les conseils des seigneurs flamands qui l'entou- 
raient Comme son père Philippe - le - Beau , il 
n'attendit pas qu'une transaction régulière, qui ne 
pouvait, souf&ir la moindre difiicultë dans les cir- 
constances d'alors, l'appelât à s'asseoir sur le trdne, 
ov à prendre les rênes du gouvernement : de sa 
propre autorité, il se déclara roi de CastiUe et d'Ara- 
gon, et il envoya pour rëgent dans le premier de 
ces pays le doyen de Louvain, Adrien Florent, son 
prëccpteur, homme de basse nsiissance, qu'il fit 



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( '54) 

élever depuis à la papauté (i). Mais comme il re- 
connut en Ximenez des qualités et des dispositions 
propres à favoriser ses plans, jointes à une am- 
bition tenace qui en faisait un ennemi, il révoqua 
les pouvoirs d'Adrien, et accrédita simplement son 
précepteur auprès du cardinal, sous le titre singu- 
lier èi amhfissadeur, c^est-à-dire de swveUlant. Tout 
cela n'était qu'un conflit entre deux usurpations : 
don Fernando, simple régent lui-même, n'avait pas 
eu le droit de disposer par testament de l'adminis- 
tration du royaume ; et Charles, héritier présomptif, 
avait besoin du consentement de la reine et de celui 
des cortès pour exercer une autorité quelconque. 
Ximenez, dès qu'il eut réglé à son avantage la ques- 
tion qui le touchait, accepta volontiers la charge de 
faire triompher les prétentions du jeune prince. Son 
génie se plaiaait aux ]iitté.<t otnrefrred; porté par tem- 
pérament à soutenir la dottrine du pouvoir absoki, 
il aimait à jeter sa volonté dafis la bdlafliicf, cdtûflie 
Br«una3 soo épée^ ci J^ani軫fai devâM le fm, dk-it, 
tous k» noMès de Cftstflle liés àu bcmt èb Aia tw- 
delière ; ir et comme une déptitatidil dé k gtUtl<kséé 
discutait avoe loi; la v^silevi^ des actes qtfî tin.c5é«tfé^ 
raient larégiRice, il manlf^ à^é canoné i^ssrdg^» 51HI6 
SCS fcmétres^, en dkumt : «Ymid m^^ at^ft^ts ; )é 



(i) Adrien fut élu pape le 9 janvier iSal, couronné le 3o 
janvier de la même année, et mourut le t4 septembre |5a3. 
il étail fils d'un tisserand. 



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( ^55) 
m'en rapporte à leur avis. » Jadis cet argument n'eut 
pas été sans rëplique : alors la noblesse castillane nt 
pouvait que protester contre Toubli des fonyies cons- 
titutionnelles. Charles fut proclamé roi conjointe- 
ment avec sa mère , presque sans opposition ; et le 
17 septembre de Tannëe suivante (i5i7)» il dé- 
barqua au port de Villaviciosa , suivi d'une nom- 
breuse cour de seigneurs flamands. Un règne com- 
mence sous de tels auspices annonçait assez les vio- 
lences dont il fut rempli. L'archiduc d'Autriche^ 
rêvant dëjà ses brillantes destinées , ne venait point 
administrer suiyant les lois, mais exploiter « dans 
rintérét de sa propre grandeur, le premier peuple 
qui lui ait fait porter une couronne royale : aussi 
l'histoire ne le dësigne-t-elle jamais par son nom es-" 
pagnoly don Carlos P' ; elle le nomme toujours, avec 
raison, Charles-Quint. Pour l'Espagne il fut, en 
toute circonstance, Tempereur, un soleil dont les 
rayons brûlaient. 

Le cardinal Ximenez avait mis à profit les dix- 
neuf mois de sa régence pour organiser en Castille 
une sorte de garde nationale, qu'il appelait milice 
ejffectiçe. C'était un instrument à double tranchant, 
comme toutes les institutions populaires* Ximenca^ 
s'en était servi seulement contre la noblesse, Charles 
le tourna contre la noblesse et contre le peuple; il 
devart le voir bientôt tourné contre lui-mêmie. Les 
dilapidations des Flamands, les procédés arbi^ 
•traires de la cour excitèrent tant de dégoût, qa'uo 



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( >56) 
parti se forma pour maintenir les privilèges de 
toutes les classes contre les envahissemens de la 
couronne. Trois chevaliers des plus illustres fa-p 
milles du royaume , Juan de Padilla , Fernando 
Davalos et Pedro Laso de la Vega , prirent Tinitia-p 
tive du mouvement. En février i520y ils formèrent, 
sous le vieux titre de comunidades , une associa- 
tion entre les seigneurs et les villes qui se croyaient 
lésés par le nouvel ordre de choses. D'autres mem- 
bres de la grandesse. et des prëlats se joignirent à 
eux. Cette révolte avait un caractère bien positif de 
Fraction aristocratique; mais son drapeau ëtait le 
drapeau populaire, et le drapeau rallia une partie du 
peuple. Les comuneros prenaient pour programme 
}a restauration de dona Juana comme reine unique, 
l'expulsion des Flamands, la rëgence de Tarchiduc 
Charles, et sa résidence obligée en Espagne. Doâa 
Juana leur donna son approbation , et reçut leurs 
sermens. Avant de prendre les armes, ils avaient 
usé de moyens pacifiques pour obtenir le redresser 
ment de leurs griefs, et pour empêcher le départ 
du roi ; mais Charles, pressé de passer en Allemagne 
pour y prendre la couronne impériale, que lui avait 
comme léguée son aïeul paternel, Maximilien P' (i), 
monta sur un vaisseau sans écouter leurs plaintes, et 
la guerre civile commença. 

(i) MaximiJien mourut le 12 janvier iSiq. Charles- 
Quint fut élu empereur le a8 juillet iSig, et couronné le 
^3 octpbre iSao. 



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(»57) 
Vers le même temps une autre association « dont 
la tendance ëtait diamétralement opposée, se cons- 
tituait dans le royaume de Valence, sous le nom 
nouveau de germania (confrérie). Celle - ci , formée 
par les plébéiens , était dirigée contre la noblesse* 
Néanmoins elle tendit la main à celle des comune- 
ros; contradiction qu'expliquent assez les expédiens 
ordinaires de la politique. Elle avait pris naissance 
fortuitement d'un excès commis par le peuple de 
Valence , et de la crainte du châtiment. Le 7 août 
iSig, un moine franciscain prenant texte de l'exé- 
cution capitale qui devait être faite sur quatre per^ 
sonnes convaincues du péché contre nature, prêcha 
de manière à enflammer ses auditeurs d'un zèle fa->> 
natique. Le chapitre de la cathédrale retenait pri- 
sonnic^r un jeune clerc, prévenu du même crime* 
En vertu des immunités de ^Eglise, il s'était réservé 
le jugement de cette cause, et il n'avait prononcé 
qu'une sentence de condamnation à l'emprisonne- 
ment perpétuel. Cela déplut à la multitude. Au sortir 
du sermon, quelques individus crièrent qu'il fallait 
aller à la cathédrale demander le clerc. Leur propo- 
sition trouva de l'écho. Le peuple entier s*ameuta. 
L'église, assiégée, défendue par l'archevêque lui- 
même, fut à la fin envahie; et le malheureux clerc, 
traîné au bûcher, périt avec les quatre autres coupa- 
bles. On était alors en temps de peste ; la noblesse 
avait quitté la ville, le peuple y régnaité Le gouver- 
neur, don Luis Cabanelljk, qui résidait à Morviedro, 



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( i58 ) 
rwint k Valence le lendemain pour y instruire celle 
affaire. Comme il arrive souvent , lorsque la masse 
d'une population a pris part au désordre , il ne pût 
obtenir aucune preuve contre des particuliers, et il 
s^en retourna sans avoir mis personne en accusa^ 
tion ; mais les provocateurs , qui redoutaient d'être 
recherches plus tard, imaginèrent, pour.se mettre 
à l'abri , de reprendre une organisation de compa- 
gnies bourgeoises ëbauchëe du temps du roi don 
Fernando, lorsque l'on craignait une descente des 
Turcs. Ils commencèrent aussitôt à se former en es^ 
couades, sur le modèle de la milice effective, et 
prirent en leur langue le nom de la sainte Herman-* 
dad, se qualifiant aussi de sainte confrérie (^sarM 
germanid). Le prétexte qu'ils donnaient à cette nou- 
veauté devait leur concilier, ainsi que leur nom, les 
suffrages des gens religieux, surtout des moines, 
dont plusieurs s'enrôlèrent parmi eux. Ils* décla- 
raient qu'ils s'armaient contre les Mores , se n>éna- 
géant par - là un moyen de s'élever contre les pro- 
tecteurs des Mores, les nobles, auxquels ils en vou- 
laient uniquement. Le peuple de Valence avait peut- 
être à se plaindre de la noblesse depuis quelques 
années^ Pendant une espèce d'interrègne , les lois 
perdant de leur force , il s'était rencontré des sei* 
gneurs qui abusaient des privilèges de l'ordre éques- 
tre , qui se portaient a des outrages envers les plé- 
béiens, contractaient des dettes* et ne les payaient 
qu'en insolences. Quoique <es torts fassent les torts 



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( '59 ) 
àé quelques individus, ils auraient molivé la germa- 
nia, si la germania s'ëtajt restreinte à n'être qu'une 
association pour la réparation lëgale des injures; 
aussi beaucoup de personnes honnêtes et pacifiques 
avaient adopte d'abord l'idée de cette confrcfrie : 
mais le grand vice des associations populaires, c'est 
qu'elles s'ëcartent toujours de leur objet. Une fois 
que la machine fut en mouvement, les gens à mau- 
vaises passions s'en emparèrent. La confrërie n'avait 
pas encore fait de grands progrès, que dëja l'on ré- 
vélait son but à haute voix. En y entrant, les germa- 
nos juraient de se soutenir mutuellement contre )a 
noblesse, et de sacrifier à cette fin leurs biens, leur 
sang, leur vie. Aux mois de septembre et d'octobre, 
les cardeurs, les tisserands, les cordonniers et les 
chaipentiers parurent successivement en armes sur 
la place publique, pour y passer la revue de chaque 
corporation, malgré la défense des régidores de Va- 
lence; puis, l'impunité les encourageant, les germa- 
nos tinrent une assemblée générale où ils se consti-* 
tuèrent en ligne, sous la direction de treize syndics. 
Chaque membre de ta germania prêta serment de 
s'en rapporter, pour tous ses procès, au tribunal ar- 
bitral des treize, sans recours aux fueros du royaume. 
Cela fait, ils envoyèrent au roi le procès -verbal de 
leur délibération, et l'accompagnèrent de vives 
plaintes contre les seigneurs, qu'ils eurent grand 
soin de représenter comme de scandaleux fauteurs 
de l'hérésie musulmane. Charles rc^pondit en auto-* 



L 



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( i6o ) 
risant la gennania, mais sous la Surveillance dugou-* 
verneur. 

Le 28 dëcembre^ les gemianos nommèrent leurs 
syndics définitifs. Ils les choisirent dans la Hé da 
peuple. Celui d'entre eux qui se montra le plus exa- 
ge'ré devînt le seul chef et l'idole des confrères. C'é- 
tait un ouvrier tisserand, nommé GuiUen Sorolla , 
homme violent, qui pourtant ne manquait pas d'une 
certaine habileté. A mesure qu'il acquit de l'empire 
sur le peuple, par la hardiesse de ses propositions^ 
Sorolla se laissa entourer de l'appareil de la gran- 
deur ; il eut ses gardes, et affecta le faste d'un prince< 
Lorsqu'il sortait de sa maison ^ la foule se pressait 
sur ses pas, obéissait à un signe de lui^ se disputait 
les morceaux de ses vétemens^ Cet homme comman- 
dait à Valence en souverain^ et ne tenait aucun 
compte du gouverneur. Il prétendit avoir le droit de 
citer à la barre de son tribunal les chevaliers qui 
s'opposaient à l'exécutioif des statuts de la germa* 
nia, ou qui seulement les méprisaient ; il leur intenta 
des procès , Fun desquels se termina par une sen- 
tence de mort< La noblesse effrayée revint à Valence, 
et députa quelques-uns de ses membres vers le roi^ 
pour se plaindre. Charles était à Barcelone, où il ve- 
nait de prêter serment comme prince de Catalogne, 
après l'avoir prêté à Saragosse comme roi d'Aragon. 
Il devait remplir encore la même formalité à Va- 
lence ;'et les nobles tenaient d'autant, plus à ce qu'il 
la remplît en personne , suivant les exigences de la 



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( .6. ) 

Consiitutiou, que sa présence était seule capable dt* 
rétablir Tordre. Us le conjurèrent donc de venir au 
plus tôt ; mais le roi répondit qu'il enverrait trois 
délégués munis de ses pleins-pouvoirs; En même 
temps, il fit défendre aux germanos de s'armer. 
SoroUa saisit adroitement cette occasion. Tout en 
réclamant contre la décision dit roi, il protesta de sa 
fidélité^ et s'engagea, au nom de ses confrères, à con- 
traindre les nobles dans l'affaire du serment. Cette 
manœuvre valut à la germknia un privilège en forme, 
qai la reconnaissait comme association régulière, 
lui donnait le droit de se constituer en corps armé, 
et de passer chaque année quatre revues géiiéirales. 
Sorolla expédia aussitôt dans le royaume des copiés 
du privilège ; l'effet en fut immense. De gré ou de 
force, les petites villes des en^^îrons de Valence, 
même les vassaux chrétiens des seigneurs entrèrent 
daiis la ligue. Au nord du fleuve Xucar, il n'y eut 
guère d'endroits où la germania ne fût reçue aVec 
enthousiasme. 

Sur ces entrefaites, le cardinal Adrien Florent, le 
vice- chancelier et le régent de la chancellerie d'A- 
ragon arrivèrent à Valence pour y prêter serment au 
nom du roi. La noblesse , assemblée en cdrtès , re- 
fusa, de concert avec le htks ecclésiastique, d'ad«- 
mettte les délégués; elle persista dans ce refus, 
malgi'é deux ordres successifs. Charles attendait 
toujours à Barcelone le retour de ses envoyés. Il 
mettait à violer la Constitution une opiniâtreté cho-« 
II. II 



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( r6i) 
quante, car elle estait sans but, les cortès offrant de 
le laisser libre au plus tard dans rrcnte jours, et lui 
ne se pressant pas de partir pour T Allemagne. Le 
fait est qu'il ne craignait pas un retard; il redoutait 
les explications, et ne voulait pas entendre discuter 
2^on titre. U avait tort; en ce moment, il aurait cer- 
laînement obtenu des nobles de Valence une con- 
sécration facile de son usurpation. Le cardinal 
Adrien, voyant que la discussion n'avançait pas, ait 
en mouvement la germania. Huit mille confrères dé- 
61èrent devant lui le 19 ff^vrier i520, bannière en 
tête, tous bien armés, criant : P^içe le roi! Le car- 
dinal les applaudissait. Il salua gracieusement la ban- 
nière des tisserands, qui lui rappelait son ancien 
métier ; mais les cortès ne se laissèrent pas intimi- 
der. Enfin, les troi^y^élégués quittèrent Valence sans 
avoir accompli leur mission, et Charles s'achemina 
au mois de mars vers la Galice. Sur la route, il reçut 
les députés des comuneros , qu'il renvoya mécon^ 
tens. Dans les cortès qu'il tint à Santiago, il acheva 
de brouiller s^& affaires. Il était à la Corpgne, prêt 
à s'embarquer, lorsque les nobles de Valence et les 
germanos lui adressèrent leurs dernières supplicar 
tions. Les nobles sollicitaient un édit pour dissoudre 
la germania; les germanos demandaient ^u'il y 
eut désormais dans le conseil municipal deux places 
de jurés réservées pour eux , ou dii moins pour les 
corps de métier. Charles fit aux uns «t aux auij:e5 
Mme réponse évasive, promettant de nommer on y^ 



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( '63 ) 
roi, et de rinvestit* des pouvoirs suffisâns. Il remit 
en même temps à Juan Caro » Tenvoyë des gerraa- 
hos, une lettre de recommandation pour le futur 
vice-roi, auquel, trois jours après, il donna des ins- 
tructions tout opposées ; duplicité indigne d*un mo- 
narque^ et dont il est impossibles de comprendre 
l'intention. Ses dernières mesures étant prises « il 
^'embarqua et fit voile, le 20 mai, pour les côtes de 
Flandre, laissant le cardinal Adrien, re'gent de Cas- 
tille, se de'battre avec les difficultés qu'il avait créées 
à plaisir. On ne pouvait pas encore se douter que ce 
prince obstiné, indécis, perfide, aurait le génie des 
fondateurs d'empires» 



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CHAPITRE XI. 



L*EMPRRKUR CH AàlLftiî><iniNt R()t D*ESP'À6KE. 



La /^termknia. — Baptême des Mores du royaume de Valence. 



(i5ao à i5aa.) 



Le vice - roi promis, don Diego de Mendoza, 
comte de Melito, fit son entrée à Valence le 20 mai 
i52o. Les cortès lui prêtèrent serment le même jour, 
mais en réservant tous leurs droits par une protes^ 
tation. Contre l'attente générale, le comte de MeKto 
avait mal reçu les treize. SoroUa lui ayant montré la 
lettre de recommandation du roi, qui était datée du 
y mai, il en avait exhibé une autre, datée du 10, qui 
mettait au néant les prétentions des germanos , et il 
avait même déclaré qu'il ne reconnaissait pas la coq- 
frérie ; mais sur ce dernier point, il parait qu'il agis- 
sait plutôt d'après l'esprit que d'après la lettre de 
êes instructions. Alors Sorolla changea ses batteries: 



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I 



( i65 ) 
il prit pour base la protestation des nobles , et re- 
fusa de reconnaître Tautoritë du vice-roi. La grande 
affaire du moment ëtait le renouyellement du conseil 
municipal ; SoroUa brava le vice-roi jusqu'à dire que 
le sang couvrirait tous les paves de l'hôtel-de-ville , 
ou que les germanos auraient deux jures : il tint 
parole, et triompha. Le conseil, renouvelé le 26 mai, 
admit dans son sein les deux jurés plébéiens, qui 
furent nommés avec deux autres de Tordre des gen- 
tilshommes et deux bourgeois. Don Diego de Men- 
doza donna, dans cette occasion, la mesure de son 
incapacité ; il refusa de ratifier Télection, mais laissa 
fonctionner les jurés. Enhardi par le succès, Sorolla 
expédia partout des copies de la lettre royale , qui 
était datée du 7 mai , sans mentionner celle qui la 
révoquait. Il obtint par-là quelques adhésions, dont 
la seule importante fut celle de Morviedro. Les ger- 
manos de cette ville enlevèrent de vive force la cita- 
delle, et y massacrèrent tous les chevaliers. Une au- 
dace encore plus grande leur réussit à Valence. En 
trois jours d'émeute ils effrayèrent tellement le vice- 
roi, qu'ils le forcèrent à quitter la place. Don Diego 
s'évada le 6 juin, passa d'abord à Cocentayna , puis 
il s^avança jusqu'à Xativa, où les germanos formèrent 
sous ses yeux leur association. Le ^3 juillet, il se re- 
tira dans le château de Xativa ; mais, ne s'y croyant 
pas encore en sûreté, il en partit sur le soir, et de- 
manda un refuge au duc de Gandia, qui, par sa fer- 
meté, maintenait l'ordre dans son district. 



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( •«« ) 

Il ne restait qu'un très-pelit nombre de villcfl fir? 
dèles à la cause des nobles ou des loyalistes, comme 
on les nommait. Au midi du Xucar, don Ramon de 
Rocafuli, isolé à Âlbateraf et dao Pedro Maz» dans 
la même position à Moxente, faisaient tête brave-? 
ment contre les germanos d'Orihuela et de Xativa, 
qu'appuyaient ceux d'Alicante et les comuneros de 
Murcie. Le marquisat de Dénia, la duché de Gandia 
n'ayaient été qu'en partie préservés de la contagion. 
Au nord du fleuve , toute la vallée du Guadalaviar 
appartenait aux germanos. IjCS loyalistes conservaient 
encore, mais avec peine, Torres-Torres, près deMor- 
yiedro, le val de Segorbe et Jerica ; plus baut,Ondai( 
Peniscola, Benicarlo, San Matheo et Morella^ dont 
les habitans étaient fort animés contre les germanos* 
Les seigneurs se cantonnaient dans leurs châteaux, 
et suppliaient le vire - roi de se servir d'eux. A Va- 
lence, les treize commençaient à voir qa'ils étaient 
menés par un intrigant ; ils ne pouvaient plus retemr 
le peuple, et cherchaient a nouer des négociations 
avec le vice-roi. Don Diego de Mendoza, effrayé de ia 
situation qu'il s'était faite, ne sachant pas ce qu'il pou- 
vait, craignant de se compromettre de tous les côtés, 
repoussait les prières des seigneurs et les ouvertures 
des treize; il attendait on ne sait quoi. Il donna ea- 
fin, le 17 août, à la noblesse du royaume. Tordre de 
le venir trouver à Valdigna, où il voulait former un 
corps d'armée ; mais qoand il se vit entouré de che-r 
yaliers, ses scrupules se réveillèrent, et il n'imagina^ 



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(' «67 ) 
rien de mieux que de faire envoyer une dëputatton 
au roi, pour en ofetenir des înslmclîons. Charles 
e'fait en Allemdgtie. La couronne d« TEmpire, qu*il 
avait pos^e sur son front, lui causait des soucis bien 
autrement graves que ceux dont on venait Tentrei*»- 
nir; il ne se hâta pas de de'pécher les députes. Ces 
Fêtards, joints à la longueur de la rotife, prirent tout 
ce qui restait de Tannée i520 et les quatre premiers 
mois èé Tannée suivante. Pendant que Ton allait 
chei^cher si loin le remède qui était tout prt^s , les 
germanos achevaient de se rendre les maîtres à Va- 
lence. Ils avaient exclu des emplois tout re qui n'é- 
tait pas de leur confrérie , massacré , pillé leurs en- 
nemis ; enfin, établi le règne de la terreur. On devine 
aisément quel accueil ils firent à Tenvoyé de Charles- 
Quint, «n simple secrétaire nommé Jiiâr/i Gonzalez, 
lorsque ce personnage se présenta seul pour leur 
notifier ks ordres sévères de Tempereur. Juan Gon- 
zalez faillit être lapidé. Il s'échappa de Valence le 
29 avril, et alla rejoindre le vice-roi. Les germanos 
devenaient donc des rebelles ; la situation était net- 
tement dessinée; don Diego de Mendoza pouvait 
Hgtr. 

Aussi mauvais général qu'il était mauvais politi- 
que, le vice-roi perdit encore un temps précieux. Il 
parlementa , demanda des choses inadmissibles , 
(elles que le désarmement des germanos sans con- 
dition, désespéra par-là les bons citoyens, et donna 
de la force aux rçbelles. Toutes les maisons des nota(,- 



i 



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(168) 
bles furent saccagées à Valence ; une ëmeute y ëclata 
contre les Mores, fomentée dans le but de ranimer 
l'élan insurrectionnel par le vieux levain de fana- 
tisme , qui n'empêchait pas les mêmes hommes de 
fouler aux pieds la sainte hostie après avoir égorge 
un musulman. Pour faire naître cette émeute , les 
meneurs inventèrent une histoire de meurtre que des 
Mores esclaves auraient commis sur les enfans de 
leurs maîtres ; fable que l'on débitait toujours avec 
succès devant la populace. En sortant du quartier 
moresque, les treize amenèrent leurs sicaires sur la 
place publique , et ils en passèrent la revue ; il se 
trouva six mille hommes : c'est avec ces forces qu'ils 
se décidèrent à prendre l'offensive. 

Leur coup d'essai fut d'enlever aux loyalistes San-. 
Matheo, Benicarlo et Peniscola. Le 24 juin, ils nom- 
mèrent deux généraux , à chacun desquels ils con- 
fièrent environ deux mille hommes. Le premier, 
Miguel Estelles, devait se porter sur Morella, et for- 
cer cette ville à rerevoir la germania ; le second, Vir 
cenle Periz, marcher entre le vice-roi, qui se tenait 
toujours à Gandia, où il venait seulement de convo- 
quer les nobles et leurs vassaux. Tous deux, en par- 
• tant, proclamèrent qu'ils allaient exterminer les Mo- 
res ou leur administrer le baptême; ils voulaient, 
disaient-ils, justifier le titre de la sainte germania. 

Estelles fit diligence, parce qu'il avait appris que 
les loyalistes assiégeaient San-Matheo. A son passage 
par Onda, il y établit la confrérie malgré Fopposi- 



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( i69) 
tion de cent cinquante bourgeois, qui en sortirent, 
San-Matheo sVtait rendu le 25 juin; Estelies l'attaqua 
le 27, et s'en empara de nouveau. De là il fit som- 
mer Morella de lui envoyer un renfort de deux cents 
hommes. Pendant que ses parlementaires allaient si- 
gnifier cette sommation, il se détourna jusqu'à Chi- 
vert, gros bourg peuple de Mores, qu'il ravagea le 
3o juin ; il n'y baptisa personne. A Chivert, il reçut 
la réponse des habitans de Morella, qui avaient eu 
grand'peine à respecter le droit des gens sur la per- 
sonne de ses envoyés ; il prit alors la route de Mo- 
rella, mais rétrograda aussitôt, car un ennemi qu'il 
n*attendait pas venait à sa rencontre. 
C'était le duc de Segorbe, don Alonso d'Aragon(i), 

(i) Voici la généalogie de ce duc de Segorbe : 
Don Fernando-eMionesto, roi d'Aragon, eut pour troi- 
sième fils rinf^nt don £nrîque, celui qui remplit de trou- 
bles le règne du roi de Castille, don Juan IL Don Enri- 
que eut de sa seconde femme, dona Béatrix de Pimente!, 
un fils nommé aussi don Enrique, Celui-ci fut créé duc de 
Segorbe en 1469. PuisquMl vivait en 1 52a, je ne sais pour- 
quoi on donne le même titre à son fils, et je crois aussi 
que le titre d'infant ne lui appartenait pas, mais sur ces 
deux points j'ai suivi le style de l'historien Ëscolano, écri- 
vain fort instruit. C'est de don Ënrique et de sa femme 
dona Guiomar de Portugal y Castro que naquît don Alonso 
d'Aragon dont il s'agit ici. La reine dona Juana était sa 
cousine germaine, et il représentait directement la maison 
de Tiastamar dans sa dernière branche masculine lé§l- 
lime. 



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V C ï7<> ) 

que les insolences des germanos avaient irritif. Sans 
se laisser arrêter, comme le vîce-roî , par des sera- 
pales inopportuns, sans demander une commission 
en rè^e, doi^ AJonso sVtail fait seulement déléguer 
par son père, Tinfanf doa Enrique* possesseur de 
l'Etat de Segorbe, le droit de d^fei^re ses vassaux ; 
et amplifiant ce mandat^ il avait publii^ qu'il mar- 
chait au secours de Morella. Quatre cents hommes.,^ 
tant chrétiens que Mores, l'avaient rejoint au bourg 
d'Almenara, sur le grand chemin de Valence à Cas- 
tellon. Avec cette petite troupe , il poussa en avant. 
Les cent cinquante loyalistes d*Onda le rencontrè- 
rent à Viilareal ; ils l'aidèrent à prendre celte petite 
▼ille. Le i" juillet, il emporta d'assaut Castelion, 
qu'il mit à sac. Estelles s'était arrêté à Alcala de Chi- 
vert : une frayeur panique le saisit ; et dans le sot 
espoir de regagner Valence en suivant les bords de 
la mer, il vint se jeter sur le duc, qui lui barrait le 
passage à Oropesa, où la route touche le rivage. 
Conduits par un tel chef, les gcrnianos ne tirèrent 
aucun parti de l'avantage du nombre ; ils furent bat- 
tus, dispersés, et Miguel Estelles tomba entre les 
mains des loyalistes. Ce pauvre général paya chère- 
ment ses fanfaronnades ; don Alonso le fit écarteler^ 
Après cette exécution , le duc revint sur ses pas , et 
il reprît la position d'Almenara, qui protégeait le 
val de Ségorbe contre les incursions des germanos 
de Morviedro. Quoiqu'il n'osât rien entreprendre 
contre Morviedro, place forte et par son assiette e{ 



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( '7' ) 
par &es ouvrages, les tiabHans de celle ville nVlaient 
f9t» sans inqui^todes ; \\a ne complaiem plus sur ceux 
de Vdkence, ^e k terreur avait gagnes^ Pour ei^ciler 
leur couragje« il» leur envoyèrent les cadavres de 
deux bommes noy^s, couverts de coups de poignard, 
en leur faisant dire par le messager qu'ils voyaient 
là l'ouvrage dies Mores du duc de S^gorbe. Uti moine 
auguslim se livra, devant les cadavres, à des discours 
frénétiques^ Il alla demander lui-même à la cathé- 
drale la Ixannière de la croisade , qu'on lui refusa ; 
maâs la rage des germanos n'en fut qu'augmentée. 
Le moine était sorti de l'église en criant : Meurent 
tous les Mores/ 11 s'empara de la bannière de la 
ville, et la suspendit à la porte des Serranos ; céré- 
rnonie usitée lorsque l'on voulait appeler sous les 
drapeaux tous les habitans de Valence. Le marquis 
daZenete, délégué du gouverneur, ne put empêcher 
la formation immédiate de deux armées. Cinq mille 
hommes partirent pour Morviedro avec la bannière 
de la ville, répétant le cri du moine : Meurent tous 
les Mores! Ils avaient pour général Sison, l'un des 
treize syndics; l'autre troupe alla trouver Vicente 
Periz, qui manœuvrait contre le vice-roi. 

De ce côlé, les loyalistes avaient le dessous. Periz, 
en sortant de Valence, avait d'abord conduit ses ger- 
manos dans les riches villages moresques de Pica- 
cent et Alcacer; il les leur avait livrés à discrétion; 
mais là tout se borna au pillage ^ les habitans s'étant 
enfuis. De PicacenI il s'était porté par Alzira, ville 



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( Ï72 ) 
de la confrérie, sur Corbera, la première place de la 
duchë de Gandia. Le vice-roi séjournait tout près 
de lui, à Yaldigna ; il avait environ deux mille fan- 
tassins, chrétiens et mores ; presque toute la noblesse 
sVtait rendue à son appel , et formait sa cavalerie. 
/Don Ramon de BocafuU, qui avait battu les germa-» 
nos d'Orihuela, lui amenait les chevaliers du midi 
du royaume , et don Pedro Maza partait de Moxente 
pour le rejoindre aussi. Periz entendait la guerre 
mieux qu'Estelles. Il ne s'opiniâtra point au siëge 
de Corbera; mais il se donna pour but d'empêcher 
la jonction de Maza et de Rocafull avec le vice-roi» 
En conséquence, il prit la position centrale de Xa- 
tiva , d'où il alla investir Moxente. Rocafull le de- 
vança, se jeta dans Moxente, et le repoussa. Periz 
entreprit alors de gagner la citadelle de Xativa. Il 
Tattaqua depuis le 2 juillet jusqu'au i3 du même 
mois, et la fit capituler honteusement à la vue du 
vice-roi, qui, joignant la lenteur à Tindëcision, avait 
fait vingt lieues en quatorze jours. 

Le lendemain, Periz occupa l'excellent poste d* Al- 
bayda, au centre des routes et des chaînes de mon- 
tagnes. Il y reçut d'Alcoy, d'Alicanle, d'Orihuela et 
de Valence , des renforts qui élevèrent ses forces à 
huit mille hommes; cependant, il ne réussit pas à 
couper toutes les communications : Rocafull et Maza 
traversèrent la Sierra malgré lui. Ces deux chevaliers, 
le premier surtout, valaient à eux seuls plus que les 
troupes qu'ils amenaient : ils avaient la tête et k 



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(^73) 
caur que don Diego de Mendoza aurait dû avoir 
pour commander en de pareilles circonstances, Tin* 
teliigence et le courage, qu'ils ne purent lui inspirer. 
Les deux armées restèrent en présence jusqu'au 22 
juillet. Le vice-roi n'osait pas attaquer, à cause de 
la disproportion du nombre ; Periz profitait de son 
inaction pour embaucher ses troupes. Il ne les en- 
gageait pas à' déserter; il les laissait en réserve dans 
le camp ennemi, se fiant sur la promesse que lui 
avait faite une portion de Tinfanterie de passer à lui 
en temps utile, et de tomber sur les Mores^ Ins- 
truit de ces dispositions, don Diego délogea de nuit, 
le 22 juillet, recula plus vile qu'il n'avait avancé, et 
s'enferma, le 23, dans la forteresse de Gandia. 

Quelle que fût sa couardise, le vice-roi était 
obligé d'en venir à une affaire. Gandia ne pouvait 
pas nourrir son armée ; les germanos le cernaient, 
les faabitans de la ville chancelaient dans leur fidé- 
lité; les Castillans de son infanterie régulière me^ 
naçaient de se révolter; il lui fallait une victoire pour 
échapper à la destruction. Le 25 juillet, il sortit à la 
tète de quatre mille fantassins et de cinq cents che- 
vaux. Cette cavalerie était composée presque toute 
de gentilshommes, Tinfanterie de Mores et de chré- 
tiens. Treize bouches à feu qu'il avait à opposer aux 
germanos pouvaient, ainsi que la supériorité de sa 
cavalerie, rétablir l'équilibre de so^ côté; mais il 
commit la faute insigne de faire servir ses canons 
par les fantassins castillans, par ceux-là même qu'il 



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( '74) 
savait préis à tourner. Le combat s'en^gea soi» les 
murs de la place ; le fèu de rartîlleffîe en donna 4e 
signalé Au bout 4le peu de temps , on s'aperçât que 
les Castillans ne tiraient qu'à poudre. Don Diego de 
Mendoza crut les enlever, ou masquer leur défec- 
tion, par un mouvement brusque : il fit batire la 
charge sur tout le front; et sa cavalerie partit ail ga- 
lop. C'était l'instant que les Castillans atlendaienL 
(^and l'armée s'ébranla , Us firent volte-face : les 
Mores qui les virent pousser droit à Gandia au pas 
de course^ et qui 4evinèi%iit ce qu'ils allaient y faire, 
au lieu de suivre la cava^lerîe., se précipitèrent du céié 
de la ville. Don Diego reconnut alors qu'il était 
perdu ; son coup-d'œil ne lui servit qu'à j^er rapi- 
dement les irréparables conséquences d'une mau- 
vaise manœuvre. Il n'était pas homme à racKeter en 
chevalier ses faiHes ée général , à empêdher qu'une 
défaite devînt une déroute. Sans même attendre 
xp^ la cavalerie eût abordé 4'ennemi, il fit entendre 
cet ignoble cri : Scnn^e •qui peut! et s'enAiit par le 
chemin de Dénia. Les gentikbonmies , a[ba«Mion' 
liés sur le champ de bataille , se dispersèrent : les 
uns regagnèrent «leurs cbâfieaux, les au^es allèrent 
joindre à Dénia le vice -roi, qui évacua *eette filace 
aussitôt après y élare entré. Il 's'embarqua, dans l'in- 
tention de se rendre à Carthagène ; heurensemeat 
|)our l'honneur de l'illustre maison de Mendoza, ses 
compagnons le contmigniren^ ;en rofrte»à ne pas dé-* 
scrter son poste. Le navire qui emportait le vice*T«i 



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( 175 )' 
cHangea tout-^à-coup de direction, et, feîsas)! roile 
▼ers le nord , vint repasser le long de ces €<6l«s où 
les germanos Iriompkaient en fanatiques , en bar- 
iMires. 

Comme les Mores 6*en étaient doulë, les Gastii- 
Jans de Taraiee loyaliste n allaiemt à Gandia que pour 
saccager le quartier moresqne : la besogne était déjà 
commencée, lorsque les Mores anrivjèrenîvt; survin- 
rent ensuite les germanos, qui la mirent à (Lol. Viols« 
[nUage, massacres, rien n'y manqua. Ces malheu- 
reux auraient tous été exterminés, s ils n'avaient con- 
senti à recevoir le baptême. Au milieu dus décom- 
bres de leurs maisons, sur les cadavres Cumans de 
leurs femmes, ils s'agenouillèrent^ Les ^rraanos, 
ivres de sang , firent l'office de prêtres ; l'on d'eux 
prit un baki, aspergea la foule .des musulmans, en 
prononçannt les paroles saciamentelles., let crut avoio: 
£atit des chrédeus. L'armée des germanos se népan- 
dit ensuite dans \e pays ^fivirouoant, saccageant 
d'abord, baptisant après. Tous les Mores de la du- 
ché de Gandia, du oomté d'Oltva, du marquisaJt de 
Dénia passèrent adosî de l'isikimisme au cbrîsâia- 
sisme^ n'ayaoït à opter qu'entre le baptéoie et la 4é- 
collation. Les mêmes sacrilèges se répiétèneiivt par- 
tout avec les mêmes circonstances; mais àPolope (i), 
un des villages du marquisat de Dénia, ils prirent 

(i) U^st situé presse la mer, eaire Altea, Callosa^ Btt-> 
nisa et Calpe. 



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( '76 ) 
tin caractère d'atrociië sans exemple. Six cents Morei 
se dëfendaient dans le château : tant qu'ils eurent 
des vivres, ils résistèrent sans perdre un créneau, et 
la famine seule put les engager à capituler. Dans leur 
détresse, ils consentirent k déposer les armes et re- 
cevoir le baptême, pourvu qu'on leur garantit la vie 
sauve et la conservation de leurs bagages. Sur la foi 
de la capitulation, ils descendirent désarmés dans 
là plaine. On leur administra le sacrement ; ils se 
préparaient à partir, quand un des germanos s'é- 
cria : ce Jamais ils ne seront mieux préparés à mou- 
rir; tuons! c'est envoyer des âmes au ciel et des 
écus dans nos bourses (i)* » Cet exécrable quolibet 
fit le tour des compagnies ; un instant après, les six 
cents Mores étaient massacrés. 

Yicente Periz n'approuva sans doute pas jusqu'au 
bout la manière dont les germanos entendaient les 
devoirs de la sainte confrérie ; peut-être eut-il peur 
de n'être plus maître de ses troupes, car il les ra- 
mena de Polope à Valence ^ et laissa derrière lui la 
citadelle d'Orihuela au po^Vo'ir des loyalistes. S'il 
avait emporté cette place, et certes elle ne l'eût pas 
arrêté long - temps , de l'extrémité méridionale du 
royaume jusqu'aux bords du Guadalaviar, tout ap- 



(i) « Echar aimas al delo y dineros en nuestras boisas*^ 
(Voyez Décodas de la Jdstona de la insigne ciudad y regno de 
Volencia, por el licenciado Gaspar Escolano; ValcDcia^ 
161O) tome a, colonne i58i.) 



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( ^77 ) 
partenait à la germania. Perîz était trop mtellîgent 
pour ne pas voir qu'il commettait une faute ; on ne 
peut expliquer sa retraite qu'en l'attribuant à la crainte 
de n'être plus obd. Ainsi, par une juste punition, 
des excès des germanos devait sortir la ruine de leurs 
affaires. 

Pendant que ces évènemens se passaient de l'autre 
côfé du Xucar, le duc de Se'gorbe avait eu à com- 
ballre le corps de Sison, rëuni aux insurges de Mor- 
viedro ; les forces du difc consistaient principalement 
en infimterie moresque, au nombre de trois k quatre 
mille hommes. Un certain Benamir de Benalguacil 
lui en avait amené à lui seul un millier, qu'il payait de 
ses propres deniers; chose plus méritoire que surpre- 
nante, lès Mores duroyaume de Valence s'étaient nlon- 
trës, dans toutes les occasions, très-de'voués à leurs 
seigneurs, quand leurs seigneurs ne s'attaquaient 
pas au roi (i). Quinze cents fantassins chrétiens au 
plus, et une petite troupe de chevaliers, appuyaient 
celte infanterie moresque. Sison avait de sept à huit 
mille hommes. Malgré son infériorité, le duc réso- 
lut d'en venir aux mains. Il quitta le 17 juillet son 
camp d'Almenara, et marcha en ordre de bataille 
par la grande route de Valence, les Mores au cen- 

(i) En 1347, ^^* avaient suivi lé parti du roi don Pe- 
dro IV (le Cruel), que les nobles valencieus batlireut par 
deux fois. Ce Benamir reçut une pension de Pemperenr, et 
ses descendans furent exceptés, en i565, dans le désarme- 
ment général des Mores. 

II. is 



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( '78) 
tre, à chaque aile une compagnie d'infanterie chré- 
tienne, la cavalerie en avant. Sison vint à sa ren- 
contre. Il occupait la grande route avec une co- 
lonne, tandis que sa seconde division, manœuvrant 
sur le flanc, cherchait à tourner Tennemi. Les deux 
armées se joignirent à mi-chemin , entre Âlmenara 
et Morviedro. D'abord, la joumëe parut se décider 
en faveur des germanos. La cavalerie noble avait fait 
une mauvaise charge ; elle avant tourné bride au mi- 
lieu de sa carrière, en voyant4a contenance des ger- 
manos, qui s'avançaient avec fermeté : les premières 
files de l'infanterie, étonnées par ce mouvement» 
n'avaient pas attendu le choc ; elles s'étaient jetées 
en-dehors de la chaussée dans des massifs d'oliviers 
sauvages, et presque tous les Mores, gens inexpéri- 
mentés, avaient été entraînés à leur suite : infante- 
rie, cavalerie, Mores, tout était allé tomber en dé- 
sordre sur la division de flanc des germanos, et la 
bataille semblait perdue. Mais le duc de Ségorbe 
n'était pas un don Diego de Mendoza : il se mit 
promptement à la tête de ses secondes files, char- 
gea, rompit, enfonça la colonne qu'il avait devant 
lui, fit poursuivre les fuyards jusqu'aux portes de 
Morviedro, revint rallier sa cavalerie, la ramena sur 
l'aile des germanos, et gagna une victoire complète. 
Moins bien armés que les chrétiens^ les Mores 
avaient horriblement souffert pendant la première 
partie de la journée; leurs cadavres jonchaient le 
champ de bataille ; il n'en échappa presque pas un : 



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( 179) 
les chrétiens comptèrent envîron deux cents des 
leurs parmi les lues; du côti^ des germanos, les 
pertes furent considérables. Sison , qui s'était con- 
duit en capitaine habile et brave , et qui devait tout 
son malheur à la lâcheté de ses soldats, éprouva le 
sort réservé aux chefs populaires lorsqu'ils ne réus- 
sissent pas ; de retour à Morviedro , les germanos 
le massacrèrent, l'accusant de trahison» 

La victoire d'Almenara ne profita pas au duc de 
Ségorbe : son armée, déjà bien réduite par la des- 
truction des Mores , s'évanouit le lendemain ; cha- 
cun s'en retourna chargé de butin , pour le mettre 
en sûreté dans sa maison. Le duc, avec ses vassaux, 
battît en retraite et prit poste à Nules , petite ville 
qui se trouve à envîron cinq lieues au nord de Mor- 
viedro. Il essaya de se Vecruter en Âràgon ; mais le 
régent de ce royaume lui défendît d'y lever des trou- 
pes, parce que c'eût été organiser autant de compa- 
gnies pour les germanos : il se voyait donc con- 
damné à l'inaction, quand il apprit que don Diego 
de Mendoza venait de débarquer à Peniscola. Le 
vice-roi mit pied à terre le 29 juillet, et voulut aussi- 
tôt faire ses adieux à sa compagnie pour s'en aller 
en Castille. On eut bien de la peine à le retenir ; on 
n'y réussit qu'en lui démontrant jusqu'à l'évidence 
que la tournure des affaires allait nécessairement 
changer. Trop long -"^temps dirigées par le cardinal 
Adrien , les opérations militaires contre les corau^ 
neros ou Castillans venaient d'être confiées au con* 



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(x8o) 
liélable et aj'amîral; depuis ce jour-là, le sort des 
armes favorisait la cause royale. Bien qu'ils eussent 
en tèle des ennemis assez redoutables, les deux ha- 
biles g(fne'raux de l'empereur ne craignaient pas de 
diviser leurs forces ; ils comprenaient que la germa- 
nia, si elle restait maîtresse de son terrain, rendrait 
les comunidades irrésistibles, et leur attention se 
tournait de ce côte'. L'amiral avait déjà mis sous les 
ordres du marquis de Los Vêlez, vice-roi de Murcîe, 
une petite armée qu'il destinait à envahir le royaume 
de Valence par ses frontières méridionales ; le coiit 
nétable promettait aussi de faire passer des renforts 
aux loyalistes du nord dans un bref délai : don Diego 
consentit à les attendre. Sous leur escorte, il s'aven- 
tura enfin à descendre jusqu'à Nules. Le duc de Se- 
gorbe, qui avait reçu de son côté quelques centaines 
de Castillans, menaçait déjà Morvîedro ; mais sa jonc- 
tion avec le vice-roi le paralysa, et la gloire de de'ci- 
der la défaite des germanos revint au marquis de 
los Vêlez. 

Celui-ci, dans les premiers jours d'août, ouvrit la 
campagne par le siège d'Elche. 11 y employa peu de 
temps, prit Elche, ensuite Alicante, et vint attaquer 
Grihuela : don Pedro Maza s'était introduit dans la 
citadelle , et l'avait ravitaillée. De concert avec ce 
chevalier et don Ramon de Rocafull, le marquis 
s'empara de la ville le 3o août, après une chaude 
action, qui se termina par la complète dëconfitore 
des germanos. 



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Gaogle r 



( '8. ) 
Les succès rapides du marquis de los Vêlez ne 
donnèrent pas d'émulation au vice-roi, mais ils alar- 
mèrent extrêmement les habitans de Valence. Le 
parti des honnêtes gens, jusqu'alors comprimé, re- 
leva la tête; quelques plëbe'iens qui n'avaient pas pris 
de part aux désordres , voyant arriver le châtiment 
et craignant d'y être enveloppés, eurent assez de 
crédit, en cette circonstance critique, pour faire 
adopter l'étrange proposition d'appeler à Valence 
l'infant donEnrique d'Aragon, le père de ce duc de 
Segorbe qui assiégeait leur boulevard, Morviedro. 
L'infant accepta leur proposition ; il arriva le 20 sep- 
tembre. Sa présence détermina une scission entre 
les germanos du parti des Sorolla et des Periz , et 
les membres innocens, ou du moins repentans, de 
la confrérie. Periz, qui prenait le litre de capitaine- 
minéral, essaya, le lendemain de l'arrivée de l'infant, 
ce qu'il pouvait se permettre en face de ce prince. 
Il excita une émeute. Pendant que les places reten- 
tissaient de hurlemens, deux enfans jouaient tranquil- 
lement dans là rue des Chaudronniers , voisine du 
quartier moresque : l'un d'eux, par bravade, alla dér 
crocher une enseigne qui représentait le prince des 
archanges terrassant le dragon, et ils la promenèrent 
d'un air de menace. Vicente Periz les rencontra. 
Cette peinture , .cette attitude des enfans lui suggé* 
rèrent l'idée de faire encore une fois appel au fana- 
tisme, le grand ressort en Espagne. Il prit l'enseigne 
de Saint-Michel ; et traînant la populace à sa si^ite^ 



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( «82 ) 
il Talla pendre dans Tunique mosquée de Valence. 
 cette action, les moines germanos s'écrièrent que 
le Ciel avait parlé ; ils bënirent incontinent la mos- 
quée (i); puis les émeutlers envahirent les maisons 
des Mores, comme ils avaient fait à Gandia. Lé sang 
coula encore mêlé à Teau lustrale ; les mêmes mains 
versèrent Tun et l'autre ; les oflicians et les par- 
rains se retirèrent gorgés de pillage, et, satisfaits de 
leur œuvre, laissèrent les nouveaux chrétiens de Va^ 
lence méditer entre des ruines sur la religion qui 
leur était imposée. L'infant, trop bon Espagnol poor 
s'irriter beaucoup d'une pareille exécution, laissa 
faire, le marquis du Zenete aussi; l'émeute allait sV- 
teindre dans un quartier qui ne les inquiétait pas: 
mais lorsque Periz, quinze jours plus tard, remit 
les germanos en mouvement, comme il n'y avait 
plus de Mores à baptiser, pour détourner leur fu- 
reur, l'infant et le marquis agirent vigoureusement; 
ils frappèrent un tel coup, que la germania ne s'en 
releva pas. 

Cela décida la reddition de Morviedro. Le vice* 
roi y entra le i6 octobre; il était déjà, depuis quel- 
ques jours, en possession de la citadelle, SoroUa et 
Periz ne songèrent plus alors qu'à s'assurer xme re- 
traite, pendant qu'ils entretiendraient la guerre dans 
la vallée du Xucar. Ces deux chefs rassemblèrent leurs 
adhérens, et les emmenèrent à Alzira au moment où 

(i) Aujourd'hui l'église de Saint-Michel. 



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( i83 ) 
les habîtans de Valence ouvraient leurs portes à don 
Diego de Mendoza. Le vice - roi reparu! plutôt en 
vaincu qu'en conquérant dans le palais qu'il avait si 
honteusement quitté. Chef d'une armée de gentils- 
hommes et de Mores, il s'était laissé dire, par Içs 
députés valenciens , que la révolte avait été dirigée 
seulement contre les Mores et leurs protecteurs les 
nobles; il avait traité sur cette base, et signé le i8 
octobre une convention qui lui liait les mains. Il en- 
tra de sa personne à Valence le i*' novembre; mais 
l'armée resta autour de la ville, dont elle ravagea la 
riche banlieue ; les auxiliaires castillans se condui- 
saient comme en pays ennemi : à l'égard des Mores, 
ce point de vue était véritable. Un jour ils tombè- 
rent sur la bourgade de Benalguacil, et la traitèrent 
comme auraient pu le faire les germanos. 

Deux places importantes tenaient le parti de So-^ 
relia ; c'étaient AIzira et Xativa : le vice-roi marcha 
contre la première le 1 7 novembre ; il l'assiégea inu- 
tilement pendant vingt- deux jours : rebuté, il alla 
tenter la fortune à Xativa , où il réussit encore plus 
mal. Ses Castillans, à la prise des faubourgs, pilIè-< 
rent le quartier moresque sans qu'il les en empê- 
chât, et il ne put obtenir d'autre effet de leur valeur. 
Du II au 27 septembre, il maintint un blocus assez 
étroit pour gêner les insurgés, mais il ne leur donna 
pas un seul assaut. On ose à peine croire ce que les 
historiens racontent de son ineptie ; le fait est que 
don Diego se laissa prendre au piège le plus gro5- 



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( t8.i ) 
sier par le rasé Sorolla : sur une simple convention 
verbale, il livra comme otage son propre cousin, le 
marquis du Zenete, et licencia son armëe avant qae 
la place lui eût été remise. Le lendemain^ Sorolla 
lui fit dire qu'il avait promis de se rendre à des sol- 
dats, mais qu'il n'en voyait point; et le vice -roi 
partit avec sa honte. 

Les choses restèrent en cet état pendant tout l'hi- 
ver. Au printemps de Tannée 1^22 , don Diego se 
remit en campagne. Ses chevaliers lui firent gagner 
des victoires qu'il ne cherchait pas ; jamais il ne sut 
t en tirer parti ni pour négocier, ni pour entrepren- 
dre un siège ; des escarmouches, A^s algarades, voilà 
tout ce qu'il osait tenter de lui-même. Dans ces pe- 
tites expéditions, les Mores se distinguèrent, parti- 
culièrement ceux du baron de Cortès, que dirigeait 
un certain Francisco Palmo, musulman converti. 
Deux fois les germanos se présentèrent en rase cam- 
pagne, deux fois ils y furent battus, le i5 avril à Ca- 
nales, le 2 septembre à Bellus; et le vice -roi, qui 
voyait leurs bandes rentrer à Xativa dans le dernier 
désordre, n'investissait pas encore cette ville. Ce- 
pendant, il y fut contraint par les ordres précis de 
l'empereur et par les capitaines castillans , qui lui 
amenaient des renforts après Taffairè de Bellus. Le 
siège de Xativa commença donc le 8 octobre i522. 
Il n'offre qu'une circonstance remarquable : au pre- 
mier assaut, l'armée royale, forte de six mille cinq 
(^ents hommes, fut repoussée par deux cents femmes 



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( 185 ) 
qui défendaient les remparts en Tabseiice des germa- 
nos. Peut-être ce siège aurait eu la même issue que 
Tannée précédente, si le chef et Tâme de la défense, 
Guillen SoroUa, n'était pas tombé entre les mains du 
vice-roi par Feffet d'une trahison. Ce grand rebelle, 
persécuteur des nobles et des Mores , se confia au 
dernier homme qu'il aurait dû employer, à un More 
vassal d'un noble qui le vendît à don Diego de Men- 
doza. Il fut pris le 19 novembre; deux jours après, 
la citadelle de Xativa se rendit, la ville capitula le 2 
décembre , et Alzira imita aussitôt cet exemple. La 
germania était anéantie, comme les comunidades(i). 
Ses principaux chefs avaient disparu, Vîcente Periz 
massacré à Valence par le peuple, Sorolla écartelé le 
jour où Xativa se soumit, Juan Garo, le député de 
la Corogne, supplicié à Madrid; les autres exécutés 
au milieu des fêtes par les ordres de Germaine de 
Foix, que l'empereur venait de nommer vice -reine 
de Valence en même temps qu'il investissait son se- 
cond époux, le duc de Calabre, du titre de capitaine- 
général dans ce royaume. De tout le mal qu'avait fait 
la sainte confrérie pendant les trois années de son 



(i) Les commeros battus à Villalar, le aS avril i52a, y 
avaient perdu leur général, don Juan de Padiiia. Ils ne 
s'étaient pas relevés' de ce coup. En Gastiile, comme à Va- 
lence, les Mores suivaient le parti du roi. Don Juan de 
Grenada, fils de Muley-Âboul-Hasan, se distingua dans le^ 
commandemens qui lui furent confiés. 



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L 



( «86 ) 
triomphe , il ne restait plus d'appareut que le bap- 
tême sacrilège de quelques Mores ; c'est à ëtendre 
cette plaie, au lieu de la guërir, que Charles-Quint 
allait appliquer son autorite' absolue. 



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CHAPITRE XII. 



Baptême gënëral des Mores de Grenade. 



(i5a3 à i5a6.) 



Le nombre des Mores baptises par les germanos 
s*eievait à environ seize mille. Ces Mores ëtaient-ils 
chrétiens? le simple sens commun suffirait pour faire 
reconnaître qu'ils ne Tëtaient pas. Pouvait-on les sou- 
mettre à Tinquisilion, s'ils retournaient au mahomé- 
tisme? loin de là; les conciles, et notamment le se- 
cond des conciles de Nicée, déclaraient, avec la rai- 
sou et Tëquitë, qu'ils devaient être exclus de TEglise, 
à moins qùef de leur libre arbitre, ils ne demandassent 
à y rester ou plutôt à y entrer (i). Cbarles-Quint en 

(i) Ce fait et cette observation nous ont été fournis par 
Je théologien Gaspar Escolano. Voyez Décodas, livre lo, 
chap. 33, où Escolano, prêtre qni ne peut être suspect en 
pareille matière, résume tons les cas de conversion forcée 
pour les blâmer et leur appliquer la saine jurisprudence. 



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( 188) 
jugea autrement. Il pen^a d'abord que son pouçoir 
absolu lui permettait de décider lui-même la question 
à sa volonté (i)] prétention singulière qu'il soutint 
aussi en Allemagne, lorsqu'il promulgua la fameuse 
transaction dite de Y intérim, pour terminer la lutte 
entre les luthériens et les catholiques; mais sans 
abandonner cette opinion, il préféra ensuite remet- 
tre l'affaire a la décision du pape et des théologiens 
espagnols. Cle'ment VII occupait alors le trône pon- 
tifical (2). Très à la merci de l'empereur, il ne pou- 
vait refuser d'appuyer de son autorité les projets de 
propagande que Charles méditait. Il résista pourtant. 
Vaincu par les instances du duc de Sessa, ambassa- 
deur d'Espagne, il signa enfin malgré lui, le 12 mai 
1 524 , une bulle qui relevait le roi de ses sermens, 
l'invitait à s'occuper de la conversion des Mores de la 
couronne d'Aragon, nonobstant les fueros de Mon- 
zon, et lui conférait le pouvoir de réduire les Mores 
en esclavage , s'ils refusaient d'embrasser le chris- 
tianisme (3). En même temps, il adressa à l'empereur 



(i) Voyez Pièces justificatives, n» IV. 

(2) Jules de Médicis, cardinal archevêque de Florence, 
élu pape le 19 novembre iSsS, et couronné sous le nom. 
de Clément, le 26 ou le 28 du même mois. 

f 3) Elapso termine^ servi im sint et esse intelUgantur. (Voyez 
le texte de la bulle dans l'ouvrage de Damiano .Fonseca, 
p. i3 : Justa expulsion de las Moriscos de Espana, del maestro 
fray Damiano Fonseca; Roma, 1613.) 



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( '89 ) 
un bref particulier pour lui conseiller plusieurs mesu- 
res de modération. Il l'engageail a charger les inquisi- 
teurs du soin d'ope'rer les conversions, à fixer un dé- 
lai éloigne^ et permettre aux obstinés de sortir d'Es- 
pagne en emportant leurs biens ; à consacrer les mos- 
quées au culte catholique, mais à donner aux seigneurs 
lespropriétés qui dépendaient de cesfondations, après 
avoir prélevé des sommes suffisantes pour l'entretien 
de certains établîssemens pieux , affranchissant les 
Mores de toutes les charges particulières qu'ils sup- 
portaient, les revenus des mosquées suffisant pour in- 
demniscfr les seigneurs. Charles-Quint reçut le bref 
avec moins de reconnaissance que la bulle. Quoique 
l'un et l'autre ne continssent qu'une invitation , il 
prit la dernière pour un ordre ; il se réserva seule- 
ment la latitude de l'exécuter quand il le jugerait à 
propos, et la bulle resta quelque temps dans son ar- 
senal sans qu'il la fît publier : on ne voulait pas 
exaspérer les Mores par des procédés trop brusques. 
Plusieurs d'entre eux s'inquiétaient déjà de ce qui se 
machinait; des familles entières passaient en Afri- 
que ; la seule année 1 523 en avait vu partir cinq 
mille ; et les seigneurs, privés de leurs vassaux, fai- 
saient entendre des plaintes : il était prudent de ne 
pas démasquer tout d'un coup des projets bien arrê- 
tés (i). La question des Mores baptisés fut donc 

(i) Des historiens espagnols (Bleda, Escolano, etc.) ont 
voulu prétendre que Charles-Quînt fut poussé à convertir 



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( »90 ) 
mise en avant la première, sans que l'autre s'annon-' 
çat encore. 

En février iSaS, Tempereur convoqua une junte 
de théologiens et d'hommes d'Etat pour discuter la 
validité du sacrement que les Mores avaient re- 
çu, le couteau sur la gorge. Cette junte se compo- 
sait de l'inquisiteur- général, des membres des con- 
seils de Castîlle et d'Aragon, des grands-dignitaires 
des ordres chevaleresques, de quelques évêques et 
de docteurs en droit canon. Elle tint vingt-deux 
séances, à la dernière desquelles Charles-Quint as- 
sista. Son opinion personnelle eut beaucoup d'in- 
fluence sur les membres de la junte ; cependant elle 
n'intimida point le savant moine hiéronimite Jayme 
Bennet, qui depuis trente-huit ans professait la théo- 
logie : seul , Bennet s'écria que Ton allait faire des 



les Mores par les observations de François P', qui lui 
avait reproché le scandale donné parles Mores de Beni- 
sano, un jour de dimanche, sous ses fenêtres, et lui aurait 
dit encore, après nvoîr entendu la relation de la prise de 
Grenade : « Et ces musulmans, qu'en a - 1- on fait? On ne 
les a pas chassés î Alors c'est à recommencer. » Il est oi- 
seux de faire remarquer l'invraisemblance de ces propos, et 
la date de la bulle de Clément VU est là pour répondre aux 
suppositions des historiens. François l^ aurait suggéré, au 
mois de mai iSaS, un projet que l'empereur exécutait en 
pariie au mois d'avril, et pour lequel il s'était mis en me- 
sure depuis un an I 



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( »9i ) 

apostats, à la honte de la religion. Cela n'empêcha 
pas d'insërer dans le procès - verbal des dëlibëra- 
tions, que l'unaniniitë des voix s'ëtait rencontrée 
pour la décision qui fut prise. La junte déclara 
que le baptême des Mores devait être considéré 
comme valable , quoiqu'il eut été accompagné 
de circonstances qui faisaient croire à la violence. 
Au moment oii ils l'avaient reçu , les Mores jouis- 
saient , disait-on , de leur raison naturelle ; ils n'é- 
taient ni ivres ni fous. Pour se soustraire aux effets 
du sacrement, suivant les docteurs espagnols, il faut 
prononcer non pas mentalement, mais ouvertement, 
ces mots : « Je ne veux pas ! (Nolof) (i) »> et Ton ad- 
mettait comme certain que les Mores ne les avaient 
pas prononcés. En effet, le fer des bourreaux ne les 
eût pas laissé achever. L'empereur approuva cette 
déclaration, ainsi que les mesures que la junte re- 
commanda. Il en reproduisit les motifs dans une 
cédule datée du 4 ^vril, par laquelle il ordonnait 
l'envoi de trois commissaires ecclésiastiques, à l'effet 
de confirmer les nouveaux chrétiens de Valence, de 
baptiser leurs enfans,et de réconcilier sans péni- 
tence les apostats repentans. Il prononça en même 
temps la confiscation définitive , au profit du culte 



(i)Fray Jayme Bleda consacre à soutenir cette opinion, 
tout un traité dans l'ouvrage intitulé : Defsnsio fidd in causa 
neopk^ionêm me Mons€orum regni Valemtitc iotiusque Hispania* 
(Valence, 1610.) 



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( ^92 ) 
catholique, des raosque'es dans lesquelles la messe 
avait été ce'Iébrée (i). En conse'quence de celte cé- 
dule,rinquîsîleur général délégua ses pouvoirs a don 
Gaspar d' Avalos, évêque de Guadîx ; à Fray Antonio 
de Guevara, moine franciscain, et au dominicain 
Fray Juan de Salamanca. Les trois commissaires par- 
tirent aussitôt pour Valence, où ils arrivèrent avant 
le lo mai. Le i4i don Gaspar d'Avalos publia en 
chaire la cédule royale, donna trente jours aux apos- 
tats pour se réconcilier en profitant de l'amnistie, 
dénonça contre les contumaces la peine de mort et la 
confiscation de leurs biens ; et après le prône, il ex- 
pédia ses deux acolytes, qui allèrent prêcher la 
même chose dans le royaume. Leur mission , toute 
de contrainte, ne pouvait rencontrer des obstacles 
sérieux; elle ne concernait qu'un petit nombre de 
personnes. Partout ils trouvèrent les nouveaux chré- 
tiens aussi bien disposés à se laisser confirmer qu'à 
confesser leur apostasie, lorsqu'on leur promettait 
de les réconcilier sans pénitence; pouvoir que le 
pape avait conféré aux inquisiteurs par une bulle du 
i6 juin. Dans chaque village, les commissaires don- 
naient l'absolution aux apostats, confirmaient les 
baptisés, baptisaient leurs enfans, couchaient sur un 
registre les noms des nouveaux sujets de l'inquisi- 
tion, et passaient plus loin sans faire de catéchisme^ 

(i) Voyez le préambule de cette cédule aux Pièces justifia 
catives, n» IV. 



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( igO 
Quelle difff^rence existait-il entre eux et les gerroâ- 
nos? elle n'était que dans la forme. En quatre moi^ 
et demi , cette opération fut meiiee à terme ; tous 
les villages d'un royaume de neuf cents lieues carrées 
avaient ëtë visites : les commissaires rentrèrent le 
28 septembre à Valence, oia la seconde partie de leur 
tâche les appelait. 

Charles-Quint s'ëtait alors décide à faire usage dfe 
la bulle du pape. Il avait rendu le i3 septembre un 
édil pour obliger tous les Mores de Valence à em- 
brasser le christianisme , et des copies de cet acte , 
qu'il adressait en particulier a chaque aljamia ou 
communauté moresque, venaient d'être expédiées à 
Tevêque de Guadix. Dans un style oriental , l'empe- 
reur faisait connaître son irrévocable volonté , sans 
prendre la peine de la justifier autrement qu'en l'al- 
(ribuant à une inspiration divine; il engageait les 
Mores à ne pas lutter contre les desseins de Dieu , 
leur promettait de les traiter en chrétiens s'ils obéis- 
saient, et les menaçait, dans le cas contraire, de re- 
courir à des mesures de coercition , mais il ne spé- 
cifiait rien, ni sur le premier, ni sur le second 
point (i). Les commissaires étaient chargés de 
mieux préciser le sens des menaces, en laissant soi- 
gneusement les promesses dans le vague. Frère An- 
tonio de Guevara, historiographe et prédicateur de 
Sa Majesté , rassembla , le 8 octobre , les Mpres d« 






(i) Vùyet Pièces justificatives) »• V, 



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( »94 ) 
Valence dans une ëglise» afin de leur notifier les or- 
dres de Tenipereur. Ayant de donner lecture de Të- 
dit, il prononça un sermon qu'il s*est bien garde' de 
publier parmi s^s autres productions oratoires ; hom- 
me de science et d'esprit, on peut s'assurer ailleurs 
qu'il l'ëtait (i), il négligea d'en donner une preuve 
en cette circonstance, et ne trouva rien de mieux 
à débiter devant les |VIores, qu'une historiette sur 
leur origine. Il leur apprit, à leur grand ëtonnement, 
que le sang des chre'tiens coulait dans leurs veines ; 
car, disait-il , à la prise de Valence, les cpnquërans 
n'amenaient point de femmes; ils n'en avaient en 
tout que sept ; les femmes chrétiennes dont ils s'em- 
parèrent peuplèrent leurs harems , et d'elles sortit 
toute la population du royaume , population chrë^ 
tienne par nature et droit divin, musulmane par 
apostasie. Toute répugnance de la part des Mores h 
suivre la religion de leurs mères, paraissait inconce- 
vable au frère Antonio ; il déclara donc à son audi- 
toire qu'il accordait seulement dix jours pour réflé- 
chir ; que passé ce terme, sans délai, il quitterait le 
ton de la persuasion. En attendant, il faisait savoir 
qu'il était défendu aux musulmans, sous peine d'es-» 



(i) Fray Antonio de Gaevara eat auteur du Liçre d'or Je 
Mcwc-AurèlCf ou l'Horloge des princes, du Bjéoeil'Maiin des 
courtisans f du Manuel des faQoris, et d'un recueil de lettres et 
sermons, intitulé : Epttres dorées et familières. Ces trois ou- 
vrages lui font plus d'honneur que sa conduite^ 



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. ( '95 ) 
clavage^ de quitter leur domicile. La noerae publica^*' 
tion eut lieu le lendemain dans tous les villages du - 
royaume de VâlencCi 

Au bout des dix jours les Mores n'avaient pas 
donne de réponse. Ils s'apprêtaient, non pas à rece*- 
voir le baptême , mais à s'enfuir. Tous vendaient à 
vil prix leurs effets mobiliers. Un ordre du 21 octo- 
bre para à cet inconvénient, qui ëtait prévu, et toute 
vente fut interdite aux Mores. 

Le 16 novembre, on promulgua Tëdit royal, qui 
abolissait définitivement l'exercice du culte maho- 
mélan. Par cette ordonnance, l'empereur prescrivait 
aux seigneurs, sous leur responsabilité et sous peine 
de confiscation de leurs biens, de faire exécuter les 
mesures suivantes t Désarmer les Mores, en ne leur 
laissant qu'un couteau sans pointe , inventorier les 
armes et les remettre aux commissaires; la négli- 
gence à cet égard , entraînait une amende de dix 
mille florins, et le More qui en profiterait devait re- 
cevoir cent coups de fouet, sans préjudice de Tes- * 
clavage et de la confiscation ; fermer les mosquées 
trois jours après la publication de Tédit; empêcher 
toute réunion publique ou secrète, soit pour la zakih 
(prière canonique), soit pour processions, pèlerina- 
ges, enterremens, prédications, conférences, célé- 
bration de la Pâque, circoncision d'un enfant, etc.; 
empêcher également que les bestiaux menés à la bou- 
cherie- fussent égorgés avec les cérémonies supers- 
titieuses dont les musulmans accompagnent cette 



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( 196 ) . 
opération ; faire porter aux Mores , sur leurs cha- 
peaux, une demî-lune bleue de la grosseur d*unc 
orange ; les forcer d'assister aux offices el aux ser- 
mons dans leur paroisse, de s'agenouiller et se dé- 
couvrir lorsque passerait le saint-sacrement et lors- 
que sonnerait la cloche de l'église à l'heure de la 
prière ; enfin les obliger à chômer le dimanche. Cha- 
que prescription était accompagnée dç la déclaration 
d'une peine contre les Mores qui l'enfreindraient. 
Pour ceux qui travailleraient le dimanche , il n'y avait 
qu'une amende de cent sous, mais toutes les autres in- 
fractions, sans en excepter une, attiraient l'esclavage 
sur le coupable. Le surlendemain, en exécution d'un 
ordre que Tinquisiteur-général avait rendu à Tolède 
le 3 novembre, les inquisiteurs de Valence ^publiè- 
rent ce qu'on appelle l'éditde délation. Il enjoignait 
à chacun, sous peine d'excommunication réservée 
(et l'excommunication réservée conduisait au bûcher 
ceux qui l'encouraient), de dénoncer h leur tribunal 
les Mores raahométans ainsi que les seigneurs soup- 
çonnés de tolérance. Puis vint une série de notifica- 
tions et d'arrélés ; l'on frappait les grands coups, 
chacun était appelé à y concourir. 

Ce fut d'abord le docteur Ferra qui, le 25 novem- 
bre, lut à la cathédrale un bref du pape, portant ex- 
communication majeure contre tout sujet espagnol 
qui n'obéirait pas aux ordres du roi. Il annonça 
l'ouverture de caléchismes, prévint les Mores qu'ils 
devaient suivre, ces catéchismes, sans discuter, et les 



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( Ï97 ) 
avertir charitablement que le lo novembre, s'ils n'e'- 
taieni pas baptises, on les expulserait d'Espagne en 
confisquant leurs biens. Les calëchismes n'amenè- 
rent presque aucun résultat. Le lo de'cembre , Tal- 
guasil de Tinquisition, sur Tordre des commissaires 
eccle'siastiques et au nom de Tempereur et du pape« 
enjoignit aux Mores non baptisas de se préparer à 
quitter leurs maisons. Leur itinéraire était tracé, les 
délais étaient fixés avec une rigueur barbare ; mais 
qu'avaient besoin de délais des hommes auxquels on 
ne permettait de rien emporter ? Si oh leur laissait 
quelques jours, c'était pour payer leurs dettes. Il leur 
e'tait donc prescrit de se rassembler le 3i décembre à 
Siete-Aguas, dernier village du royaume de Valence, 
de se diriger, de là, par Requena, Madrid et Valla- 
dolid, sur les ports de Laredo, Santander et la Co- 
rogne, d'être tous sortis de la Péninsule, au plus 
tard le 3i janvier de Tannée i526, toujours sous 
peine d'esclavage. Une fois entassés sur des navires, 
où les jeterait-on ? Quel asile avait-on ménagé à ces 
malheureux qui n'avaient plus que leurs bras pour 
vivre? 

On ne leur en disait rien. L'empereur ne dis- 
simulait pas son espoir de les amener par la ruine à 
une componction salutaire. Quand ils auront épuisé 
en route toutes leurs ressources, pensait-il, sans 
doute ils demanderont le baptême ; au pis -aller , il 
est inévitable que. des gens affamés donnent occa- 
sion, par quelque mouvement, à ce qu'o<i les masr- 



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( '9â ) 
sacre en Castille(i). Deux jours après que Palguazil 
de i'inquisitiou eut crié ce ban d'expulsion, les in- 
quisiteurs de Valence , prévoyant qu'il y aurait des 
difficultés matërîelles à le faire exécuter, dénoncé^ 
rent encore l'excommunication réservée et une 
amende de mille florins contre tout individu qui re- 
fuserait de prêter main-forte. La vice-reine et le con- 
seil royal ordonnèrent d'obéir aux commissaires ec- 
clésiastiques » auxquels ils déléguaient leur autorité 
relativement à cet objet; les commissaires défendi- 
rent en même temps aux seigneurs, sous peine d'une 
amende de cinq mille ducats , de garder sur leurs 
terres un seul More, passé le 3i décembre. Le bailli 
général, qui avait tous les Mores sous sa juridiction, 
leur commanda de se rendre chez lui après le paie-r 
ment de leurs dettes, pour y prendre des lettres de 
quittance et des passe-ports. 

Tant de sévérité, ces mesures si bien prises, leurs 
protecteurs réduits au silence, tout frappa les Mores^ 
de stupeur. Ils ne se décidaient à rien^ Cependant 

(i) Gaspafi Escolano, Decadasy t. 2, col. 1670. — Frây 
Jayme Bleda, s'exprime ainsi qu'il suit sur l'ensemble de 
cette opération monstrueuse. « Le principe de la conversion 
fut pervers, et sacrilège l'audace de ceux qui s'en mêlèrent 
pendant la guerre civile ; mais tout ce qui fut depuis exé- 
cuté, tant à l'égard des Mores baptisés que de ceux qui ne 
l'étaient pas encore, a été décidé avec une extrême et très- 
chrétienne prudence, après mare délibération, avec une s^« 
l^s^e parfaire. » - • 



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( Ï99 ) 
ils se persuadèreni: qu'on ne voudrait pas les pous-^ 
ser à l'extrëmite'. Dans cette pensée, ils réclamèrent 
de la vice-reine l'autorisation d^envoyer une ambas- 
sade à Tempereur. Germaine de Foix, inquiète elle-' 
même au moment où elle allait être forcée d'agir 
contre les intérêts de tous ses administrés , leur ac- 
corda cette permission avec bonté. Sous un sauf*' 
conduit signé par elle le 19 décembre, douze syn- 
dics des aljamias se présentèrent devant Charles- 
Quint. A leur première demande, qui était de révo- 
quer Tédit de la conversion, Charles répondit par le 
refus le plus péremptoire de les écouter. Les syndics 
offrirent alors d'acheter un simple répit de cinq ans, 
au prix de cinquante mille ducats ; l'empereur leur 
dit qu'il donnerait volontiers cette somme pour hâ- 
ter leur départ. Us se rabattirent à demander la fa- 
culté de s'embarquer à Alicante, mais cela aussi leur 
; fut refusé, sous le prétexte qu'ils passeraient de là 
trop facilement en Afrique. Où donc voulait-on qu'ils 
allassent? La nécessité d'embrasser le christianisme 
était bien démontrée aux syndics ; et supposant que 
toute leur nation s'y soumettrait comme eux, ils ré- 
clamèrent, en ce cas, leur maintien sous la juridic- 
tion exclusive du bailli général, dont ils avaient or- 
dinairement à se Ibuer. Charles-Quint leur répondit r 
Cela ne se peut ; ce serait vous traiter en Mores après 
votre conversion. Les scrupules de légalité, qui ne l'oc- 
cupaient pas souvent , l'arrêtaient ici mal à propos ; 
ils ne l'arrêtèrent plus dès qu'ils le gênèrent ; noAis^ 



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( 200 ) 4* 

le verrons bientôt. Le même respect pour les droits 
d'autrui^ lui fit rejeter le dernier article de la pétition 
des Mores ; il s'agissait de les exempter de la juri- 
diction de l'inquisition pendant quarante ans. « Je 
ne suis pas libre^ dit-il « voyez Tinquisiteur-général. * 
Tout ce qu'il accorda fut un délai de. quinze jours^ 
après lequel terme il n'admettait plus d'excuse. 

En sortant du palais de l'empereur, les douze syn- 
dics allèrent trouver l'inquisiteur- général, don 
Alonso Manrique. Ce prélat, quoique le caractère de 
ses fonctions l'obligeât à de grands ménagemens, se 
laissait volontiers conduire par la droiture de son 
esprit et la bonté de son cœur. Non seulement il ac- 
cueillit les prières des Mores pour ce qui le concer- 
nait, mais il se fit leur avocat, et obtint plus qu'ils 
n'avaient euxrmêmes osé demander à Charles-Quint. 
Les syndics lui avaient remis un mémoire détaillé, 
dont plusieurs points touchaient à l'administration 
temporelle. C'est à ce mémoire visé par lui qu'un 
des secrétaires de l'empereur répondit le i6 janvier, 
en les expédiant» Il leur fut promis que l'inquisition 
les traiterait comme les nouveaux chrétiens de Gre- 
nade, c'est-à-dire qu'elle ne les poursuivrait que dans 
le cas d'apostasie formelle et constatée ; que le légat 
du pape validerait les mariages incestueux déjà célé- 
brés suivant la loi musulmane, et que l'on s'adresse- 
rait à lui pour statuer à l'avenir sur les dispenses dans 
les cas de degrés prohibés; qu'on leur permettrait d'a- 
voir une place réservée dans les cimetières devant les 



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( 201 ) 

mosquées, après la bënëdiction de ces cimetières ; 
que Ton apprëcierah leur conduite pour leur laisser 
ou leur refuser la liberté de sortir de leurs villages les 
dimanches et jours de fête ; que Ton distribuerait 
une partie des revenus des biens wacoufs (i) entre 
leurs alfaquis, mais en tenant compte du zèle decha* 
cunà procurer la conversion sincère des musulmans, 
et que l'on tolérerait pendant dix années encore Tu-* 
sage de la langue arabe et des coutumes moresques. 
En tout ceci , don Alonso Manrique avait eu à déci- 
der de lui-même ; ce qui suit était du à son interces* 
sîon. L'empereur déclarait qu'il révoquait Tordre du 
désarmement, qu'il réglerait les impôts et les charges 
sur le pied d'égalité avec les vieux chrétiens, autant 
que le permettrait la lettre des chartes particulières 
ou la constitution des fiefs, et que les universités mo- 
resques des villes royales (2) (on nommait ainsi Tas- 
sociation des membres d'une commune) continue- 
raient à s'administrer séparément , sans contribuer 
aux dépenses municipales; enfin il prorogeait le 
terme jusqu'au 22 janvier. 

Si le principe de la conversion avait pu èxvi^ justi- 
fié, la modération tardive (3) que montrait Charles- 



(i) Bieus qui appariiennent aux mosquées, ou sont gre- 
vés de redevances en faveur d'établlssemens religieux. 

(a) Ydlence, Xativa, Alzira, Villareai et Castellon de la 
Plana. 

(3) A îa vérité, il accordait moins qu'il n'avait promis 



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( 203 ) 

Quint niëriteraît encore des louange^. Tout l'hon- 
neur en revient au cardinal Manrique. Les syndics 
lepartlrent pour Valence avec cette réponse. Soit 
que les Mores fussent sensibles à un adoucissement 
inespéré, soit qu'ils jugeassent la résistance impos* 
sible , là plus grande partie d'entreux n'hésita pa$ 
à se soumettre. Au jour dit, lés commissaires virent 
arriver une foule de néophytes qu'ils baptisèrent 
solennellement par une aspersion générale avec 
l'hysope (i). Mais bien des têtes, courbées dans une 
apparence de recueillement, se détournèrent pour 
éviter l'eau du baptême, et après la cérémonie ToQ 
entendit plusieurs de ces nouveaux chrétiens se* 
crier : Béni soit Mahomet! Pas une goutte ne m'a 
souillé ! 

dans sa pragmatique du i3 septembre; mais d'un côté les 
Mores l'avaient forcé de recourir aux mesures de coerci- 
tion, ils ne pouvaient plus réclamer le bénéfice de ses 
promesses; de l'autre, l'inquisition les traitait différem- 
ment des vieux chrétiens, ils ne devaient donc pas s'atten- 
dre à être mis avec^eax sur un pied d'égalité. 

(i) Frère Antonio de Guevara dit que pour sa part il ' 
avait donné le baptême à 27,000 maisons de Mores. (J^^ 
tolas aureas y fandliares s Madrid, 16 18, p. a47*) 



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CHAPITRE XIIl. 



Rëvohe des Mores du royaume de Valence. — Laptéme des Mores 
d*Aragon et de Catalogne. 



( 15260 



A quelques lieues de Valence, dans le bourg de 
Benalguacil , les choses se passèrent diffëremment. 
Des Tagarins (i.) qui's'y trouvaient poussèrent les 
habitaus à fermer leurs portes devant les commis- 
saires eccle'siastiques, et dès que leur détermination 
fut connue , presque toute la population de quatre 
villages voisins (2) se réfugia chez eux, de sorte que 
les Mores, voyant leurs vieilles murailles bien gar- 



(i) On nommait Tagarins les Mores aragonais. Nous em- 
ployons à dessein les expressions locales qui se rencontrent 
souvent dans les chroniques et les mémoires, où elles ar- 
rêtent les lecteurs. Un ouvrage de la nature du nôtre es( 
spéciatement chargé de les faire connaître. 

(2) Villamarchanle, Benisano, Betcra et Paterna. 



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( ao4 ) 

nies, commencèrent à braver les chrétiens. Le mémt 
exemple était donné sur un point du royaume bien 
éloigné de Benalguacil , dans la baronnie de G>r'* 
tes (i). Là^ don Luis de Pallas, seigneur de cette 
baronnie, avait été tué par ses vassaux, qu'il exhor- 
tait à recevoir de bonne grâce le baptême. Son corps 
avait été jeté aux pourceaux. Ces deux révoltes n'é- 
taient pas concertées, comme on aurait pu le croire; 
le mouvement partait des mêmes lieux d'oii étaieut 
sortis, dans les troubles précédens , les soldats les 
plus dévoués à la cause de la noblesse ; la fureur seule 
avait armé les Mores, mais leur appel fut entendu et 
répété. Au-delà du Xucar, de tous les points du mar- 
quisat de Dénia, du duché de Gandia et des districts 
aâjacens, il surgit des rebelles qui se rassemblèrent 
auprès de ce château de Polope, si propre à leur ins- 
pirer l'horreur du baptême. Ceux-ci, comme ceux de 
Cortès, occupaient un pays montueux, une vaste 
Sierra, que les torrens de T hiver rendaient imprati- 
cable aux armées ; ils avaient du temps devant eux. 
Ceux de Benalguacil , enfermés dans une bicoque, 
au centre de la riche vallée du Guadalaviar, ne de- 
vaient compter que sur leur courage et leur cous- 



(i) La baronnie de Corlès commence non loin de Ile- 
quena, au confluent du Gabriel et du Jucar. Elle s'étend 
jusqu'à Bicorp , où nos troupes liv^rèrent un combat en 
1808. La Muela de Cortès ou de Bicorp, chaîne deliautei 
montagnes, y est comprise toute entière. 



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( 205 ) 

tance ; ils ëtaîent exposés aux premiers coups. Ce 
fui, en effet , d'eux seuls que le gouverneur de Va- 
lence, don Hie'ronymo Cabanells, lieutenant-géné- 
ral en Tabsence du duc de Calabre, s'occupa dans 
le premier moment. 

Il envoya d'abord une compagnie de gens d'ar- 
mes à cheval dévaster les environs du bourg, enle- 
ver tout ce qui pouvait servir à l'approvisionnement 
des insurgés. On supposait que la famine amènerait 
promptement à composition des hommes entassés 
dans un espace étroit et que l'on croyait pris au 
dépourvu. On se trompait sur les deux points; les 
Mores avaient amassé quelques vivres à la hâte , et 
ils étaient préparés à souffrir jusqu'à la dernière ex-, 
trémité. Trompé dans son espérance, don Hie'ro- 
nymo Cabanells recourut aux traditions de l'Espagne 
barbare, traditions négligées, mais non perdues dans 
les carap.ngnes d'Italie ; le i5 février, il fit crier, par 
les rues de Valence , une déclaration de guerre à feu 
et h sang. Il y avait des Mores h combattre, Thumanité 
disparaissait. Le peuple, que des appels de ce genre 
trouvaient toujours prêt , répondit h celui du gou- 
verneur avec enthousiasme; les chevaliers ne discu- 
taient pas lorsque l'on déployait devant eux l'éten- 
dard de la ville , et leurs jurés l'avaient porté de la 
salle du conseil h la porte des Serranos; ils se ral- 
lièrent autour de lui. Cinq mille hommes accompa- 
gnés d'une artillerie nombreuse, se mirent eu mar- 
che. Si la provocation avait paru légère en compa- 



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( 206 ) 

raison des menaces ^ les Mores se chargèrent de 
prouver qu'on n'avait pas exagërë leur impor- 
tance ; ils soutinrent le siège jusqu'au 1 7 mars , 
sans canons, sans munitions, sans cavalerie, pres- 
que sans autres remparts que les cadavres des Espa*- 
gnols, battus à chaque assaut. Quand ils eurent 
ëpuisë leurs vivres , don Hiëronymo Cabanells , et 
frère Antonio de Guevara, qui suivait Farme'e, ne 
voulurent leur accorder que la vie sauve. Ils se ren- 
dirent à merci, le 18. On leur prit ving-cinq otages, 
et le gouverneur fit son entrée le même jour. Les 
Tagarins furent adjugés aux soldats comme esclaves. 
Les habitans du bourg, en considération du duc de 
Segorbc, dont ils dépendaient pour le domaine 
utile (i), eurent la permission de racheter leurs biens 
et leur liberté au prix de douze mille ducats. Frère 
Antonio de Guevara leur administra le baptême en 
présence de l'armée , du moins à ceux qu'il trouva 
encore dans la place, car le plus grand nombre s'é- 
tait enfui par une porte , tandis que les vainqueurs 
entraient par l'autre. Ces fuyards prirent la direction 
de Segorbe, et l'on ne put les atteindre. Le gouver^ 
neur, sMnquiétant peu de leurs projets, employa ses 
troupes à faire payer la contribution de 12,000 du* 
cats ; il retourna ensuite à Valence , oh il licencia 

(i) Poar la juridiction et le domaine immédiat (meroîm" 
pêrio)y Benalgaazil faisait partie de la seigoeorie de Va- 
ience, c'es(-à-^ire da domaine royal. 



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(207 ) 

rantiëe comme si tout était fini ou que rinsunrec- 
tion de Cortès et du marquisat de Dénia ne le re- 
gardât point* 

En traTersant Segorbe » les fuyards de Benalgua- 
cil entraînèrent quelques-uns des vassaux du duc. Ils 
avaient à leur proximité la Sierra d'Espadan, l'un des 
rameaux les plus considérables de la grande chaîne 
qui se'pare les royaumes d'Aragon et de Valence; 
c'est là qu'ils s'allèrent jeter. La Sierra d'Espadan 
leur offrait beaucoup de ressources. Elle s'appuie à 
une chaîne très-élevëe, dont le revers septentrional, 
celui qui appartient à l'Aragon, était peuplé de Mo- 
res ; ses passages étaient faciles à garder ; ses débou- 
chés dans la vallée du Morviedro et celle du Mi- 
jarèsy les deux fleuves qui la baignent et l'enserrent 
leur ouvraient des pays riches, parsemés de petites 
villes donl ils pouvaient pijler les banlieues sans in- 
convénient, parce que la majorité des habitans de 
ces villes étaient de vieux chrétiens ; la grande route 
de Valence à Sarragosse , qu'ils commandaient du 
haut de' leur position, leur amenait chaque jour une 
nouvelle proie, et la Sierra , qui s'étendait jusqu'au 
bord de la mer, les mettait eii communication avec 
les corsaires barbaresques, soit pour vendre leur bu- 
tin et se procurer des armes , soit pour gagner 
l'Afrique, s'ils étaient trop vivement pressés. En y 
menant la vie de bandits, comme les monfis des Al- 
puxares, ils auraient défié long-temps leurs enne- 
mis; mais la quantité de gens qui vinrent les y re* 



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( !208 ) 

joindre, leur donna des idccs plus hautes; ils coni'* 
mirent la même faute qu'à BenalguaciLPlus de quatre 
mille hommes s'étaient réunis dans les gorges de ces 
montagnes ; ils crurent pouvoir s'y dëfendre coQtre 
toutes les armées de l'Espagne, et avec une intrépide 
confiance, ils jetèrent le gant, à l'empereur en nom- 
mant un roi. 

Celui qu'ils élurent pour porter la couronne des 
Abder-Rhaman et des Yacoufs était un laboureur 
du village d'Algar, il se nommait Carbaïc. Son cou- 
rage, ses lalens militaires le rendaient digne de cet 
honneur périlleux, qu'il accepta sans hésitation ni 
modestie; le jour de son élection, il changea son 
nom pour celui de Zélim, auquel il ajouta d'avance 
celui à'AImanzor {le T^ictorieux) ; et il l'eût peut-être 
justifié, si l'éducation avait développé sa capacité 
naturelle. En quelques jours il fortifia d'un bout à 
l'autre tout le massif d'Espadan , où il jugea qu'il 
serait forcé de se concentrer, il fit ouvrir des tran- 
chées profondes sur chaque plateau, élever des mu- 
railles à la gorge de chaque ravin, amasser des blocs 
de rochers sur les cimes ; il multiplia les obstacles 
à l'infini; il en hérissa toute cette âpre contrée, 
prenant ses avenues de loin pour se mouvoir à l'aise» 
augmentant les fortifications à mesure que le cercle 
s'en resserrait, pour que la confiance des siens aug- 
mentât avec la fatigue de l'ennemie L'ordre qu'il éta- 
blit parmi cette réunion de fuyards était admirable ; 
des sentinelles, dés corps de garde surveillaient le 



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( 309 ) 
pdjs environnant, défendaient les passages avances \ 
derrière eux, postëes en des endroits bien fchoisis et 
dimëes en bataillons^ les troupies habitaient des ca- 
banes en bois que leur roi les avait prises de cons- 
thiire ; tout ce qui se prenait était mis en commun , 
tout ^tait distribue rëgulièrement, et, dans ces soli- 
tudes, les Mores ne manquaient dé rien. A le voir im- 
proviser ainsi une organisation dont il n'avait jamais 
connu de modèle, qtie les circonstances de temps 
et de lieu rendaient si difficiles, on suppose que 
Zëlim-Almanzor était plus qu'un capitaine, que c'é- 
tait un général et un homme à vues politiques ; on 
croit qu'il va jeter ses regards par-dessus la Sierra * 
d'Ëspadan, demander des secours à l'étranger, ap- 
peler tous les Mores d'Espagne à l'indépendance, 
ou, tout au moins, fomenter l'insurrection dans lé 
royaume de Valence , et d'abord se concerter avec 
les révoltés de Cortès et ceux de Polope : il n'en est 
rien. Cet homme est de la vieille race moresque , il 
s'en remet à Mahomet pour le soin de ses destinées, 
au temps pour amener des évènemens favorables, à 
son épée pour se défendre, à Tislam pour lui inspi- 
rer la constance dans la défaite et les tortures; le 
monde finit pour lui au pied de sa montagne ; quand 
il aura fait son devoir, advienne que pourra. Ce con- 
traste , qui se reproduit à chaque page de l'histoire 
des Mores, ne se montra jamais d'une manière plus 
frappante. Après avoir déployé une activité mer- 
veilleuse, Zoiim se reposa dans l'insouciance du fa- 
IL i4 



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( aïo ) 
lalisioe, sans niéine envoyer au dehors un aeulémi^^ 
s^ire pour faire connaître sa pqsition , ^cpujcagçi; 
les uns, exciter le^ autres ; il attendit. 

La lenteur espagnole lui avait ^\s,sç le Ipisir de 
perfectionne^" tow cçs ovivrages avec le peu ^ 
monde qui composait son armée et son peuple. On 
se consultait à Valence, pendant qu'il prenait pos- 
session du pays ; on cherchait çl^^ soldats dans cette 
puissante monarchie, qui rei^plis^it l'Europe dtt 
bruit de ses triomphes ; on einprun^it de Vargenf 
à des particuliers ^u nom de cet çxQpereur, pour qui 
les mines de l'Amérique çomn^ençaient à être fouil- 
lées. Le gouverneur s'adressa aux ct^eva^Uers, et il ei^ 
obtint trois mille ducats, i:çmboi]^rsables , après la 
victoire, sur le produit des biens confisqués. Avec 
cette somme , don Hiérpnymo Cabanells leva, troi; 
mille fantassins, auxquels s'adjoignît la noblesse dq 
royaume. Le duc de Segorbe en prit le çoi^i^aiide' 
ment. Dans les derniers jo,urs d'avril, un premîeras- 
saut fut livré aux Mores, du cdté de l'oufîst, par Val 
de Almonacid ; il coûta aux chrétiens, soixante 
hommes et deux cents blessés, l^'attaque ayait été 
conduite ngipl|ement; on se défiait du zèlç du. dac, 
qui opérait contre ses propres vassaux. Cette opi- 
nion, l'effroi que répandirent dans Taripée les 
pierres roulantes lancées dn haut de pics inaborda* 
blés , l'insignifiance des avantages que Toi^^ ava^^ 
payés si chèrement, dégoûtèrent tout le. monde. 
L'armée se dispersa; le duc se retira chez lui; Ici 



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(3,1 ) 

tjotles rentrèrent à Valence. Z^iim< Almanzor répara 
ses brèches et déracina de nouveaux blocs de ro- 
chers pour les précipiter sur de nouveaux ennemis^ 
Mais ii n'en eut pas à combattre pendant plusieurs 
mois; le conseil de guerre, qui se tint à Valencie, dë- 
cida qu'il fallait se borner à observer rennemi jus-- 
qu'à ce que Tempereur eût donne de nouveaux or- 
dres; et deux capitaines allèrent, dans ce but, s*efa* 
Wiravec cinq cents homnies à Onda, gros bourg de 
la vallëe du Mijares. C'étaient don Pedro Zanoguera, 
seigneur d'Alcacer, et don Diego Ladron, frère dé 
ce don Luis de Pallas, que ses vassaux avaient as- 
sassiné (i ). 

Pendant ce temps , Tinsurrection de Cortès ne 
faisait aucun progrès, et l'on ne s'en occupait point. 
€elle du marquisat de Dénia, que l'on abandonnait 
aussi à elle-même, s'amortissait insensiblement; l'a- 
mour du foyer attirait chaque jour un des fugitifs 
▼ers sa maison ; et comnîe les seigneurs se gardaient 
bien de repousser, paf une rigueur intempestive, 
leurs vassaux qui cherchaient à se repalrîer, aucun 
ne retournait à h Sierra ; bientôt il ne resta guère 
dans le canton insurgé qu'environ deux milîe per- 
sonnes', baptiisées ou' musulmanes ; quinze fustes de 

(t) Les c&angemens de nom sont communs dans les fa- 
milles ei^gtit)lies. Don Luis de Pallas joignait à son nom 
patroifimique ceux de Ladi-on et de Vilanova. Ses frèrîfs 
Ae pneaaient que celui de Ladron. 



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( 2>a ) 

Corsaires ayant para en vue de la côte de Denia^ 
ces deux raille personnes coururent au rivage, s'em- 
barquèrent, et l'on n'entendit plus parler d'elles. 

En prenant de bonnes mesures pour la circons- 
crire , il ëtait probable que l'on aurait fait évanouir 
de la même manière l'insurrection d'Espadan, car 
malgré l'ordre que Zelim Almanzor avait introduit 
dans son royaume, ainsi qu'il le nommait, ses su- 
jets , pour parler toujours son langage, n'auraient 
pas résiste aux inconvéniens multiples de leur posi- 
tion, et surtout à la tentation de mettre aussi en sû- 
reté leurs vies et leur immense butin ; d'aller finir 
leurs jours dans l'abondance au sein des Etats mu- 
sulmans : un événement de peu d'importance en 
lui-même, mais que des circonstances accessoires 
rendirent très-sensible aux chrétiens, fit sortir les 
deux parties de leur inaction, Zanaguera et Ladron 
n'observaient pas la Sierra d'assez près pour empê- 
cher les Mores de descendre dans la vallée du Mi- 
jares. Dans une de ses excursions, Zelim tomba sur 
le village maritime de Chilchès, pilla ses habitans, 
dévasta l'église et emporta le saint -sacrement, qui 
s'y trouvait exposé. Quand la nouvelle de ce crime 
parvint à Valence, elle y répandit une indicible 
consternation. L'hostie sainte aux mains des Mores! 
Tous les prêtres, tous les moines voulurent s'armer ; 
et ils l'auraient fait, malgré les remontrances de 
théologiens éclairés, si la noblesse ne s'était chargée 
solennellement de recouvrer le précieux corps du 



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( ^i3 ) 
Sauveur. L'archevêque fit cesser dans toutes les 
ëglîses du royaume le sacrifice de la messe , en dé- 
clarant que les signes de deuîl disparaîtraient seule- 
ment lorsque la captivité de Notre-Seîgneur serait 
finie et vengée. Les prêtres consentirent h se borner 
aux prières, comme Moïse, quand ils virent l'éten- 
dard de la ville se déployer à côté de celui de la croi- 
sade. Ces deux bannières, après avoir flotté quel- 
ques heures devant les fienêtres de Tayuntamiento, 
furent conduites avec une pompe lugubre à la porte 
des Serranos ; puis on les éleva sur la tour de cette 
porte, cérémonie usitée dans les grandes occasions, 
lorsque Ton voulait convoquer les habitans de toute 
la banlieue. Les tribunaux se fermèrent; le grande 
justicier réclama l'honneur d'être porte -enseigne; 
un des jurés de l'ordre des chevaliers fut nommé 
capitaine - général de la milice ; des ricos hombres 
demandèrent le commandement d'une compagnie; 
d'autres accoururent en volontaires. Le pillage de 
Chilches avait eu lieu Tun des derniers jours de 
mai ; au commencement de juillet , trois mille vo- 
lontaires campaient autour de la Sierra d'Espadan. 
Par ordre de l'empereur, le duc de Ségorbe alla se 
mettre à leur tête, avec le titre de généralissime. 
CVlait un peu emphatique ; mais l'orgueil espagnol 
exige l'emploi de termes exagérés; îl se paie de 
grands mots. 

Le 1 1 juillet, Ladron et Zanoguera, renforcés de 
quelques troupes, attaquèrent les abords de laSierrs^. 



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Trois cents Mores les reçurent vivement à Tenlrée 
d'Artesa, village qui est assis sur un gradin peu es^ 
carpe. Cette position fut emportée avec peine. Der* 
rîère elle se trouve un ravin profond , creuse par le 
torrent de Béchî ; l'autre bord du ravin est occupé 
par le village de Talés, en face duquel se dresse le 
premier rempart de la Sierra d'Espadan. Les Mores 
disputèrent avec ténacité chaque pouce de terrain ju&' 
qu'à Talés ; et les Espagnols, quoiqu'ils fussent dçn\ 
contre un, reculèrent plus d'une fois. Dans ce com- 
bat d'avant-garde, on put juger de ce que seraient 
les grandes affaires. Les capitaines d'Onda se main- 
tinrent seuls à Talés pendant huit jours v sans jouir 
d'un instant de repos. Le ig juillet, Y armée arriva. 
Elle s'était beaucoup augmentée en route. Les bour- 
geois des petites villes et les chevaliers s^empres- 
saient de toutes parts pour la rejoindre. Le duc de 
Segorbe, jaloux de prouver que l'on avait eu tort 
de soupçonner son désintéressement (on ne pouvait 
mettre en doute son courage)^ ne voulut pas perdre 
un moment pour y livrer l'assaut ; il en fixa le ^our 
au lendemain. 

Sou infanterie se montait à six mille hommes; sa 
cavalerie était formée de presque toute la noblesse 
valencienne. Il allait combattre les mêmes soldats 
qui, cinq ans auparavant, se rangaient à ses côtés; 
il leur opposait les gentilshommes, leurs vieux 
compagnons d'armes, et les germanos, à qui lui- 
même avait fait une guerre acharnée. Le duc doutait 



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( 210 ) 

de là boVitë Ae sa cause ; il devinait que dé part éi 
d'autre les souvenirs envenimeraient la lutte, iet ; 
maigre ses semblans d'impatience , il donna le éi* 
gnal à contre - côeiir. L'attaque se fit ^ur un front 
étendu. Ce h'ëtait encore que le premier boulevard, 
le niioins élevë, le moins formidable ; mais les Mores 
le défendirent comme ils auraient pu défendre leur 
citadelle : ils le perdirent et le reprirent sept fois. 
A la fin , ils cédèrent à la Supériorité des armes , 
après avoir profité de la position de manière à ef- 
frayer les vainqueurs, et ils se retirèrent pas à pas 
jUsqiié derrière léùril seconds retrancliemens. Le 
duc dé Ségorbe gagna une lieùè de terrain ; il s'é- 
tablit éhtrè Ahin et Véo, appuyé sur la gauche au 
château de Zuer. Quelques blessés, quelques mou- 
raris, les seuls prigoriniers que Ton put faire, subi- 
rent l'esclaTage ; le butin fut évalué 3o,ooo ducats. 
Zélimi Âlmanzof ne s'était pas trompé dans ses 
combinaison^ ; le Cburafge des Mores, leur confiance, 
augmentèrent au lieu de se laisser abattre par cette 
défaite. Une seconde victoire des Espagnols ne les. 
ébranla point. Le duc , qui se flattait de les étdn- 
ner en frappant èoup sur coup, leur enleva* dans 
un assaut général, six postes de leur seconde ligne, 
quelque^ jours* après l'affaire de Talés. Il les paya 
si cher, qu'il voulut changer son système de guerre, 
et il se réduisit à un blocus, quand il vit que Zelitn 
montrait tatit de détermination, qu'il en imposait 
tant à ses Mores. Le parti auquel s'arrêtait Iç duc dé 



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i 310 ) 
Segorbe ëtait le plus sage ; mais il lui fut impos- 
sible de le suivre exactement; les combats se t€- 
nouvelaieut maigre lui- S'il sonnait la retraite, on 
murmurait, on disait qu'il voulait épargner ses vas- 
saux. Les Espagnols , pousses par le zèle relîgietix, 
se faisaient écraser sous les rocbers, sans que le car^ 
nage ralentît l'ardeur de ceux qui échappaienL Le 
le'gat du pape avait accordé Tindulgence de la croî* 
sade, avec une absolution générale. Le duc lui-méius 
avait été forcé de déclarer la guerre à feu et à sang. 
On voyait des capitaines blessés refuser de céder 
leur commandement pour un seul jour. Don Diego 
Ladron, qui perdit un œil au second assaut, ne quita 
pas un seul instant son poste à l'avant-garde. Les 
volontaires arrivaient à la file , pendant que des le- 
vées de troupes se faisaient en Castille et en Aragon, 
Les villes du royaume de Valence envoyèrent leurs 
contingens ; c'était à qui rejoindrait le plus viteTar- 
mée. L'argent manquait; les corporations et les par- 
ticuliers prêtèrent i4tOOO florins» Une poignée de 
Mores, cantonnés dans un espace de trois lieues 
carrées, avait Thonneur de remuer toute l'Espagne* 
Les escarmouches continuèrent pendant deux 
mois entiers; chaque jour en voyait une : don Diego 
Ladron s'y distingua particulièremeiît ; mais quel- 
quefois il eut du pire. Si les Mores perdaient un 
poste, ils en reprenaient un autre, et jamais les Espa- 
gnols ne purent les déloger tout à fait de leur se- 
conde enceinte. Le château de Zucra faillit même 



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( ^»7 ) 
être enlève. Tout ce que le duc de Segorbe gagnait 
à ce jeu, c'était d'affaiblir ses ennemis, qui ne se re- 
crutaient pas, tandis que lui comblait les vides de 
ses rangs. Il resta ainsi dans sa position jusqu'au 1 7 
septembre. Ce jour-là trois mille Allemands, conduits 
par le cëlèbre colonel Rocandolf, arrivèrent au camp 
des Espagnols; et le lendemain ils allèrent attaquer 
à revers la Sierra d'Espadan, dont ils occupèrentaise- 
ment le premier mamelon du côte de Segorbe. Zelim 
ne les attendait point de ce côte'; il leur abandonna 
le Mont'-deS''Chrétîen$ , après une courte re'sîstance. 
Rocandolf apportait au gënéralissime Tordre d'en 
finir par un coup de vigueur ; on se pre'para donc à 
donner l'assaut. Les Allemands se chargèrent de 
pénétrer de front dans la Sierra, en partant du poste 
qu'ils avaient enlevé. Le duc et le gouverneur Ca- 
banells prirent avec eux cinq cents hommes du ré- 
giment de Rocandolf avec deux mille cinq cents Va- 
lenciens; ils devaient attaquer par Ahîn du côté de 
Test. Le vice-chancelier Figuerola et le colonel Hîé- 
ronymo Ferez de Arnal, avec quinze cents Valenciens 
et cinq cents étrangers, Castillans ou Aragonais, se 
placèrent à Almedijar, donnant la main aux Alle- 
mands. Ladron, Zanoguera dirigeaient les éclaîreurs. 
Cela faisait un total de plus de huit mille hommes, 
sans compter la cavalerie ; les Mores, dont le nombre 
avait dû être bien diminué, wse montaient peut - être 
à trois mille. Le 19 septembre, à Taube du jour, les 
trois colonnes espagnoles s ébranlèrent, sur le signal 



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(..8) 

que donna le duc; les ëclaireurs le$ précédaient 
Cette fois, la valeur^ les talens de leur chef, h mul- 
titude de leurs ouvrages ne pouvaient sauver les 
Mores. 

Les pierres roulantes, qui ouvraient une brèche 
dans les bataillons, laissaient arriver au sommet de 
la montagne assez d'ennemis, et d'ennemis bien ar- 
més, pour que la partie restât inégale ; elle Tétait en- 
core après le passage des tranchées, elle le fut jus- 
qu'au bout. L'ardeur était la même des deux côtés; 
les chrétiens ne faisaient point de quartier, les Mores 
n*en demandaient point. Poussés de plateau en pla- 
teau, ceux-ci reculèrent jusqu'à leur citadelle, où ils 
se trouvèrent concentrés, car les trois colonnes arri- 
vaient en même temps du midi, de Test et de l'ouest. 
Ce fut alors une horrible scène de carnage. Zelim 
Âlmanzor périt les armes à la main ; deux mille 
Mores restèrent sur la place ; quelques autres se ren- 
dirent et obtinrent grâce de la vie, en excitant la cu- 
pidité des soldats : uiic petite troupe se fit jour; elle 
alla se joindre aux insurgés de Cortés. Les pertes 
des chrétiens étaient considérables en tués et en 
blessés ; mais la vue du butin sécha les larmes : on 
le vendit pour 200,000 ducats. Un Allemand s'était 
emparé du saint - sacrement : peu touché du deuil 
des églises, il le cacha et l'emporta; de façon que 
les chevaliers ne purent dégager leur parole. Cepen- 
dant, l'archevêque leva l'interdit. A son retour à 
Valence, l'armée fit une entrée triomphale; elleau^ 



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( 319 ) 

raît conquis Jérusalem, que les acclamations n'euA- 
sent pas été plus vives. 

Le massacre d'Espadan servit d'avertissement aux 
révoltés de Cortés. L'infatigable don Diego Ladron 
n'eut qu'à se présenter devant le château de son 
frère pour en finir avec ce dernier reste de l'insur- 
rection. Humain autant que brave, il usa de clé- 
mence là où la rigueur eut été excusable, surtout de 
sa part. Les Mores s'étaient rendus à merci ; tous 
avaient trempé dans Tassassinat de don Luis de Pal** 
las : don Diego fit exécuter seulement les trois plus 
coupables ; il reçut les autres à composition pour 
3ooo ducats, payables en douze ans aux enfans de 
don Luis et aux héritiers de cinquante chrétiens 
massacrés en même temps que leur seigneur. On ne 
pouvait se montrer plus modéré. Naturellement 
l'amnistie était au prix du baptême. Avant de par- 
tir, don Diego Ladron ferma lui - même toutes les 
mosquées de la baronnie, et le dernier musulman 
du royaume de Valence renia Mahomet en sa pré- 
sence. 

Dans le même temps, les Mores aragonais et ca- 
talans étaient acquis au christianisme par les mêmes* 
procédés, menaces d'expulsion, restrictions per- 
fides, violence à peine déguisée. L'empereur leur 
permettait de quitter l'Espagne ; mais il leur ôtait le 
moyen de vivre ailleurs i un instant ils eurent la 
peosée de se défenjdre, et ils se fortifièrent; après 
la di^Taite des Valencie*»s , un tel projet ne pcmvail 



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( 220 ) 

pas avoir de suites. En vain le comte de Ribagona^ 
protégé par son rang (il était issu du sang royal) ^ 
osa-t-il se rendre auprès de Charles-Quint l'organe 
des seigneurs aragonais ; en vain représenta-t-il com» 
bien les Mores étaient utiles, indispensables et non 
dangereux ; combien il importait de ne les pas vexer: 
l'empereur fut inflexible. On dit qu'un gentilhomme 
fut tellement irrité de la réponse de l'empereur, 
qu'il engagea ses vassaux à se faire baptiser pour la 
forme, et à vivre tranquillement dans la religion mu- 
sulmane sous sa protection. Ce propos invraisem- 
blable n'aurait pu venir ;à la connaissance des hîs^ 
toriens qu'avec la punition de son auteur ; mais si 
personne n'eût voulu le tenir tout haut, plus d'un sei- 
gneur pensait comme ce gentilhomme, et les Mores 
le savaient. Us se soumirent. L'année 1 526 vit donc 
disparaître dans toutes les parties de l'Espagne les 
signes extérieurs de l'islamisme; l'inquisition eut 
pour justiciables tous les sujets de la monarchie. 
Que de sang avait coulé, que de taches avaient 
souillé princes, ministres, prélats, pour obtenir cet 
unique résultat, asservir les corps sans gagner les 
âmes! La croix s'élevait sur le croissant: mais ce 
n'était pas l'Evangile qui triomphait. 

Depuis leur conversion, les Mores ne furent plus 
désignés sous ce nom, qui en Espagne était syno- 
nyme de musulman; dans les chartes et les actes 
législatifs, on les nomma toujours chrétiens noiweaux 
ou Morisques. Chrétiens nouveaux, l'Eglise les te-^ 



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( ^^' ) 

nait pour suspects d*hërësie ; Mori&ques, le peuple 
Toyait en eux des ennemis. Le baptême n'avait ef- 
facé de leur front ni le signe de la religion, ni le 
signe de la race ; on eût même pu croire qu'il y avait 
impriiQe un stigmate de plus. Une autre persécution 
va s'ouvrir; la guerre à Mahomet est finie, la guerre 
aux coutumes commence ; et à l'intolérance des pas-^ 
sions religieuses se joindra rinlolérance, plus grande 
encore, de la civilisation européenneé 



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%'\%%T'^%^%%\(V%>V%^W%'W%/%/W%'VV%/%%%'W%^>%%'VV\^'VV«. VWt V%%/VV%>«%«l«f% 



CHAPITRE XIV. 



Eaitîft de rëforaie à Grenade. 



(i5a6.) 



Dans le temps que le duc de S^gorbe bataillaii 
contre les rebelles d*Espadan, Charles-Quînt s'était 
rendu à Grenade pour contenir les Morîsques de ce 
royaume. Il y fut reçu le 5 juin 1S26 avec une pompe 
magnifique ; l'impératrice l'accompagnait. Les plus 
ëlégans cavalier:? et les plus jolies femmes de FAl^ 
baycin, faisant trêve à leurs resscntimens, exécuté-^ 
renl en présence des souverains leurs danses na- 
tionales, les zarobras langoureuses, les vives léylas, 
qui animaient autrefois les bosquets du Ginala* 
riph (i). Ces danses, <c dangereuses autant que bel- 

(i) Le mot zambra désigne un orchestre, une danse on 
une fSÊte, et ces trois choses ensemble. La zambra se dan- 
sait lentement, avec des poses entre chaque distique de la 



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(«3) 

leâ, B accoinpagnëes de chansons où les noms des 
hëros grenadîn3 retentissaient à chaque vers, diver- 
tirent un peu la mëlaTicolie de Timpëratrice , mais 
éveillèrent ses scrupules : elles lui laissèrent une 
mauvais^ impression ; et les émotions sëvères qu'au 
sortir de la salle du ballet elle alla chercher sovis le 
cloître de Saint-Jérôme, tandis que l'empereur mon- 
tait à TAlhambra, redoublèrent son antipathie pour 
les usages d'une nation voluptueuse. Charles-Quint, 
de sou côté, ne put voir le palais d^ Aihaipar sans 
deviner l'amertume des regrets que ce témoin de 
leur grandeur passée ijpspirait chaque jour aux Mo-r 
risques. Quand il eut Iput visité, il s'écria : n Mal- 
heureux celui qui a perdu ceci! » Et frère Antonio 
de Guevara lui ayant rapporté l'histoire du dernier 
roi de Grenade , \fi mo^t barbare de sa mère , la ré- 
ponse du Zogojbi : «Si je l'avs^is entendu, je serais 
retourx^éà rAlha,mbra pour y mourir, » il ajouta: 
« Commei;!!; ne Va-t-il pas fait? )> C'était dire asse% 
qu'il ne s'étopnerait pas. de trouver l'esprit de révoUe 
au fond des cœurs. Pour l'en arracher^ il fallait for- 
cer les Morisques à oublier \(^uj: origine. Dans, ce 
but, un prijQ,ce tel que notre Louis XIÏ les, çut comr 



chanson, qm faisait son accompagnement obligé. Les pa- 
roles de la chanson étaient ou amoureuses ou guerrières, le 
plus souvent chantées par des femmes. Le tout faisait une 
espèce d« représentation, dramatique, un. véritahlo liSlUet* 
Les léylas étaient plus, courtes et plus vives« 



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( "^ ) 

blés de bienfaits ; l'empereur pensa qu'il lui sùflRraît 
de faire acte de pouvoir. 

Dès son arrivée, il avait reçu des plaintes de tous 
les côte's. Les vieux chrétiens lui représentaient que 
les brigandage^ des Monfis augmentaient d'une ma- 
nière effrayante ; que les corsaires barbaresques ra- 
vageaient toujours les côtes de l'Andalousie, quoi- 
qu'ils ne fussent plus appuyés ouvertement par les 
Français ; que les Morisques abusaient des licences 
d'armes pour transformer leurs maisons en arsenaux, 
où les Monfis puisaient avec impudence. Les mêmes 
plaintes lui étaient déjà parvenues auparavant; il avait, 
en i523 et i525, délivré des lettres de marqués^ 
remis aux armateurs son droit sur les prises, et re- 
nouvelé la défense faite aux chrétiens nouveaux dé 
porter Tépée. Les désordres n'avaient pas été atteints 
dans leurs causes par ces ordonnances insignifian- 
tes ; l'empereur n'y pourvut pas mieux celte fois par 
l'ordonnance rendue le i3 janvier, déclarant que les 
ports d'armes n'auraient de valeur que dans les lieux 
peuplés, et conféreraient simplement à chaque indi- 
vidu le droit de garder chez lui, pour s'en servir à 
la ville, une seule épée et un poignard ; pour la cam- 
pagne, une lance , mais pas d'armes à feu. Il était 
évident qu'une telle prescription serait violée sou- 
vent ; que le Morisque auquel on accordait une li- 
cence, en achetant une épée neuve, n'aurait pas tou- 
jours le soin de briser la vieille : c'était donner de 
la be ogne aux gens de loi, et ceux-ci n'en deman- 



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(325) 

daient pas davantage , ils vivaient d'amendes. Cepen-^ 
dant, il se préparait une mesure bien plus grave, que 
les Morisques avaient provoquée par leur impru- 
dence. Un chrétien nouveau, au service de l'audi- 
teur Polarco, se fiant sur le crédit et la protection 
de son maître, dressa un Mémoire des griefs que les 
Morisques imputaient aux agens de la justice ecclé- 
siastique et séculière : cet homme le fit signer par 
des personnages considérables de sa nation, entre au* 
très par trois veintiquatros de Grenade , don Fer- 
nando Benegas, don Miguel d'Aragon et Diego Lo- 
pezBenaxarà, qui le remirent à l'empereur. Charles- 
Quint saisit avidement l'occasion ; il renvoya les trois 
veintiquatros devant le conseil royal, oii leur rôle 
changea do nature ; d'accusateurs ils devinrent ac- 
cusés. Le licencié Pardo , abbé de Saint - Salvador, 
avait pris en main la défense des ecclésiastiques. Il 
reprochait nettement aux Morisques le crime d'apos- 
tasie, ce qui, suivant lui, justifiait tous les abus com- 
mis à leur préjudice par les curés et les gens de loi. 
Le conseil accueillit également bien les deux dénon- 
ciations ; il décida que des visiteurs se rendraient 
dans tous les lieux du royaume pour vérifier l'état 
des choses; mais cette apparence d'impartialité 
couvrait une résolution bien arrêtée. Les cinq per- 
sonnes auxquelles la visite fut commise, étaient 
itoutes intéressées dans la question ; c'était d'elles- 
mêmes que les Morisques se plaignaient. Leur chef, 
don Gaspar d'Avalos, gouvernait l'évêché de Gua- 
II. i5 



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i ^^ ) 

dix; trois aalr68, le docteur Quintana, le licfimne 
.Utiel et le docteur^Pero Lppez appartenaient au cha* 
pitre de la cathédrale de Grenade ; le cinquième vi- 
siteur, frère Antonio de Guevara, le «eiil qui fih 
étranger au clergé grenadin, avait épousé toutestses 
passions : plus tard, étant évêque de Guadix, on le 
vit pousser l'intolérance jusqu'à faire raser les fem» 
mes et les obligera racler leurs ongles pour^ en faire 
disparaître les traces du henné, cosmétique inoffea- 
sif dont il abhorrait l'usage, en raison^de ce que les 
Arabes l'avaient introduit. A ces hommes il (n'était 
.pas besoin de recommander une grande sévérité 
dans l'examen des mœurs et de la religion : des Mo- 
xisques; on leur donna, pour la forme, F ordre d'ins- 
pecter aussi la conduite des curés et des gens de loi, 
seul point dont leur rapport ne parla pas. Frère Afi* 
;tonio de Guevara en dit pourtant un. mot ; il re|Mnh 
.cha aux uns et aux aulres trop d'indulgence (i). 

Quant à l'indulgence des alguazils et des juges, il 
.pouvait en être quelque chose; mais on sait à qael 
prix les Morisques la paiyaient. Les visiteurs furent 
obligés de reconnaître que si les règlemens de^lfce 
étaient souvent éludés, la morale n'y perdait rien. On 
remarquait chez les chrétiens m ouveaux ce < que l'on 
-n'aurait pas peut-être trouvé aussi facilement cbwles 
ivieux chrétiens, d'excellentes mœurs, une parfaite 
bonne foi dans leurs relations d'afiEaires avec boules 

(i) Episto/as, p. 247. 



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(2^7 
isOHes dè^geiis, beaucoup de charité envers les^pati- 
rres, rtàmoilr du travail; mais tout cela était mis sur lé 
tompte de rbypocrisîe.^Pour la religion, il est cer^ 
tain qu'ils donnaient prise à la malveilkinee. « Ils 
n'ataient aucune dévotion y ^pas de respett pour les 
dimanches, les fêtes et lessacremens; s'ils n'elaient 
pas musulmans déclarés , ils étaient hérétiques oc- 
cultes; la foi manquait en eux, et le baptême y était 
de trop. 'Depuis vingt-sept ans, l'Eglise les avait re- 
çus dans son sein, et l'on n'en trouva pas vingts 
sept qui fussent véritàbiement chrétiens , pas même 
sept (i). » -En effet, divers indices les firent plus 
que soupçonner de se livrer en secret aux pratiques 
de l'islamisme. Les vieux chrétiens du pays préten- 
dirent qu'à certaines époques on ne voyait ^jamais 
1 de fumée «'élever au-dessus de leurs -villages avant 
[le coucîher du soleil, et, vérification faite, ces épo- 
I ques se rapportaient, dans le calendrier musulman, 
à celles du Ilaroadan ou des autres jeûnes canoni- 
; ^qaes prescrits par Mahomet. Ils s- enseignaient entre 
eux les préceptes de la religion mahométane ; les 
vendredis ils s'enfermaient, sans doute pour faire la 
talah; les dimanches ^ sans doute pour travailler; 
ils témoignaient une horreur invincible pour le vin 
et h chair de porc, pratiquaient la circoncision sur 

L '(i) Voyez Marmol, t. i, p. 228. — Voyez encore Vùla de 
mnJvan de Austrîa, por don Lorenzo Vanderhamen y Leon^ 
Borade Nigueles; Madrid, iba8, p^ 54^ 



1 



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( "8 ) 
leurs enfansy lavaient soigneusement les places que 
les saintes huiles du baptême avaient touchëes, et 
célébraient leurs mariages à la mode moresque, 
après avoir subi la bénédiction du curé- L'innocence 
dont ils se paraient dans leur confession leur fut 
aussi imputée à délit. Dans toutes les villes, Xime- 
nez avait fait établir des conférences pour les nou- 
veaux chrétiens, auxquels il était enjoint d'y assis- 
ter, ainsi que d'entendre la messe tous les diman- 
ches. L'observation de ce règlement ëtait obliga- 
toire, sous peine d'amende; et les curés devaient, 
avant d'offrir le sacrifice, faire l'appel de leurs pa- 
roissiens : ils devaient encore exiger que les Moris- 
ques, lorsqu'ils se présentaient pour se marier, fus- 
sent vêtus à l'espagnole, et prouvassent qu'ils sa- 
vaient au moins réciter leurs prières. Or, rien de 
cela ne s'exécutait avec exactitude. D'une part, les 
Morisques cherchaient à s'y soustraire, soit en cor* 
rompant les curés à prix d'argent, soit en préten- 
dant qu'ils étaient incapables d'apprendre la langue 
castillane; de l'autre, les curés connivaient aux dé- 
sordres, parce qu'ils en tiraient profit en les punis- 
sant après coup, ou bien en vendant la tolérance, 
et parce qu'ils regardaient leurs cures comme des 
bénéfices, au lieu de se considérer comme ayant 
charge d'âmes (i). Ils participaient k ces passions 
lyranniques et paresseuses particulières aux Espa- 

(i) Les mêmes, /oco citaio. 



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{^^9 ) 
gnols, qui procèdent volontiers par voie d'autoritë, 
ne cherchant jamais à convaincre ; ils n'avaient pas 
instruit les Morisques, et préféraient les soumettre à 
leur joug. En admettant pour vrais dans toutes leurs 
parties les faits et les inductions qui figurèrent dans 
le rapport des visiteurs, on devait en conclure deux 
choses : d'abord , que les curés étaient plus coupa- 
bles que leurs ouailles, et il fallait alors commencer 
par la réforme du clergé ; mais c'eût été avouer un 
tort, et la politique ne le permit pas, quoique la re- 
Hgion l'exigeât ; on pouvait ensuite s'attendre à ce 
que des conversions forcées n'eussent pas amené en 
si peu d'années la sincérité dans la pratique des de-* 
▼oirs, et demander au temps, à la vigilance, mais h 
la vigilance indulgente , à un enseignement bien et 
patiemment dirigé, à l'édification de l'exemple sur- 
tout, l'instruction de cette nation ignorante. C'était 
l'opinion du grand -inquisiteur, don Alonso Man- 
rique; il l'avait prouvé en faisant confirmer deux 
années auparavant, par le conseil de la congrégation 
suprême, l'ordonnance royale qui portait défense 
de poursuivre les Morisques, hors le cas d'aposta- 
sie formelle et constatée : malheureusement, nous 
l'aTons déjà dit, le prélat éclairé ne pouvait toujours 
suivre ses inspirations ; il était souvent contraint de 
se donner à lui-même un démenti pour jouer le rôle 
que son poste lui imposait (i). En cette occasion, le 

(i) La même contra^icûon entre ies opinions de I'hoinii|« 



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((a3o) 

tol^r^lit archeirèque de^Séville di^^rut^ et le grai^ 
iuquîsîteurr se montra s^ul. Dpn AIodso Maarîqae. 
fpt^choîsi pour pre'sîder la jun^e, à laquelle Temptc^ 
riîur ordonna de lui: soumettre un Mémoire sur Ut 
réforme des Morisqw$ de Grenade 

I^a junte se composait de; treize mçnjibres^ ecclé- 
siastiques et laïques. L'archevôque élu de Grenade,, 
les évêques de Guadix et d.'Almerîa, sejs suffragaoSi^ 
e«t ra4miaistrateur dii diocèse de Malaga y. représen- 
taient le clergé du royaume ; Tévêque d'Osma y sié- 
gpait comme confesseur, et. Francisco de los Cobos 
comme secrétaire, de l'empereur ; l'archevêque de 
Santiago, président du conseil royal de Castille, y 
prit* place en cette qualité avec trois auditeurs du. 
mém^ conseil. L'inquisiteur-général était assisté, d'ui^ 
conseiller de la congrégation suprême. Don Garcia 
de. I^adilla, grand-commandeur de Calatrava, faisait 
auçsi partie de la junte, je ne sais à quel titre (i). Ni 



privé, et celles de l'inquîsiteor-général s'était déjà maoîfestée 
une autre fois« Le cardinal Xi menez, auquel on attribue aree 
ass^ de fondement u^e critique trèsrjustejdcs abus de l'inqui- 
sition, soutint de son, crédit et de son argent le plus monsr- 
trueuxde ces abus, le secret de la procédure. Jl fut cause que 
don Fernando et Charles-Quint repoussèrent à cet égard la 
demande et les efforts des nouveaux chrélien$. Don Alonso 
H^rique avait aussi appuyé, auprès de Charles - Quint, là 
juste demande des nouveaux,cfaréliens, mais il n'osa pas h 
soutenir lorsqu'il devint inquisiteur-général. 

(i) L'inquisition, officiellement représentée dans cette 



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(a3i) 
le capitâinp-géneral, ni le prëdîdent de» là chanceUè- 
rie, ni aucun membre de lamunîcipalîlë'de Grenade 
n y furent appelés ; les Mbrîsques, dont au moins le 
pocureur devait être entendu lorsqu'il s'agissait de 
toucher à- leurs priTilëges, n'eurent pas une voix 
dans cette assemblée. Ainsi, ce n'était pas un conseil 
d^ËUt, pas même une cour de' justice que l'empe- 
reor'institiiait; il aurait pu se dispenser de cet ap- 
pareil, et, comme à Valence, comme en Aragon, 
mettre en avant son pouvoir absolu. Les fùeros, les 
sermens (i) ëlaient pour lui les colonnes d'Hercule, 
quime l'arrêtaient point ; n'avait-il pas pris pour de- 
vise : Plus ultra F 

Le» parti de traiter lès Morisques en coupables e'tait 
si bien pris- d'avance j que Ton n'attendit pas même 
1» r^nion de là junte pour exécuter la plus grave 
mesure qu'elle put recommander. Sur Tinvilation de 
l'empereur, dott Alonso Manrique donna Tordre 
au sainfcoffice de Jaen de se transporter à Grenade; 
et le 5 novembre', deux inquisiteurs s'installèrent' 
dans-unpaiâiS'de la rued'Ëlvira. Us amenaient avec 

junte par deux membres, yen* envoya cinq-cn réalité : Vé- 
véqne de Guadk, celui d-^Osma, Parchevéque de Samiago,^ 
app^tenant au saint-offîce, comme l'archevêque de Séville 
et le liceocié Valdès. 

(i) En entrant à Grenade, le 5 juin, il avait commencé 
par jurer, à la cathédrale, de maintenir intacts les privilè- 
ges du royaume; et ceux des Môrisques en faisaient partîe- 
tom >comme • ctn% des vieux chrétiens. 



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(a30 
eux un procureur fiscal, deux secrétaires du secret, 
un receveur des amendes et cinquante familiers. Il 
ne manqua pas de concurrens de haute naissance 
pour la place d'alguazil du tribunal. Pendant que 
ces redoutables magistrats disposaient leur arsenal 
et leurs prisons, la junte dëlibërait dans la chapelle 
royale, auprès des tombeaux des rois catholiques. 
Elle se fit remettre les relations des cinq visiteurs 
ecclésiastiques, le traité de capitulation de Grenade, 
le traité qu'avait rédigé le cardinal Ximenez après la 
pacification de TAlbaycin, et les diverses chartes de 
privilèges qui avaient été ou accordées aux Mori^ 
ques ou confirmées depuis cet événement ; mais elle 
ne tint compte que des rapports des visiteurs et des 
autres dénonciations qui lui fiirent présentées. En 
dix séances, elle eut examiné et réglé une affaire où 
tout était en jeu, la bonne foi, la justice, la sécurité 
du royaume, le bien-être d'un demi-million d'âmes, 
la richesse de l'Etat. Trois de ces dix séances furent 
consacrées à voter. La junte déclara que d'un comr 
mun accord, en esprit de charité, pour le bien-être 
des nouveaux convertis, elle jugeait nécessaire de 
leur interdire tout ce qui pouvait leur rappeler et la 
religion qu'ils avaient professée, et la nation âe la- 
quelle ils provenaient. Des griefs dont ils se plai- 
gnaient, il n'en fut pas même question. Charles- 
Quint approuva les articles que la junte lui apporta 
tout libellés; le 7 décembre, il les convertit en loi. 
}je$ Morisques apprirent, par la publication d'une 



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(a33) 
pragmatique royale, qu'ils devaient perdre le 80U« 
Tenir de leurs noms de famille, oublier leur langue, 
posséder l'idiâme des Castillans, déchirer leurs ha- 
bits pour les refaire sur le modèle des vétemens es-* 
pagnols, et découvrir à tous les regards les visages 
de leurs femmes ; solliciter du corrëgidor la permis- 
sion de porter une e'pée, quand tant de fois déjà ils 
l'avaient payée ; s'adresser à un chrétien de race pour 
obtenir la viande qu'ils mangeaient, à une chrétienne 
de race pour aider leurs 'femmes dans l'accouche- 
ment, et ne jamais perdre de vue lesjtours du palais 
inquisitorial , d'oii ils seraient désormais surveillés. 
On leur accordait une amnistie pour le passé ; à l'a- 
venir, ils ne devaient plus espérer de grâce, s'ils re- 
tombaient dans leurs superstitions (i), La dernière 
ligne de ce traité, qui avait ouvert les portes de Gre- 
nade, était donc effacée sans que l'on offrît aux Mo- 
risques le moindre dédommagement. On leur disait : 
«cC'e3t pour votre bien! » A ce mot, toutes les cons- 
ciences espagnoles se tranquillisaient, si aucune 
d'elles avait été troublée. 

Certes il fallait des raisons suprêmes, la considé- 
ration du salut de l'Etat, du salut des âmes, pour 
violer ainsi traités, chartes et privilèges, pour dire à 
tout un peuple : Tu ne parleras plus ta langue, tu ne 

(i) Nous ne donnons pas le texte de cette pragmatique, 
qaî se trouve reproduite en entier dans celle du 17 noveni^ 
)>re 1S66. 



L 



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(334) 
sauras, plus comment se nomment tes pères, tu re^-^ 
noaceras. à tes usages, tu vivras en suspicion soos 
l'œil d'un voisin « d'un ennemi que nous constituons 
ton surveillant, auquel tu récourras dans -les nëces» 
sites les plus pressantes de la vie ; nous ne voulons 
plus que tu puisses prétendre à former une nation k 
part, mais nous ne voulons pas que tu puisses te 
croire de notre race. 

Il fallait que l'empereur crut renapUr un devoir 
précis pour bouleverser ainsi la condition des Mo- 
risques, les faire passer d'un jour à l'autre du ré- 
gime de la tolérance à celui de la rigueur. Droit, 
respect de sa parole, difficulté d'exécution, l'idée 
de toutes, les désobéissances qu'il aurait à punir, 
rien, ne l'avait arrêté; devant quoi pouvait-il flé- 
chir? devant des sacs d'or. On a peine à se le per- 
suader, mais on ne peut le révoquer en doute. 
L'empereur n'eut pas plutôt signé la pragmatique 
du 7 décembre, qu'il en suspendit l'effet.» <c pour 
tout le temps que durerait son bon plaisir» » sauf 
en ce qui touchait l'inquisition, et cela au prix de 
80,000 ducats* d'or ( 1,000,000 de francs). Il eu 
coûta juste le double de cette somme aux Moris* 
ques, car les conseillers de Charles -Quint s'étaient 
aussi. fait payer de 80,000 ducats la complaisance 
de leurs recommandarions. Deux millions! Ceci 
donne la juste mesure du zèle religieux sous lequel 
se cachaient les mauvaises passions des Espagnols. 
Pt quelles immenses ressources offrait à l'Etat l'in-i^ 



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(a35) 

dustrieuse population des Morisques 5i Ton avait su 
la traiter avec ëquilë (i)! 

Le lo décembre, Charles^Quint quitta Grenade, 
laissant aux nouveaux sujets de l'inquisition, en 
échange de leurs dons, la promesse de les faire 
exempter de la peine de confiscation, si jamais ils 
Tencouraient pour cause d'hérésie. Au mois de juil- 
let de l'année suivante, il reçut de la cour de Rome 
un bref rempli d'éloges au sujet de sa pragmatique ; 
sans doute il n'y répondit pas. Les soldats du con- 
nétable de Bourbon s'étaient déjà chargés d'appren- 
dre à Clément VII que l'empereur savait imposer si- 
lence aux scrupules de religion, quand ses finances 
élaienf; épuisées. 

(i) Pedraza, Historia de Granada. — Cet auteur dit que 
Gliarles-Quint employa dlxrhuit mille de ces ducats à la 
c(XQsLructian du nouveau palais de rÂlhambra. — Yander- 
faamen, Vida de don Juan d'Austrîa, p. 55. — Sandoval^ Vie 
de l'empereur^ ch. 5, 1. i^, § 28. — Zapater, Anales de Ara- 
gon, 1. 3, c. 38. — Bleda, Coronica de los Moros, p. 657. — Pas 
un de ces historiens ne blâme le fait, maïs Vanderhamen 
lo rappoFte d'une manière ironique. Marmol^ malgré sa 
bcuuae foi habituelle^ diaslmulje.ee qu'il n'ose pa$ dire. «Les 
R|prisq|i^5f di^tTil* pr<?sçxilèrent. des mémoires ti firent leursi 
offres. ïU^fiq ils obtinrent» etc. » (T, 1, p. i340 



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«rWV%%¥W%WV%WV% WVWlrV^-yVV^tr^^WV^^^^WirWVVi^ VWVV%V«i^«W 



CHAPITRE XV. 



Prédications et réformei. — Abdicttion d« i'empwtar. 



(iSa; à i556.} 



Les inquisiteurs de Grenade ne respectèrent point 
la promesse de leur souverain, . ils confisquèrent 
les biens des Morisques chaque fois qu'ils en trou- 
vèrent l'occasion, et l'occasion se trouvait souvent, 
car ils la cherchaient. Pour toutes les affaires de peu 
d'importance, pour celles où n'étaient impliqués ni 
prélats ni ministres, les tribunaux de province avaient 
un pouvoir discrétionnaire dont ils usaient bien ou 
mal, suivant le caractère de leurs membres ; or, Tanî-' 
mosité contre les Morisques était si grande, on l'in- 
culquait avec tant de véhémence aux jeunes ecclé- 
siastiques, par de fausses explications sur la portée 
des erreurs musulmanes, par les injures furibondes 



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( 237 ) 
qui étaient proférées dans les chaires thëologiquefli» 
où Ton développait à toute heure cette thèse : « Le 
lion courageux, le magnanime monarque de TEs* 
pagne est en ëlat de guerre continuelle, dëclarëe, 
plus que publiée, avec les boucs libidineux de Ma- 
homet (i). » Les ordres monastiques, surtout les 
dominicains et les franciscains, perpétuaient d'une 
manière tellement acharnëe les traditions hostiles à 
la race des Mores, que l'on ne rencontrait presque 
jamais dans les rangs inférieurs du saint-office un 
homme doue de la moindre discrimination ou porte 
à la clémence. Il n'en était pas de même dans le 
conseil de la congrégation suprême, que composaient 
des personnages éminens, formés à la pratique des 
grandes affaires, accessibles jusqu'à un certain point 
aux. considérations politiques. Là on savait qu'il ne 
convenait point de pousser les choses à l'excès; 
et si les instructions de don Alonso Manrique eus- 
sent été suivies, l'histoire de l'inquisition offrirait 
au moins une belle page. Après avoir fait publier 
dans toutes les églises du royaume de Grenade l'édit 
que l'on nommait de délation, par lequel chaque in- 



(i) Los Hbidinosos cahrones Mahometanos contra los quales 
tiene siempre guerra declarada y mas que pregofiada el fuerU 
Léon y magnamrno monarca de Espana. 

Bleda, Coronica de los Moros, p. 65o. Voyez aussi V Expul- 
sion des MorisqueSf par Azoar, et, plus bas, les ÎDstructioiM 
données k son clergé par don Jaan de Ribera. 



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(•.38) 

<lmdu*<frait averti de ce qu'il devaîl«érîtèr')Ët*ae a? 
qu'il derait dénoncer (i), don Âlonso Maflrîqttc 
ordonna qae <Fon céii^brât'un atito^da^i'fé *soieiiii^l 
SUT la place de fBibarrambki, où jadis se c^lfbtaktit 
les fêtes 'chevaleresques des Mores; il' voulait, ^ti 
•moyen decespectacle, imposcfr aux Morisques «n?e 
terreur salutaire, graver dans leur'me'moire la prohi- 
bition de 1 Vdit, afin que la douceur fûtensilitfe saris 
inconve'nient; il ne permit pas que Ton condai^tt au 
•supplice, môme pour y recevoir lasimple pénite)i(!e 
publique, pour y porter (le sanbenito, un setildes 
nouveaux chrétiens, «qui figuraient dëjà'sur les listes; 
♦d'he're' tiques. 'Cet anto-da-fe eut 'lieu en i528. L*au- 
nëe sui^-ante (2), le Conseil de'' la suptême -^fescrUh 
^deux mesures d'exécution que son code ^de procë^- 
dure aurait dû imposer à tous les tribunaux, qin 
malheureusement n'étaient point dans son esprit 
général; il ordonna aux inquisiteurs d'admettre 
comme témoins à décharge les iNIorisques, tnênie 
s'ils étaient parens de l'accusé, et de ne jamars leur 
appliquer la torture .pour leur faire confesser des 
fautes légères, telles que d'avoit refusé de boire du 
vin ou de manger de la chair de porc. Il renouvela, 
en i53i (3), cette ordonnance, qui ne fut jamais 
parfaitemeiit exécutée, lét quatre ans plus tard, il 

(ï) Fbir 'Pièces justificatives, ti^ VL 
(!») 36 mai ^5àg. 
(3) 16 )oin *itôi. 



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( --^39 ) 
défendit formellement de livrer du bras scfculier^ 
pour subir une condamnation capitale, un Moris- 
que apostat* 

Comme le conseil de la suprême sVtait réserve le 
droit deviser toutes les sentences qui envoyaient 
des hërAîques au fatal bûcber, sa dernière prescrip- 
tion ne fut pas viole'e dans le royaume de Grenade, 
si toutefois Ton peut s'en rapporter à cet égard au 
silence des historiens; maigre' quelques induclioiïs 
opposées, nous serions portés à croire quVIlc fut 
également respectée dans le royaume de Valence. 
Enfin le conseil publia, en i54o et iS43, divers édits 
de grâce pour les renégats occultes ou déclarés qui 
vivaient, soit en Espagne, soit en Afrique ; et le mé- 
rite de ces ordonnances, quoiqu'il soit diminué par 
les motifs qui les firent promulguer (l'empereur était 
alors en guerre avec les barbaresques), n'en doit 
pas moins être reconnu ; la clémence s'accorde tou-- 
jours si bien avec une saine poUlique ! Charles-Quint 
alla plus loin : il obtînt du pape Paul III, le 2 août 
1546, une bulle qui réhabilitait les Morisques re- 
laps, les déclarait habiles ^à posséder totites charges 
civiles et tous bénéfices ecclésiastiques, et ordonnait 
de cesser les procédures commencées conlreeux. ïl 
est vrai que,«datis:laipratique,1es édits de grâce et la 
bulle ne reçurent pas tout leur effet ; les inquisitetiTs 
nexëconciliaient guère de pénitens sans leur impoî^er 
une amende, et les Morisques se défiaient avec rai- 
«OB du piège ; ils n'allaient pas se dénoncer : on ne 



L 



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( Mo) 
voit pas Don plus qu'un seul relaps ait jamais pô^ 
sédé charge civile de quelque importance ou béné- 
fice ecclésiastique. 

A cote des actes de tolérance vinrent se placer des 
mesures vexaloires qui seraient inexplicables, si l'on 
n'en trouvait la source dans la cupidité de l'em- 
pereur. Il fut interdit aux Morisques de s'éta- 
blir en Amérique. L'an iBuS^ il fut ordonné aux 
régidores des villages grenadins de payer de leurs 
propres deniers les dommages que des Monfis on 
des corsaires commettaient sur le territoire de leur 
commune. Cette charge revenait aussi naturellement 
aux jurés, qui étaient les premiers magistrats de la 
commune ; mais on voulait frapper les chrétiens 
nouveaux, et on les laissait toujours sans protection, 
désarmés , à la merci des brigands , sous prétexte 
que l'on doutait de leurs bonnes intentions. Le 12 
janvier 1529, Charles-Quint donna au président de 
la chancellerie de Grenade l'ordre de s'entendre 
avec les inquisiteurs et le corrégidor pour trans- 
porter les Morisques hors de l'Albaycin^ où on les 
avait précédemment confinés, et les établir au cen- 
tre de la ville ; de nouvelles sommes achetèrent la 
révocation de cet édit. En i532, l'impératrice remit 
en vigueur la pragmatique du 7 décembre i526; 
les Morisques s'adressèrent à l'empereur, et payèrent 
encore la suspension (i). Ils ne se soucièrent pas de 

(1) Marmol (tome i, p. i34) clonne la date àt i53o, 



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(.4i ) 

payer pour faire révoquer deux ordonnances de 1532 
et 1537, m^^ obligeaient les Gacis (i) à s'ëloigner 
encore plus de la mer, à s'en tenir à quinze lieues. 
Quoique les Gacis, presque totls esclaves, leur fus- 
sent utiles, cet article n'était pas assez important 
pour qu'ils épuisassent à ce sujet letir crédit et leurs 
bourses ; il était plus simple d'endormir les algua- 
zîls. En 1 548 , l'empereur, qui se trouvait bien du 
régime des piragmatiques et des révocations, en re- 
vint à son thème de 1529, et l'amplifia. Il fit com- 
poser par l'inquisiteur - général , don Fernando dé 

mais c^est par erreur. L'ordonnance fut rendue à Medinà 
del Campo, le 10 mai i53a. (Voyez Ord, Granad.^ p. 371.) 
(i) Une ordonnance du a3 novembre xSGj les définit 
ainsi : les Gacis, fils de Mores barbaresques ou de Tares, 
esclaves ou libres, ou rachetés chrétiens oa musulmans. Je 
ne connais ni la signification ni Fétymologie de ce mot. On 
trouve dans \! Histoire de la domination des Arabes, par Conde 
(L 3, c. ko), un passage qui peut servir ici de renseigne- 
ment, mais je n'ose rien en conclure. Lé voici : <r On dit 
qae Yasef-Âben-Tàxifin acheta beaucoup d'esclaves de 
Guinée que lui vendirent des négocians. Ceux-ci les al- 
laient chercher en Guinée, dans une ville très-avancée au 
miliea des déserts, nommée Gazer. On prétend que ces 
nègres avaient été chrétiens, mais que leurs relations avec 
les Berbers, ou les maux et violences de la guerre, ou 
d'autres causes ignorées les avaient fait changer de relîgîou 
d'une manière intéressée. Yusef envoya ces nègres sur les 
côtes d'Andalousie; en échange, il prit un grand nombre 
àe jeunes chrétiens esclaves, etc. 

IL iG 



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( M^ ) 

Valdèi, un règlement spécial à l'usage des Moris* 
ques; règlement plus sévère même que la pragmati- 
que de i526, car il leur deTendit de se marier entre 
eux, d'avoir pour domestique un individu de leur 
race, et d'habiter l'un près dt l'autre t ils devaient 
vendre leurs maisons, et, s'ils ne trouvaient pas à en 
racheter une qui fut située entre deux maisons de 
vieux chrétiens, le pavillon du firmament ne s'éten- 
dra-t41 pas sUr toutes les créatures de Dieu? La bar- 
barie le dispute à l'absurdité dans cette ordonnance: 
on pense bien que rien n'en fut exécuté ; et quand 
les Morisques, recourant à leurs argumens habi- 
tuels^ démontrèrent qu'il était nécessaire de la sus- 
pendre, ils perdirent en même temps le bénëfice de 
la seule clause qui fût à leur avantage » celle de ne 
jamais paraître dans les autos-da*-fé pour y recevoir 
la réconciliation solennelle* Quelques pauvtes arti- 
sans, des ouvriers en soie pour la plupart, avaient 
obéi^déjà ; ils retrouvèrent dans leur ancien quartier 
d'Antequeruela un abri pour leur industrie, et quel- 
ques familles de distinction retournèrent dans le 
Mansor, sur la pente de la colline que couronne 
l'Âlhambra. C'était là , dans la célèbre me des Go« 
mélès, que s'étaient passées les scènes les plus ro- 
mantiques de la lutte entre les Âbencerrages et les 
Zegris : ces temps étaient éloignés, mais les souve- 
nirs vivaient toujours; ils faisaient paraître plujs in- 
supportable le voisinage du capitaine-général et de 
sa garnison. La masse des Morisques resta groupée 



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(.43) 

a l'ÂIbaycîn, où les rieux cht^tiens occupaietit uil 
petit nombre de maisons disséminëes autour des 
églises. Le mëlange des deux races^ dans une si faible 
proportion, ne pouvait produire que de fâcheux ré- 
sultats : fieux chrëtiens et Morisques s'obseryaient 
(avec insolence et crainte ; chacun ayait ses espions . 
et ses otages dans le quartier ennemie Faire, défaire, 
se défier de tout, un jour concentrer, un autre jour 
disperser, quelle pitoyable politique envers un peu^ 
pie! Et toutes les incertitudes se terminaient par des 
extorsions. 

Ce que le royaume de Grenade rendait au fisc est 
incalculable , car il faudrait compter le produit des 
amendes pour bien plus que celui des impôts régu- 
liers : l'or^ pressé par des machines compliquées , 
ruisselait dans tous les canaux. Inquisiteurs, curés, 
hommes de loi, agens de police, magistrats muni- 
cipaux, chefs d'escouade de maréchaussée, capi-* 
faines de milice, gouyemeurs des citadelles, sei- 
^eurs féodaux, jusqu'aux simples possesseurs d'une 
chétive maison enclayée dans un village morisque, 
tous les vieux chrétiens mettaient la main au près-* 
soir, tous prenaient leur part de ducats. Au milieu 
de la confusion que les ordonnances contradictoires 
de l'empereur avaient créée, on ne savait plus à quoi 
s'en tenir; il n'y avait personne qui ne pût faire 
croire qu'il avait k vendre une tolérance, celui-ci en 
ttiatière de religion, celui-là en matière de coutu-^ 
mes; l'un prétendait à des redevances, l'autre corn* 



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(244) 

posait pour les frais de justice ; celui qui n'était pas 
constitue en autorité possédait au moins le droit de 
délation ; il ne fermait les yeux qu'à beaux deniers 
comptant. Les Morisques, surs d'être ruinés s'ils 
discutaient , répondaient à toutes les demandes la 
bourse à la main. Personne avec eux ne mettait de 
modération; les seigneurs seuls montraient de la 
bonne foi ; ils ne reprenaient jamais ce qu'ils avaient 
vendu : aussi les Morisques affluaient-ils sur leurs 
teires, quoiqu'ils y supportassent des charges énor- 
mes, et qu'ils y fussent exposés à un genre d'obses- 
sion que la beauté des femmes de leur race leur fai* 
sait particulièrement redouter (i). Du reste, l'impôt 
régulier aurait à lui seul suffi pour enrichir le fisc , 
et il tombait à peu près en entier sur les Morisques, 
sur les cultivateurs du pays. On le percevait sous 
trois dénominations , droit foncier, droit d'octroi, 
monopole. Nous ne parlons pas ici de la farda; on 
sait qu'elle était payée à part, et se montait à 46,000 
ducats. La taxe sur la propriété foncière changeait 
de proportion dans chaque seigneurie. En général, 
c'était la dîme, sans préjudice de la dîme ecclésias- 
tique, prélevée sur les revenus bruts. Les droits d'oc- 



(i) /r À jubiles con las crisHanas y tener nooenas con las mo- 
riscas* Faire le jubilé avec les chrétiennes et les neuvaines 
avec les Morisqaes. — Lettre de frère Antonio de Ouévara 
à don Enrique Enriqaez, seigneur de Galera, au royaume 
de Grenade. {Voyez Notes et Pièces justificatives, n» VIF.) 



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( 2i5 ) 
troi variaient aussi, mais pour s'ëlever dans une pi'Or 
gression constante. Le monopole s'exerçait sur la 
soie, article d'une grande importance, car celle du 
royaume de Grenade ëtait réputée comme la meil- 
leure de l'Espagne, et l'on prenait grand soin que 
l'excellente qualité des mûriers de ce royaume ne 
fût pas altérée par l'introduction de plants étran- 
gers (i). Les alcaycerias ou bazars (2) de Grenade, 
Âlmeria et Malaga , étaient seuls ouverts à la vente 
de la soie, et les Morisques y apportaient de toutes 
parts leur récolte ; ils ne pouvaient rien garder, pas 
même un écheveau pour leur usage personnel, sans 



(i) Ordonnance de 1537. 

(a) Alcayceriay de Caycer, César. Le monopok de la soie 
était d'institution romaine, et faisait partie des droits réga- 
liens. L'alcaycerla de Grenade est un vaste bâtiment contîgu 
à la place de Bibarramb.la, dont il ferme un des côtés. Dans 
la cour se trouvent des boutiques en grand nombre ; les 
bazars turcs en donnent une idée. Il avait son alcayde par- 
ticulier, et tous les soirs on fermait ses dix portes fortifiées, 
de façon que prêtait à la fois un marcbé et un poste défen- 
sable. 

Les officiers préposés au monopole de la soie étaient : 
deux jurés, le motalef, le hqfizy le pregonero d'Almoneda, ou 
commissaire-priseur ; quatre géliz et le tartin 

Les deux jurés avaient cbacun une elé du coffre où étaient 
renfermés les sceaux. Us présidaient à l'opération du scel- 
lage. Le motalef pesait le soie et y mettait une étiquette. Le 
hafiz avait la troisième clé du coffre des sceaux ; il ne rem- 
plissait sa charge qu^en présence des jurés. Chaque écheveau 



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(346) 

l'avoir auparavant fait monter à la criée, soumis à la 
redevance du droit de pesage , de sceau , d'encan et 
de courtage. Ce monopole était ancien ; les rois mo- 
res n'avaient fait que le maintenir : aussi les Moris- 
queSf habitués aux inconvéniens qu'il entraînait, ne 
cherchaient-ils jamais a s'y soustraire, et les officiers 
de Falcayceria étaient presque tous choisis parmi 
euK, Ijcs Espagnols n'y mettaient pas la même bonne 
grâce ; ils fraudaient les droits sans scrupule : mais 
comme ils élevaient peu de vers à soie , on ne les 
surveillait pas avec sévérité. La ferme des trois alcay*^ 
cerias rendait environ deux millions de francs, cpi 
en représenteraient aujourd'hui près de cinq. Quel- 

de soie était marqué des trois $ceauK do hafiz, et ne poa- 
vait être vendu sans porter ces timbres» Le pregonero criait 
l'enchère, La vente n'était par obligée, mais le sceau ne va- 
lait que pour une enchère. Les quatre gelis tenaient les 
boutiques où se faisaient la criée, et ces boutiques servaient 
d'entrepôt ; ils recevaient un droit de courtage. Le tartir 
était préposé à la recette des droits du roi. 

La soie, concentrée à Grenade par cette opération, s'»- 
pédiait ensuite dans les ports de mer pendant les mois de 
novembre, décembre et janvier. 

En i58o, le monopole était affermé, pour le royamne 
de Grenade, 6$,ooo,ooo et quelques mille maravédi$« Le 
gr^nd capitaine don Gona^alo Fernandez de Gor^ova avait 
reçu, en i^Q^t une part dans les b^néSces de l'alcaycwa, 
$ur lesquels fut encore hypothéquée la pen3ion annuelle de 
1 0,000 maravédis que la reine Isabelle laissu par testasMilt 
à son époux don Fernando. 



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( ^47 ) 
ques particuliers avaient en outre leurs pensions as- 
sises sur le produit du monopole. 

Tel est le tableau qu'offre Thistoire des Morisques 
de Grepade , sous le règne de Charles-Quint. Dans 
le royaume de Valence , ou n'aperçoit rien de plus 
consolant. 

Après le massacre d'Espadan et la soumission de 
Corlès, tout semblait fini de ce côté ; les Morisques 
attérés ne pensaient plus qu'à rentrer en grâce au- 
près de leurs seigneurs. La pacification du royaume 
aurait été complète, si l'esprit vindicatif des gens de 
loi et l'esprit tracassier des inquisiteurs n'avaient en- 
venime' des plaies assez difficile sa cicatriser. Village 
à village, maison à maison, les agens de la justice 
ecclésiastique et séculière inspectèrent tous les lieux 
de refuge qù les malheureux rebelles se cachaient, 
où l'on supposait que les cérémonies de Tislamisme 
pouvaient s'accomplir dans l'ombre. Les supplices, 
les confiscations, la crainte perpétuelle d'être dénon- 
cés, la nécessité de se faire délateur, ce terrible secret 
dont s'enveloppaient les opérations inquisitoriales 
effrayèrent les Morisques au point de leur rendre 
insupportable le séjour de la patrie. Dans le royaume 
de Grenade, les victimes de la persécution n'aban- 
donnaient pas le pays; elles allaient rejoindre les 
monfis, dont les bandes, organisées depuis long- 
temps, se maintenaient dans les lieux sauvages de la 
Sierra-Nevada. Dans le royaume de Valence, où les 
montagnes étaient plus abordables , où il n'y avait 



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(248) 
pas un uoyau d'insurrection, les Morisques , pour^ 
chasses de place en place, prirent le parti dVmigrer; 
et ce parti, qui ruinait les vieux chrétiens plus sûre- 
ment encore que les brigandages des Monfis , fut 
plus sensible que l'autre aux hommes d'Etat, et prin- 
cipalement aux seigneurs. Les corsaires de Barbe- 
rousse affluaient sur les côtes; ils enlevaient par 
milliers leurs coreligionnaires, dont ils se servaient 
en outre comme de guides lorsqu'ils pénëtraient 
dans rinlérieur. Il était impossible de se préserver 
de leurs ravages ; l'empire de la mer appartenait à 
Barberousse, et les galères valenciennes prenaient 
la fuite dès que le drapeau du roi des pirates se mon-' 
trait à Thorizou ; la pêche même ne se faisait qu'a- 
vec des précautions infinies. Chaque matin des éclai- 
reurs visitaient les criques du rivage ; d'autres, pos- 
tés sur les tours de vigie qui s'élevaient de lieue en 
lieue, promenaient leurs regards sur l'étendue; 
quand ils s'étaient assurés que la mer était libre, ils 
donnaient le signal pour laisser sortir les bateaux. 
Mais les Morisques chevriers, qui du haut de leurs 
montagnes découvraient bien plus loin que les éclai- 
reurs, avaient aussi des signaux convenus ; ils allu- 
maient des feux à temps, et les corsaires hissaient 
leurs voiles, faisaient force de rames, arrivaient par 
le nord et le midi, cernaient la flottille des pêcheurs, 
lemmens^ient tout. C'était leur coup de filet; ils le 
manquaient rarement. Ils étaient, en général, moins 
heureux quand ils s'aventuraient dans les terres. Les 



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( =^49) 
M orisques, ne cherchant qu'à s'enfuir, n'appuyaient 
pas très-vivement ces expéditions hasardeuses, dont 
le profit ne leur revenait points et dont ils payaient 
de leur vie l'insuccès; presque aucune d'elles ne 
réussit, et il ne s'en fit jamais d'importante (i). 
D'ailleurs, avec des hommes sans foi comme les 
Algériens, il y avait du danger pour les auxiliaires ; 
souvent les Salah-raïs, les Cachi-diablo complé- 
taient leur chargement d'esclaves avec des Moris- 
ques, et ils exigeaient, pour la rançon de ces musul- 
mans, autant d'écus que pour un vieux chrétien ; ce 
qui n'empêchait pas les alfaquis valenciens de re- 
commander au grand Allah le roi d'Alger, toutes 
les fois qu'ils tenaient un conciliabule. Dans l'im- 
puissance d'arrêter le pillage, les Espagnols imagi- 
nèrent un singulier expédient pour ne pas trop en 
souffrir : ils établirent à Alger même des maisons de 
commission qui rachetaient à bas prix, sur ce mar- 
ché encombré, les objets enlevés par les corsaires. 
Si les bourgeois et le peuple se consolaient ainsi 
des ravages de la piraterie, les seigneurs ne s'accom- 
modaient pas de même de l'émigration de leurs vas- 
saux ; ceci était chose plus sérieuse. 

Ils proposèrent, afin de l'empêcher, une série de 
mesures de l'adoption desquelles ils firent une con- 
dition pour Toctroi de subsides extraordinaires. Ils 

(i) Voyez-en le détail dans Escolano, liv. lo. On n'y 
trouve rien qui mérite d'être rapporté ici. 



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( a5o ) 

exigèrent d'abordf eu i528, que le vice-rui, reprë*^ 
semant l'empereuri proclamât dans les cortès de 
Monzpn une amnistie gënërale. Cela leur fut ac- 
corde, mais en exceptant les Tas$aux de don Luis 
de Pallasy sur qui Ton voulait faire un exemple* 
L'amnistie y quoique proclamée rëguUèrementi ne 
mit pas les Morisques à Tabri de poursuites; dans 
trois autres cortès consécutifs (i), les seigneurs re* 
produisirent la même exigeance , tm^jours avec le 
même succès apparent, toujours infructueusement 
en réalité : à la fin cette affaire s'éteignit» parce 
que le temps avait fait disparaître les coupables ; et 
les seigneurs prouvèrent leur mécontentement en 
prélevant, sur le subside extraordinaire, jusqu'au 
dernier des maravédis qu'ils avaient prêtés à Tocca- 
sion de la guerre. Ils demandèrent ensuite que Tin-* 
quisition ne s'occupât point de leurs vassaux , tant 
que les prêtres ne les auraient pas suffisammeioit ins- 
truits , et que les règlemens applicables aux Mores, 
en matière de résidence , le fussent également aui^ 
nouveaux chrétiens, de sorte que la surveillance du 
suzerain put s'exercer avec avantage dans l'intérêt 
de la religion. Ce dernier point ne faisait pas de dif* 
ficulté ; quand on réclamait une servitude ^ imposer 
auic Morisques, on l'obtenait, dans quelque but que 
ce fût ; l'autre était plus difficile à régler ; l'inquisi- 
tion refusa de suspendre son action ou de la modé- 

(0 i533, 1537, 1542, 



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( ^5i ) 
rer , suivant le pouvoir qui lui en ëtait conféré par 
le pape (i); et les i^eigneurs, bien que le bras ecclé- 
siastique fît cause commune avec eux dans une com- 
mnnauté d'intérêts, se virent obligés de céder. Ils 
$e rabattirent à demander que la confiscation des 
biens, lorsqu'elle serait opérée en vertu d'une sen- 
tence du saint*-office, eut s6n effet au profit des hé^ 
ritiers du Morisque apostat. Cette proposition fut 
introduite dans les cortès de i533. Les inquisiteurs 
pe pouvaient la combattre que par des raisons mal 
sonnantes; ils la laissèrent passer, et l'empereur 
l'approuva : mais le Saint-OlBce n'y perdit rien ; il 
reprit, sous forme de compositions pécuniaires pour 
le rachat dçs peines corporelles, ce qu il lui était in- 
terdit de s'adjuger par sentence de confiscation. 
Toujours harcelés par les inquisiteurs, les Morisques 
ou s'enfuyaient, ou ne payaient pas leurs redevances. 
lies seigneurs réclamèrent en iSSy; l'empereur 
trouva leur demande juste, il y accéda : les inquisi- 
teurs fulminèreiit alors , et Charlçs-Quint revint sur 



(i) A la demanda des Trois-Bras, l'empereur sollicita du 
pape et obtint, le a décembre i53o, une bulle accordant à 
l'înqmsiteur-général pouvoir d'absoudre et faire absoudre 
dans le for intérieur et le for extérieur, sans pénitence, les 
Morisques apostats de Valence et Aragon, autant de fois 
qu'ils confesseraient leur faute et s'en repentiraient, «parce 
que la charité les convertira plus sûrement que la rigueur.it 
(Llorentc, t. i, p. 437O 



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( 252 ) 

sa déclara tion. Les seigneurs entrèrent en pourpar- 
lers ; ils offrirent de se charger des amendes à for- 
fait, pourvu que les Inquisiteurs s'engageassent à se 
remettre au jugement du gouverneur de Valence, 
quand il y aurait plainte contre eux, et à payer une 
amende double de celle qu'ils auraient imposée sans 
droit. Cette clause effraya les inquisiteurs , que ne 
tentait pas la faible rente de 4oo ducats offerte par 
les seigneurs. Il fut donc sursis à tout arrangement, 
jusqu'à ce que les parties s'entendissent mieux, et 
l'affaire fut marchandée. 

La force n'était pas aux seigneurs, qui voyaient 
chaque jour le nombre de leurs .vassaux diminuer, 
par suite des vexations du saint-office : le beau rôle 
n'e'tait pas non plus tout-à-fait de leur côte ; ils lais- 
saient trop percer le motif intéressé qui les portait 
à soutenir les Morisques. Non seulement ils avaient 
demandé et obtenu en i528, pour se dédommager, 
disaient - ils , de leurs pertes , de conserver sur les 
Mores convertis la juridiction qu'ils possédaient sur 
les Mores musulmans ; ils avaient encore maintenu 
les anciennes redevances, et les inquisiteurs exploi- 
tèrent cette circonstance avec empressement. Us se 
firent adresser par le pape une bulle, en date du i5 
juillet i53i, par laquelle ordre était donné aux sei- 
gneurs, sous peine d'excommunication, de déchar- 
ger leurs vassaux de tous les tributs vexatoires, afin 
qu'ils ne prissent pas en horreur la religion chré- 
tienne, se voyant traiter autrement que les chrétiens 



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( :.5Z ) 
die race. Le pape assimilait au crime d'hërësie là 
désobéissance h ses ordres; il autorisait l'inquisi- 
teur-génëral à procéder en ce cas contre les seigneurs. 
Avec une arme pareille, le saint- office avait l'avan- 
tagé : il ne comptait en user, bien entendu, que pour 
rendre son marche meilleur, ce qui sortait de la 
poche des Morisques ne Tintëressant que s'il y pou- 
vait prétendre ; et les tributs vexatoires , les zo/ras , 
les cens, etc., continuèrent à être perçus en toute 
sécurité, du jour où les seigneurs, après avoir gra- 
duellement élevé leurs ofïres, les portèrent à un 
chiffre honnête. En i542, ce chiffre était arrivé à 
2000 ducats ; les inquisiteurs s'en contentèrent : 
pour ne pas être en reste de bons procédés, ils con- 
vinrent que les seigneurs hériteraient des biens su- 
jets à confiscation au détriment des héritiers natu- 
rels, et que la rente inquisitoriale serait payée par les 
Âljamas en partie, l'autre portion par les apostats 
avec lesquels il y aurait lieu à faire des composi- 
tions, c*est-à-dire ceux qui encouraient des peines 
corporelles légères, le fouet ou Teraprisonnement 
sur les galères du roi. L'empereur consacra l'arran- 
gement par une ordonnance ; mais les inquisiteurs, 
trouvant alors la part des seigneurs trop belle , re- 
commencèrent à marchander. Ce débat ignoble fut 
terminé en i544> le chiffre de la rente fut défi- 
nitivement fixé à 25oo ducats ; et les Morisques, à 
peu près débarrassés de leurs plus grands ennemis, 
allèrent remercier leurs protecteurs, vêtus du san- 



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(a54) 
benito, quib se faisaient gloire de porter (i). 
L'interdiction de là langue et des coûtâmes arabes, 
ce point que les Espagnols ayaiem tant à cœur d'ob- 
tenir, fut prononcëe dans le royaume de Valence U 
5 décembre i528. Quatre ans pour tout délai, 
Charles-Quint n'accordait pas davantage aux Moris- 
ques de ce payi ; mais c'en était encore trop au gré 
de son impatience : presque aussitôt après, il limita 
le délai à un an. Le dernier décret parut dans le cou- 
rant de janvier 1529. Il s'étendait, je suppose, aux 
Morisques sujets de la couronne de Castille, car on 
le mit en vigueur partout ailleurs qu'à Grenade (pi)* 

(t) Foyez, poiir toute cette affaire, le fùefo dé Valence, 
In eûbtravaganti, fol. 87 et suiy., et Gaspai* Sscolauo, t. ^i 
col. 1754 et sttiv. Damiaoo f otiseca prét^fid (p. 3o) ifaé la 
rente ne s'éleva jamais qu'à aooo ducats, et que Faccoiti-^ 
modement fut terminé en i564* Il a sans doute suivi Bleda^ 
qui fait reparaître les discussions entre les seigneurs et le 
saint-office pendant les années i547, iSSa et i564- (^Coro- 
nica, p. 333 et 336.) Escolano mérite plus de confiance. Aci 
dire des Morisques, ils payaient en 160a, à l'inquisition, 
i3âi8 écns d'or. (Voyez Pièces justificatives.) 

(a) Je n'ai pu retrouver le texte de ee décret que je cite 
d'après Escolano ( t. 2, coL i74i)« On lit dans VHisloirg de 
l'inquisition, par Llorente (t. 2, p. 345), que le 20 mai i563, 
Jean Hurtado, M orisque, laboureur de Habanilla, auroyaume 
de Murcie, parut dans un auto-da-fé pour y recevoir cent 
coups de fouet. Son crime était d'avoir dit que les inquisi- 
teurs commettaient un vol en imposant Famende de deui 
ducais aux Morisques qui parlaient arabes 



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( 355 ) 

Le saint-office, toujours pîêt à étendre ses attribu- 
tions, se fit adjuger la connaissance des causes qui 
se rapportaient à ce dëcret, comme si la langue 
arabe et Fh^rësie fussent liëes par des relations in- 
times : il recueillit le profit des amendes, et en fis^a 
le taux à 2 ducats pour chaque infraction ; mais cela 
n'empêcha les Morisques ni de conserver leur 
idiome, ni de totrespondre avec les corsaires, qui 
parlaient asse^ ordinairement la langue espagnole 
ou ce jargon nomme le petit moresques Une autre 
précaution également illusoire fut prise dans les cot- 
tes de iSSy. On y défendit aux Morisques de s'ap-^ 
procher des côtes, et on leur rendit, à la demande des 
seigneurs, la permission de changer de domicile ou 
de voyager, suivant les besoins de leurs affaires ; 
mais comme ils formaient presque la totalité de la 
population dans les districts maritimes , il eât été 
nécessaire de les en expulser, si Ton avait sérieuse- 
ment voulu préserver les établissemens chrétiens des 
incursions des corsaires. On défendit encore, sous 
peine de mort ou de galères, à tout Morisque, dont 
les parens auraient été réduits en esclavage , de les 
racheter, quand même ce serait un père qui voudrait 
aller composer pour la liberté de son fils. Il i^st pé- 
nible d'avouer que cette mesure atroce fut réclamée 
par les Trois-Bras des cortès (ï) 5 le bras ecclésias- 
tique se joignait au bras militaire ou des seigneurs, 

(i) Voyez Forum Vaientinum. In extrawjgûniî, fol. 874 



i 



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( 356 ) 
et Ton voit ici combien les considérations religieu- 
ses, les considérations d'humanité disparaissaient 
aisément devant celles d'intérêt. Tout cœur honnête 
se soulève en lisant de pareilles choses. A Valence de 
même qu'à Grenade, les seigneurs visaient unique- 
ment à conserver et à augmenter leurs rentes. Dans 
les deux pays, ils y mettaient de la bonne foi mais 
point de modération ; ce que l'on peut dire à l'avan- 
tage du système aristocratique, sinon des membres 
de l'aristocratie, c'est que» sauf des cas assez rares, 
l'intérêt des seigneurs s'accordait avec celui de leurs 
vassaux. En général, le bras militaire n'avait à re- 
commander que des mesures justes par elles-mê- 
mes, avantageuses à tout le monde. 

Ces mêmes seigneurs, qui s'étaient opposés à la 
conversion violente des Mores, furent obligés de 
stimuler le zèle du clergé pour faire instruire les 
Morisques. Ils voyaient leurs vassaux mahoméiiser 
publiquement , encourir des peines , provoquer l'a- 
nimosité du peuple , et faire naître la pensée d'une 
expulsion générale ; ils tremblaient à cette idée. On 
disait en proverbe : « Qui a More a or (i). » Leur 
fortune entière , acquise à grands coups d'épée par 
les générations chevaleresques , aurait disparu avec 
les Morisques. Le clergé ne s'était occupé que du 
baptême ; il ne s'inquiétait pas de faire de bons chré- 
tiens; il lui suffisait que l'islamisme fut proscrit. Les 

(i) Qui en tiene Mora tlene OfV, . 



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(357) 
cures, dont un bien petit nombre connaissait la lan^ 
gue arabe, prêchaient en valencien, et ils espëraient 
que Dieu renouvellerait en leur faveur le miracle ac- 
corde à saint Vincent Ferrer; ils attendaient que les 
Morisques les comprissent. Les ëvéques laissaient 
les cures s'endormir dans la paresse. Jadis les do- 
minicains, ardens, intelligens prédicateurs, avaient 
fait donner Tordre aux Mores d'c'couter leurs ser- 
mons (i); nu moins les débitaient - ils en arabe, et 
ils avaient deux collèges où l'on enseignait cette lan- 
gue aux novices : les cures du royaume de Valence 
trouvaient plus simple de forcer leurs auditeurs h 
apprendre l'espagnol. C'était en partie pour faciliter 
leur tâche que Vempereur avait rendu l'ordonnance 
de janvier i ^29 ; mais l'instruction religieuse des 
Morisques n'y gagna rien ; les prédications cessè-^ 
rent même au moment où l'on devait en espérer le 
plus de fruit. Elles reprirent en i533 : le grand-in- 
quisiteur, don Alonso Manrique, voulut contri- 
buer à cette œuvre, et se fit donner par le pape des 
pouvoirs à cet effet (2) ; il ordonna l'érection d'é- 
glises dans tous les villages, exigea des curés une 
résidence assidue, leur imposa l'obligation de caté- 



(i) L^ordre est de 1297* La chaire arabe de Valence fut 
fondée en laSi, et celle de Xativa en 1397. Les prédica- 
tions avaient commencé en 1279; le dominicain qui s'en 
chargea le premier était un arabisant. 

(3) Bulle du i3 décembre iSSa. 

IL 17 



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( a58 ) 

cbiser les néophytes, toutes choses d*aiataat plus de- 
sagréables ao cle|*gé, que les dépenses étaient prises 
sur les revenus de ses bénéGces. Il s'éleva up. concert 
de cris contre Alaorique; les évêques fiqrent àj^$ repré- 
sentations à Rocqe : le pape, qu'ils abusèrent, révoqi^îi 
les pouvoirs du grand-inquisiteur; mais il les lui ren- 
dit en 1534, quand il connut mieux Tétatdes choses: 
alors seulement commencèrent les prédics^tions sé- 
rieuses- Don Alonso Manrique ne ménagea rien : 
bien appuyé par rempereur> il prit le mal à sa ra- 
cine. Le 1 4 janvier i534f il expédia deux commis- 
saires ; le i4 février, Cbarles-Quint enjoignit à toutes 
les autorités dn royaume de les favoriser, et, le 7 
mai, aux Morisq^es, de les bien recevoir. Le 3 juil- 
let, deux cen^çinq^ante et une églises nouvelles 
étaient bâties aux dépens du clergé valencien et ara- 
gonais ; puis, sous la surveillance du vice-roi et des 
inquisiteurs, les cgrés catéchisèrent ei^actement 
leurf Qu^^illes^ Deux collèges fondés en 1 536, l'un à 
Valence, l'autre k Tortose, appauvrirent encore la 
iqensç épisçopale, le^ couvens, les abbayes* Mais 
dç;;i AJpASQ Manrique était venu trop tard ; les âr- 
chevécp^e;^ de Valence , réveillés par sa main vigou- 
reuse, s'occupèrent en vain de ce troupeau que re- 
doutaient tous les prélats consciencieux. DonGreorge 
d'Autriche usa en quatre ans les ressources d'un zèle 
prompt à se rebuter. Après lui , saint Thomas de 
Villanueva épuisa inutilement toutes celles dp la cha- 
rité et de la munificence. L'aversion contre le clergé 



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( 259 ) 
nuisait à la religion, et les Morîsques ne voulaient 
croire à rien de ce qui leur était annoncé par la 
bouche de prêtres naguère si môus, si avaiSeâ, tou- 
joiirs emportée, ignorant, des^tiqueâ. Le domiiii-^ 
caîn Juan Micon leur offrit de* resstisdte^ un mort; 
ils se moquèrent de Itrii* 

ChaHesrQuinf, faisant sofi examen de' (^on&cîeUcé 
sous les^ voûtes du monastère de Saint-Jiist', se re- 
prochait d*a^oir utie fois tenu sa parole enveri^ ITlérë- 
siarque Luther, qù- il avait eu ett sa puissance, mais 
sous là protection d'un sauf -^ conduit : iï ne pouvait 
pas être tremblé par les mêmes remords, lorsqu'il 
récapitulait sa conduite envers les Morisques. Gora- 
bicn de s«rmens violés, de sang versé, de familles 
exilées, et pour arriver' à quoi? li disait lui-même 
qu'il ne faut jakMais croire à la sincérité d'un conVcitî. 
Pensait*il uniquement à servir les intérêts de la re- 
ligion? L'austérité qu'il déploya dans sa retraite ne 
permet pas de douter qu'il eût une piété vive ; mais 
il ne suffit pas que la piété des monarques soit ar- 
dente, il faut qu'elle soit éclairée. S'il avait étudié 
les preuves de cette religion à laquelle il se dévouait, 
Charles - Quint aurait su que la plus belle, là plus 
frappante est le fait unique de sa diffusion dans tout 
le globe par les moyens charitables de la prédica- 
tion et de l'édification ; il n'aurait pas risqué de 
faire dire- aux incrédules que l'épée, la confisca- 
lion , les contraintes morales et physiques avaient 
servi à propager le christianisme autant et plus que 



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( a6o ) 

l'islamisine. Cette ttUTte riolente fut frappëe d'im- 
puissance; par un décret providentiel, pas un des 
Mores qu'il convertit de force n'a laissé sa poslëritj 
sur le sol de l'Espagne , dans le sein de la religion 
chrétienne. Peut-être tous y seraient-ils venus, si la 
croix n'avait jeté sur cette race des Mores espagnols 
que des rayons bienfaisans. L'Espagne se glorifie de 
son empereur ; toutefois elle pourrait déplorer que 
ce prince^ plus illustre que vraiment grand, ait oc- 
cupé, pendant quarante ans, le trdne des Alphonse 
et des Ferdinand. Pendant quarante ans, l'Espagne 
avait prodigué son sang , ses trésors pour soutenir 
la fortune de Tcrapereur d'Allemagne, et quand Char^ 
les-Quint, abdiquant ses couronnes, légua les Etats 
espagnols à son fils Philippe II, il ne lui laissa qu'un 
corps énervé ; et l'héritage de la maison de Boui^ 
gogne, qu'il y ajouta, n'était plus capable d'y appor- 
ter de la vigueur. 



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CHAPITRE XVI, 



PHIUPPB II, EOI D^SSPAGHB. 

R^fonnes à Grtna^c 

(i556 à i5640 



Dans les premières années de son règne, Phi* 
lippe II accorda peu d'attention aux Morisques; d'au- 
tres affaires l'absorbaient. Le mieux était de laisser 
au temps son action, sans la contrarier en voulant 
l'aider ; et Philippe II parut convaincu de cette ve- 
nte: car il commanda au saint-office d'apporter toute 
la douceur possible dans l'exercice de ses fonctions 
à regard des nouveaux chrétiens. La cour de Rome, 
dont les vues s'accordaient avec les siennes , fit ce 
qui dépendait encore d'elle pour réparer les effets 
de sa funeste complaisance envers Charles -Quint : 
jclle expédia, le aS juin i556, un bref qui enlevai.t 



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( 202 ) 

aux inquisiteurs la connaissance exclusive des causes 
d'apostasie, et donnait aux simples confesseurs le 
pouvoir d'absoudre de ce crime , dans le for exté- 
rieur comme dans le for intérieur, sans peine ni pé- 
nitence. La durée des pouvoirs octroyés aux confes- 
seurs n'était pas limitée , comme dans le cas d*un 
édit de grâce, à tel ou tel temps; elle ne devait finir 
qu'avec le ministère de l'inquisiteur - général , don 
Fernando de Valdès, ce qui équivalait à une exemp- 
tion indéfinie de la juridiction du Saint - Office en 
faveur des Morisques. Il fallait au roi de la hardiesse 
pour solliciter un bref de cette nature, et don Fer- 
nando de Valdès se donna le mérite de ne pas y 
faire d'opposition ; mais ni Philippe II ni l'inquisi- 
teur - général n'avaieni beaucoup à cœur la conver- 
sion sincère des nouveaux chrétiens ; ils se conten- 
tèrent d'en indiquer la voie : quand ils eurent accom- 
pli J^ur diçvpir^ ijisji^e prirent ]^Mf^in^ de forcer 
chgcup ^ yppjpfir le ^ipp- Il suffit à^mxt B^moa- 
trance pqup .(jpie,,tORt,le pystè^ç: ch^pgeât. 

4 la,lQ.ng^e, qi^çlqpçji B|pxisqu,ef s'ét^içAt formée 
à la i^ratiq^p <Ji^ :çbrij^l?^flisxae dw$ îp$ collèges qpî 
leur étaient i^fïpcté^, A j&repade , q^ l^ pqp.ulatipu 
moresque se çoinppsait en gé^Réi^^al de familles dis- 
tinguées, presque tops lç§ bQXDmes levaient adopté le 
çpstiune espagnpl; ^n Castille, hommes et femmes 
Iç ^priaient et parlaiept la Ungwe des chrétiens. ItC 
cpllé^e de Sau-^iIigMel, giQrenad^^ fwdé en exécu- 
tion Je la pragmatique de i526, fournissait des su- 



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( ^63 ) 
jeu ii TEgUse; il «â était Mtii ttn prédicateur dis- 
tingué, le jésuite Âlbotodo, que Tarchevéque don 
Pedro Guerrero utilisait pour prêcher eii arabe. Don 
Pedro Guerrero, prélat très-actif, avait établi en iSSg 
un autre collège, ou plutôt il avait relevé la fonda- 
tion de Talavera, et repris, sur les erremens de ce 
saint homme, les catéchismes dans la Casa de doc- 
trina. il enrôlait de petits enfans, auxquels il faisait 
prendi^ l'habit ecclésiastique ; il avait aussi créé des 
écoles de filles. Le succès dépassa toutes ses espé^ 
rahces<. Bientôt il eut un séminaire de Morisques, 
où ses missions amenaient des jeunes gens de toutes 
les parties du royaume. Les habitans de TAlbaycin 
«e formèrent en confrérie, sous le titre de la Con- 
ception de Notre-Dame. Que pouvait- on demander 
de plus? Qu'est-ce que Ton atteiidait qui ne se réa- 
lisât pas? Don Pedro Guerrerô et les vieux chrétiens 
de son diocèse voulaient que les changemens s'opé- 
rassent en un jour; ils provoquèrent des mesures 
de rigueur, et tout fut perdu. 

Les Morisques avaient conservé le goût de leurs 
aïeux pour le service des esclaves; ils achetaient 
beaucoup de nègres. Dans les cortès de i56o, on 
représenta au roi, de la part des vieux chrétiens de 
Grenade, qu*il y avait de nombreux inconvéniens à 
tolérer ces achats de nègres, parce que la nation mo- 
risque s'augmentait ainsi chaque jour, et parce que 
les esclaves, arrivant de leur pays sans aucune notion, 
religieuse, étaient secrètement instruits dans le rna-. 



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(a64) 
hom^tisme , qu'ils adoptaient aisëment. Ces dënon- 
dations demandaient au moins une enquête, le roi 
n'en ordonna point : il défendit aussitôt aux Moris- 
ques, sous peine d'une amende de 10,000 maravé* 
dis et de la confiscation de l'esclave , de posséder 
aucun noir ; il leur défendit en même temps de faire 
le commerce de l'or et de l'argent, en minerai ou 
en lingots; interdiction dont le sens est inexplica- 
ble, si ce n'est comme nouvelle vexation. Tout règle- 
ment exceptionnel avait des conséquences incalcu* 
labiés, puisqu'il fournissait à l'armée des gens de loi 
un nouveau prétexte pour tourmenter les Morisques : 
celui qui concernait les esclaves noirs dérangeait 
toute l'économie des travaux agricoles danslerojaume 
de Grenade ; il privait les familles de services aux- 
quels elles étaient habituées; enfin, c'était unç véri- 
table expropriation sans indemnité. Les Morisques 
réclamèrent ; mais ils ne purent obtenir que 1^ roi 
révoquât entièrement son ordonnance , et ils ne se 
contentèrent pas, avec raison, des réserves qu'uoe 
cédule royale accorda en faveur des personnes non 
suspectes. Quand il fallait établir sa qualité de non 
suspect, les dépens et les ennuis faisaient plus que 
compenser les bénéfices. Les Morisques s'étaient 
adressés au capitaine -général, don Inigo Lopez de 
Mendoza, pour qu'il appuyât leurs négociations : soit 
que don Inigo Lopez y eût mis de la mollesse, soit 
que les opposans eussent annule son crédit, l'affaire 
n'ayant pas réussi, les Morisques s'en piquèrent, et de 



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( 2&5 ) 

ce jour ils entrèrent en lutte de mauvais procèdes avec 
leur ancien protecteur. Ils se tournèrent du côté du 
président de la chancellerie, qui les fit bien traiter 
en cour. A leur instigation, le roi priva le capitaine- 
gënëral d'une pension de 2000 ducats qu'il prélevait 
sur l^/arda. Le capitaine-général, de son côté, dé- 
nonça quelques magistrats qui s'étaient emparés des 
biens communaux; et, chose bien étrange assuré- 
ment, lorsque des juges extraordinaires vinrent à 
Grenade pour faire restituer à la ville ce qui lui ap- 
partenait, il se trouva que les biens usurpés l'avaient 
été par des Morisques. On déposséda impitoyable- 
ment les usurpateurs, malgré les actes de vente par- 
faitement authentiques qu'ils exhibaient (i). Cest 
qu'alors le capitaine-général s'était réconcilié avec 
le président; on en eut une preuve bientôt après. 
L'afTaire des esclaves, celle de la pension de 2000 du- 
cats et celle des biens usurpés avaient traîné jusqu'à 
la fin de l'année i562, pendant laquelle de vifs dé- 
bats de compétence eurent lieu entre le pouvoir mi- 
litaire et le pouvoir judiciaire, à propos de ports 
d*armes et d'ejecutorias ou brevets de vieux chré- 
tiens : le roi avait penché tantôt d'un côté, tantôt de 



(1) Voyez Marmol, Rébellion, t. i, p. 137. — Mendoza, 
Guerra de Granada, p. 6g. — Guerra de Granada, por don 
Diego Hurtado de Mendoza, Yalencia, 179S. 

Don Diego était Toncle de don Inîgo Lopez, et îl écri- 
vait sur les lieux. 



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( 3Ô6 ) 

l'autre (i); en 1 563, tout s'ttncafn^èaaud^itnem de» 
Morisque^ Le c^itaine^g^ûéral fit demander par le 
procureur fiscal de l'audience « que le roi èovifirmât 
et mît à exécution une ordoûnafice qu'il av^ ren- 
due, étant ]H*ince héréditaire, le ii mai i55rl> pour 
forcer les Morisc|ues à (aire sceller fetrn ^tttvê$ 
comme le voulait la pragmatique de i526. Cetie <»"' 
doanance n'était que mise en réserre, «t ncftk téttn 
quée ; elle reparut le x4 ^^ i563. PMlippë II IV 
dressa au capitaine^général avec 1 instruction sùi* 
vante : « Don Inigo Lopez de Mendoaa , comte dt 



(i) Vayez Ord. de Gren., fol. 872; Madrid, 22 mai i56a. 
Le roî. A la demande des Morisques, présentée par leur 
procureur-juge de Baeza : Beaucoup de Morîsques â'exemp- 
taient de contribuer k la Farda en 5é faisant déclarer par 
hs officiers de justice, sans information contradictoire, 
vieux chrétiens et habiles à porter les armes. — Ordre d« 
laisser toutes les causes d'exemptions et de port - d'armes k 
la décision du conseil de guerre. ( Fol. SjS. ) — Madrid^ 
i3 juin 1562. — La qualité de vieux chrétien a été laissée* 
en 1626 et i549, ^"^ seuls Morisques dont les aïeux s'étaient 
fait baptiser avant la prise de Grenade; ma?s tous les Mo*- 
risques prouvent par témoins qu'ils descendent de ceux-là, 
et on ne peut établir le contraire. — Ordre de laisser toutes 
les causes en l'état et de ne plus accorder exemption oa 
port-d'armes k ceux qui n'en sont pas encore pourvus*— 
(FoL 375. ) Bosque de Ségovia, 16 août i562. L'audience 
connaîtra des causes criminelles^ en matière de port-d'âr- 
mcs, parce qu'il est démontré^ qu'iV y a inconoérdent à les 
laisser au capital ne- général. 



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( 267 ) 

Tenailla, notre parent, fera publier la^dule du 1 1 
mai i552. Il donnera aux Morisques un délai de 
çin<]uante jours .au Ueu de cent, pour présenter par- 
^evai^t lui leurs armes et leurs licences, dont il vëri** 
fiera l'origine et la régularité. Il apposera sur chaque 
arme le sceau de ses armoiries, et dénoncera une 
peine à son choix contre ceux qui contreferaient 
cette marque. Les Morisques ^pourvus -d'une liceiaco 
régulière la perdront s'ils prêtent ieiurs, arm(^, ou 
s'ils ne les font pas sceller, ou s'ils ne foût pas re- 
noiiveler le sceau en achetant une arme neuve. Un 
registre sera tenu où Ton inscrira les noms des per- 
sonnes pourvues de licences, et où l'on décrira les 
armes que ces personnes possèdent. Le droit de 
sceau et d'inscription sera d'un demi-réal. Un don- 
ble du registre sera envoyé aju roi, 

(( Quant à ceux qui porteront des armes sui^ li-- 
cence, ils encourront une peine de siaç: ans de ga- 
lères (i).» 

Le capijtaine-génér^i auquel avait été riemiise la 
fixation de la peine pour les contrefacteurs du sceau 
de ses armoiries, déclara qu'il y aurait peine de 
mort pour eux; le roi l'approuva. C'était pousser 
bien loin la se'vérilé, et donner de terribles supports 
à son eèusson(2(). 



(i) Ord. Grenad., fol. 87 5. 

(2) Il y a ici une singulière circonstance à remarquer: la 
maison de Mcndoza écarlck ses armoiries en sautoir de 



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( 268 ) 
L*exëcution de cette ordonnance entraînait d'im- 
menses difficultés matërielles. Rien que la vérifica- 
tion des licences et des ejecutoriiis fit naître une telle 
<]uautité de procès , que Ton n'en pouvait finir. Un 
grand nombre des ejecutorias émanait des tribunaux 
inférieurs,' d'autres avaient été délivrés avec réserves 
par sentence interlocutoire, d'autres délivrées par 
sentence définitive étaient sujètes à recherches, parce 
que, disait-on, les jugemens avaient été rendus sur 
de faux témoignages ; les alguazils avaient trafiqué de 
leur droit de donner chacun quatre ports d'armes ; 
ils l'avaient outrepassé et pour la quantité et pour 
la nature des armes : tout cela faisait un inextricable 
dédale. Les.procès se greffaient l'un sur l'autre, les 
cédules explicatives embrouillèrent encore ce qui 
était déjà si embarrassant (i), aggravèrent les peines 
sans diminuer le mal. On n'apportait presque pas 
d'armes à sceller, mais on les cachait pour s'en ser- 
vir à l'occasion, et la pensée d'une révolte commença 
dès lors à germer. Plusieurs Morisques, de naissance 
illustre, renoncèrent aux bénéfices de leurs licences 
pour n'avoir pas à faire mettre sur la garde de leur 



celles des La Vega, qui portent ffor, chargé de la légende 
Açe Maria gratia plœna, mise en crie, en lettres d'azar. Le 
blason propre des Mendoza est le même que celui du Cid, 
de sînople à la bande de gueule profilée d'or. 

(i) Voyez Ord. Gren., fol. SyG^et 38 f. Deux cédules du 
3o août i563 et du 5 août i564. 



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(=«69) 
^p^e le timbre des artnoiries de Mendoza. Les coii-^ 
traventions se multiplièrent, en raison de la confu-> 
siôn qui les provoquait en quelque sorte. Les con-' 
damnations, lëgales et illégales, chassaient de chez 
eux des milliers de Morisques ; Teffervessence deve-» 
naît chaque jour plus menaçante ; et comme si les 
i>ouillonnemens leur plaisaient à voir, les magistrats 
de l'audience royale imaginèrent de fermeir la seule 
soupape de suretë qui existât. 

Les délinquans, poursuivis par la justice, avaient 
deux asiles inviolables, les ëglises et les terres de 
seigneurie. Des églises oii ils se réfugiaient d'abord 
et restaient aussi long-temps qu'ils savaient les issues 
gardées, ils passaient dans les seigneuries, où ils se 
mariaient, vivaient en honnêtes gens^ d'autant plus 
tranquilles que , s'ils franchissaient les limites du 
fief^ ils couraient le risque d'être repris. Le nombre 
des Morisques placés ainsi sous la protection des 
seigneurs était fort considérable ; l'ordonnance sur 
les ports d'armes l'avait augmenté beaucoup. A la 
demande du président de l'audience de Grenade , 
Philippe II restreignit le droit d'asile des églises à 
trois jours, et priva entièrement du leur les terres de 
seigneuries (i). Du moment que cette barrière fut 
renversée, les gens de loi se précipitèrent à la curée 
avec ardeur. Ils fouillèrent dans leurs archives , et 

(i) En i564 ou i565, je suppose^ Les recueils d'ordon-» 
nances ne contiennent pas celle-ci. Mendosa ei Marmol, qui 



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( 27<^ ) 
ils y découvrirent une foule de vieux procès qu'ils 
firent revivre ; personne ne pouvait plus se croire en 
snretë. Alors; ce»x qui ëtdient menacés comme ceux 
qui étaient freippës se jetèrent dans les montagnes ; 
le brigandage recommença ; lès monfis parcoururent 
en mahres le^ Âlpuxares et la Sierrania de Rondâ ; 
chaque village fournit quelques hommes à leurs 
bandes* La renommée des Caneri, des Arroba fut 
effacée par celle des nouveaux monfiis. Annacoz, les 
détix Seniz, les trois Pàrtal, el Gorri remplirent 
TAlpuxare du bruit de leurs audacieuses dépréda- 
tions ; dans la Sierra de Bentomî^ et de Veléz-Ma- 
laga, Andres elXorayean; dans la Serrania de Honda, 
el Melcfai; ailleurs, d'autres moin? capables comme 
hommes de guerre, mais aussi dangereux comme 
brigands ^ope y Anrique et Fehten se mirent à la 
tête des victimes de la politique espagnofle. Us avaient 
déjà bien as6eE de monde avec eux pour mettte aux 
abois les faibles déiachemens de milice qu'on leur 
opposait ; le président el le capitaine-général se char- 
gèrent de leur en envoyer davantage. 

An moment où il aurait fallu le plus d'accord, les 
disputes de juridiction et de prérogatives se rallu- 
mèrent, avec plus de vivacité que jamais, entre don 
Inigo Lopes de Mendoza et don Alonso de Santiî- 

la rapportent avec les réflexions que j'ai analysées, n'en 
ffoiinent pas la date. {Voyez Meiidt)za, p. 7^; Marmol, t. i, 

p.î3§.) 



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IN 



( ^7' ) 
ianây prësîdeiH de la chancellerie. Le capîtaine-gë-- 
nëraly qiii n'avait jamais £ait l'apprentissage du pou-^ 
voir avant d'exercer sa haute charge, qui se fiait sur 
le crédit du niarquis de Mondejar, son père, prësi-^ 
dent du conseil de Castille, supportait impatiem- 
ment un supérieur, et don Alonso de Santillana ne 
pomrait souffrir un égal. Dans les cérémonies , la 
préséance appartenait au président ; premier objet 
de jalousie (i) ; dans les procès criminels, pour ceux 
que Ton nommât chesfouchée, c'est-à-dire pour ceux 
qui avaient une connexité avec les affaires militaires, 
r^^udienc^ pouvait recevoir appel des jugemens du 
capit^ae - général, mais il lui était recommandé de 
né pas exercer ce droit (2) : le capitaine-général de- 
vait mettre la force armée à la disposition du prési-^ 
dent toutes les fois qu'il en était requis (3). On de- 
vine combien de contestations naquirent de ce par- 
tage mal combiné de l'autorité ^ lorsque les ravages 
des mpofis et les bénéfices des procès occasionés 
par les dernières ordonnances , mirent les deux ri- 
va,ux aux prises pour ainsi dire à toute beure. Don 
Inigo Lopez^ étendait ses attributions tant qu'il le 
pouvait ; il en usait avec rigueur et sans équité. Le 
président* sous couleur de le forcera meUre plus^de 
dç^U^qur dans^ sa conduite, essayait de lui tout ente ^ 

(1) Ordonnance de i564. Voyez Ord. Gren., fol. 1^2. 

(2) Ordonnance de i543. Voyez Ord. Giren., fol. 91. 

(3) Ordonnance de 1609. 



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( 272 ) 
ver. Ils plaidèrent devant le roi, et le capitaine -géné- 
ral succomba contre toute raison solide. La connais-» 
sance des causes de che{?auchée lui fut bien laissée, 
conjointement avec le président; mais la directioa 
des mouvemens militaires, Tautorité sur les troupes 
de police furent confiées au président seul, et l'on 
n'accorda exclusivement au capitaine-général que la 
surveillance des côtes maritimes. Don Alonso de 
Santillana se chargea lui - même de démontrer l'ab- 
surdité de cette décision. En homme parfaitement 
incapable de remplir son nouvel emploi, il affaiblit 
les garnisons pour mettre des soldajts chez les Mo-» 
risques, et il leva deux compagnies de huit hommes 
chacune , chose incroyable mais attestée (i), pour 
faire la police des Alpuxares ! Ce qui devait arrive^ 
ne manqua pas : les garnisaires se rendirent coupa- 
bles de violences ; les alguazils, sous la protection des 
soldats, ne mirent plus de frein à leur rapacité; les 
compagnies de maréchaussée rivalisaient avec les 
alguazils. « Tous ces gens-là commettaient plus de 
crimes qu'ils n'arrêtaient de criminels (2).» Pas un 
Morîsque ne put se mettre à Tabri de leurs vexa-' 
tions. La justice militaire^ la justice civile, la justice 
ecclésiastique, la justice inquisitoriale, trouvaient 
partout des coupables, là où il y en avait, comme 



(1) Marmoi, t. i, p. i^o- - Mendoza, p. jS. 
(1) Ideniy t. I, p. i4-0. 



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(^73) 
là où il n*y en avait point (i). CVtaîl recruter dé 
tous les côtes pour les monfis. 

Bientôt le nombre de ceux-ci fut aussi considéra- 
Ue que celui des Morisques pacifiques, et le plan 
d'un soulèvement fut jetë. Des messagers partirent 
pour Maroc , pour Alger, pour Constantinople , 
charges d'implorer les secours des princes musul^- 
mans. En attendant, le cercle des déprédations des 
monfis s'élargissait rapidement; il atteignit enfin 
Grenade même. Les Seniz, les Parlai entraient de 
nuit à l'Âlbaycîn, enlevaient les femmes et les en- 
fans dès vieux chrétiens, massacraient lés hommes. 
Tous les matins on trouvait le long des remparts, 
dans les rues et jusque sur la place Neuve, au seuil 
du palais de la chancellerie, des cadavres défigurés 
à dessein, écartelés quelquefois, et « souvent, dit 
tan témoin oculaire, les meurtriers avaient ouvert 
la poitrine de leurs victimes pour en enlever lé 
cœur (2). » Les chrétiens n'osaient aller de nuit par 

(i) Avec ces oppressions, le capîtaine-générai les poor^ 
soîrant aussi de son côté, et l'inquisition et l'archevêque du 
leur, n'ayant plas où s'abriter dans les lieux peuplés, beau- 
coup se jetèrent dans la montagne. (Mârmol, t* i, p. i4^oO 

L'avarice des juges, l'insolence de leurs agens indispo- 
saient les Morisques. Sons couleur d'exécuter les pragmati- 
ques, il se commettait beaucoup d'abus. Et les ministres 
ecclésiastiques n'étaient pas de meilleure condition. ( Pe- 
âraza, p. a36.) 

(2) Marmol, t. I, p. i4v* — Hiia, Guerras cmies, p. 3* 
II. 18 



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(=^74) 
la ville, ou de jour dans la Vega sans être eu noni-' 
bre. Â la fin, ne pouvant plus souffrir ces atrocités, 
ils résolurent de les payer en même monnaie. Plu- 
sieurs jeunes gens bien équipés, s^organisèrent en 
escouades. Ils sortaient de nuit, et dès qu'ils ren- 
contraient des Morisques ils les tuaient ; l'aube du 
jour montrait leurs cadavres étendus dans les rnes 
et les jardins. 

La mesure n'était pourtant point encore comblée^ 
mais elle ne tarda pas à l'être. 



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CHAPIITVE XVII. 



Pragmatique du 17 noyeinlnre i56B. 



Don Pedro Guerrero, fils d'un pauvre cultiva^ 
teur, avait ëtudié la théologie mieux que la politi-- 
çie. Au concile de Trente, il brilla parmi ces doc- 
i teurs espagnols qui tenaient le premier rang entre 
l tous ceux de la chrétienté ; de retour dans son dio- 
cèse, il commit faute sur faute. Le pape Pie IV, 
abusé par ses rapports, l'avait chargé de représenter 
à Philippe II le tort qu'il se faisait en tolérant des 
usages entachés d'hérésie, et de provoquer sa ri- 
gueur a cet égard. Guerrero en parla d'abord au roi; 
le pape écrivit ensuite. Philippe hésitait toujours; 
les ministres auxquels il accordait alors sa confiance 
le dissuadaient de rien innover dans un moment où 
ides troubles naissans menaçaient de le forcer bien- 
lot à porter toutes ses troupes disponibles sur les 
Vays-Bas. Guerrero revînt à la charge. Il aggravait 



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( ^76 ) 
le mal pour obliger de recourir aux remèdes éner- 
giques. Les officiers de justice se rtiontraient de plus 
en plus durs avec les Morisquei^; Albotodo, qu'il 
employait comme un vicaire, ne prêchait plus que 
la menace à la bouche ; il faillit plusieurs fois être 
assassiné, tant il inspirait de crainte et de haine. Au 
mois de septembre i565, don Pedro Guerrero con- 
voqua en synode les évéques ses suffragans, et leur 
fit signer une supplique au roi, par laquelle ils de- 
mandaient que Ton appliquât la pragmatique de 1 526. 
La municipalité de Grenade appela de cette décision 
du clergé, qui blessait ses intérêts ; elle fit valoir de- 
vant le conseil royal le danger de souffrir l'intrusion 
d'un synode provincial dans les affaires politiques; 
elle obtint gain de cause sur te point, mais non sur 
le fond des choses. L'archevêque reçut à la fois 
Tordre de considérer comtne non avenu tout ce 
qui avait été fait par le synode en dehors des nia- 
tières purement ecclésiastiques, et Tinvitatioa de 
représenter ses conclusions en son propre et prive 
nom. Cette définition n'était que dans la forme. 
GuerrerOj devenu plus prudent, redoubla d'ardeur. 
A cette époque, la faveur du grand-inquisiteur, don 
Fernando de Valdès, déclinait ; celle de don Diego 
de Espinosa, évêque de Siguença et président du 
conseil de Castille, s'élevait rapidement. Espinosa, 
ennemi déclaré des M^risques, était uii appui as- 
suré pour l'archevêque de Grenade, qui, se fiant 
à ce protecteur, demanda l'envoi de commissaires 



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( 277 ) 
spéciaux et une inspection de son diocèse. Les 
commissaires furent nommes ; ils yisilèrent tout le 
royaume, exactement comme Tavaient fait ceux du 
temps de Charles - Quint. Ils puisèrent aux mêmes 
sources et trouvèrent encore à Saint-Salvador de 
TAlbaycin le licencie Pardo, chea qui Tâge n'avait 
pas ëteint le goût des dënonciations. Leur rapport 
reproduisit de tous points celui de Guerrero. Gomme 
en i526, on forma une junte chargée de le discu- 
ter et de proposer les reformes convenables. Celle- 
ci se composa de don Diego de Espinosa, futur 
cardinal, favori du roi et lieutenant de l'inquisiteur 
Valdès, qui venait d'être suspendu de ses fonctions, 
du licencie don Pedro de Deza, conseiller du saint- 
office, du docteur Gallo, évêque d*Orihuela, du duc 
d'AIbe, du prieur de. Saint- Jean, don Antonio de 
Toledq, du vice-chapcelier d'Aragon, dpu Bernar- 
dino de Bolea, et de deux membres du conseil 
royal, le docteur Yelasco, le licencie Menchaca. 
L'affectation de n'y pas fé^ire entrer un sieul des 
prélats, des magistrats ou des piBiciers militaires de 
Grenade* couvrait mal le tort inexcusable d'en écar- 
ter le procureur des Morisques. La junte tint ses 
séances à Madrid. Les ecclésiastiques trouvèrent 
fort mauvais qu'on j eût appelé tant de laïcs ; c'é- 
tait| disaient-ils, une affaire exclusivement de leur 
ressort, réservée par les canons de l'Eglise, puis- 
qu'elle touchait aux intérêts de la religion ; « il ne 
faljait pas que les uns l'entendissent et les autres la 



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( 27» ) 
traitassent. » Quand on en' vint aux conclusions 
et que Ton proposa de mettre en vigueur la prag* 
matique de i526, en la modifiant, ncmpour l'adou- 
cir mais pour y ajouter de nouveaux articles plus 
sévères que les premiers, don Pedro de Dexa pré-, 
tendit «.que l'on n'allait pas encore à l'iiotriiisè- 
que. » Dans cette discussion, on est swrprîs de voir 
le duc d' Albe pren&-e le parti ^e ia modération ; 
mais ce fut sans succès. La majorité déci^ que 
l'on somnettrait au roi un projet d'ordonnance por- 
tant ce qui suit : Prohibition absolue ^e la langue 
arabe, des costumes et des usages morisques ; des- 
truction des bains publics ; défense aux Morisques 
de posséder aucun esclave ; ordre k eux de teair 
leurs maisons ouvertes pendant les jours de fête et 
d'abstinence. Sur ces bases fut rédigée la pragma- 
tique royale que Philippe II signa le 17 «ovem- 
bre i566 (i). En approuvant la résolutioa de U 
junte, Otadin, professeur de théolo^e à Titciiversifté 
d'Alcala, que l'on avait consulté, écrivit au roi une 
lettre caractéristique 1 et qui prouve la véracUé da 
propos tenu plus tard par Philippe* « J'ai donné 
ma signature parce que l'on a chargé* ma cons- 
cience (2).» Voici cette lettre, monument irrécusa- 
ble du fanatisme espagnol : 

« Si par hasard les seigneurs de vassauiç moris- 

(1) Foyez-en le texte aux Pièces jaslificatlves, n» VlII. 

(2) Marmol, t. i, p. 175. 



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( 37J ) 
qiies rappellent à Votre Majesté un vieux proverbe 
castillan : Plus il y a de Mores, plus il y a de pro- 
fit (jnientras mos Moros mas ganancià)^ que Votre 
Majesté s'en rappelle un autre plus ancien et plus 
vrai, qui dit : Des ennemis le moins possible (jie los 
enemijos los menos)] et si Votre Majesté veut accor- 
der ces deux proverbes qui paraissent contradictoi- 
res, c'est bien facile, elle n'a qu'à dire : Plus il y 
aura de Mores tués, plus il y aura de profit, alors 
des ennemis nous en aurons le moins possible (i)* » 

S'étonnera-t-on ensuite de trouver dans un chro- 
niqueur la phrase suivante : « Vraiment ce fut une 
chose décidée en haut pour déraciner de ce pays la 
nation morisque (2). » En effet. Ton s'attendait à 
one aussi terrible conséquence ; l'extirpation de la 
race moresque; on la prov€>quait; et pendant qu'on 
forgeait l'instrument, on s'en rapportait à la Provi- 
dence du soin de le mettre en œuvre. La série des 
mesures que le cardinal Espinosa prit après avoir 
obtenu la signature du roi, paraîtra le chef-d'œuvre 
de l'aveuglement. 

En Espagne, à cette époque, toutes les fois que 
le nom de la religion était invoqué, il n'y avait plus 
de liberté d'opinion; les membres ecclésiastiques 
de la junte avaient entraîné mais non pas convaincu 
les membres laïcs, ceux-ci essayèrent de repren-» 

(i) Pedraza, p. aSy. 

(a) Marmol, t. i, p. 168. 



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( 28o ) 
dre en détail ce qu'ils n'avaient pas ose refuser en 
masse. Don Inigo Lopez de Mendoza était à la cour 
lorsque la pragmatique fut décidée ; il en reçut avis. 
Consterné de cette faute, efiOrajé de la responsabilité 
qui allait peser sur lui, choqué de n'avoir pas même 
été consulté, il fit de vives représentations ; tout le 
conseil- d'Etat l'appuya. Le cardinal Espinosa, qui 
venait de confier à don Pedro de Deza rexécution 
de ses ordres, en le nommant président de la chaor 
cellerie de Grenade, resta inflexible ; il ne voulut ni 
suspendre la pragmatique ni même en introduire 
successivement les différens articles, comme on le 
lui conseillait. A toutes les demandes du capitaine- 
général il répondit par un refus péremptoîre ; et 
voulant en finir avec ses importunités, il lui fit en? 
joindre de quitter la cour, sous prétexte que sa pré- 
sence était indispensable à Grenade. Ainsi cette re- 
doutable question, qui devait être discutée casque 
en tête, fut, dit un spirituel chroniqueur, décidée 
entre deux bonnets. Le président et le capitaine-gé* 
néral partirent à peu près en même temps (i). Le 
prismier devait tout conduire, le second, sur qui re- 
tombait la charge de tout assurer, n'avait pu obtenir 
un reniort de garnison. 

(0 Marmol et Pedraza disent qae don Pedro de Deza, 
nommé président le 4 «aï i566, était arrivé à Grenade le 
a 5 du même mois. Cela est peu probable, la pragmatique 
étant datée du 17 novembre. Je pense qu'il faut lire 4 et ^5 
novembre. 



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(28i ) 

On imprima secrètement la pragmatique, afin de 
la pouvoir faire publier à la fois dans tous les lieux 
du royaume de Grenade, le i®' janvier iSGy, veille 
de la fête qui se célébrait chaque annëe en mémoire 
de la conquête ; ce grand souvenir devait, pensait* 
on, inspirer la terreur et la soumission aux Moris- 
ques* Don Pedro de Deza parut jusqu'au dernier 
moment n'avoir aucune inquiétude; il ne s'occupait 
que de se faire des amis dans le peuple et de sus- 
citer des ennemis au marquis de Mondejar. ( Don 
Inigo Lopez de Mendoza portait ce titre depuis la 
mort de son père, et il avait laisse celui de comte 
de Tendilla à son fils don Luis, alcaïde de Y M" 
hambra. ) Les manières obséquieuses du président 
contrastaient avec la rudesse du capitaine-général ; la 
faveur du cardinal Espinosa était une autre grâce dont 
se parait avantageusement don Pedro de Deza ; tous 
les suffrages allèrent à lui, et cette rivalité des deux 
gouverneurs du royaume donna un caractère hostile 
à l'opposition radicale de leurs vues. Les mésintelli- 
gences avaient commencé entr'eux du jour où ils s'é- 
taient trouvés en présence ; la grande affaire du mo- 
ment en souffrit ; elle fut non pas oubliée mais né- 
gligée, et le jour de la publication était proche, que 
l'on n'avait pas songé à prendre la plus petite mesure 
de précaution. Cependant lorsqu'il fallut en venir à 
révéler brusquement sa mission, le président s'aper- 
çut que la chose avait ses dangers. Il fit alors venir 
Alonso de Horozco, chanoine de Saint - Salvador, 



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( a82 ) 

prêtre arabisant, et le pria de préparer les Mon»- 
ques à ce qu'ils allaient apprendre. Il lui dit même 
naïvement qu'il serait bon de leur sugge'rer comme 
un parti trèsnavantageux pout eux de réclamer spon- 
tanément la réforme de leurs usages et costumes. 
Horozco s'acquilta de cette singulière commission 
en homme qui en sentait. toute l'absurdité. Ses so- 
phismes, assez maladroits, ne firent point d'imprea- 
sion sur les personnes auxquelles il l€s présenta; 
les notables morisques lui répondirent qu'ils ne âe 
souciaient pas d'être lapidés comme ils le seraient 
infailliblement s'ils communiquaient ses proposi- 
tions au peuple; les menaces n'ayant pas mieux 
réussi, le président renonça aux subterfuges, pour 
aller franchement en affaire. 

Le premier jour de janvier iSGy, le corrégîdor 
de Grenade, les officiers de la justice municipale 
et les alcaldes de la chambre du criminel se mirent 
en cortège à travers la ville ; un orchestre de musi^ 
ciens le précédait; le crieur castillan et le crieur 
arabe portaient des copies de la pragmatique» An 
son des sacqueboutes, des trompettes, des cymba- 
les, des doulcines, instruroens qui tant de fois 
avaient accompagné leurs zambras, les Morisqjues^ 
attirés hors de leurs maisons, se rassemblèrent sur 
la place publique. Le cortège s'arrêta d'abord à la 
place de Bibalbonout I^, jadis^ lorsqu'un nouveau 
roi prenait possession du trône, s'accomplissait la 
cérémonie du déploiement des étendards ; le souve- 



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( 283 ) 

nk de c«s fêtes nationales se conservait dans le 
nota même du Ueu ; la tour sur laquelle le drapeau 
grenadin s'élevait en ces occasions, salue par les 
acclamations de la multitu^le, existait encore. Ce 
fut au pied de cette tour que le cortège se rangea, 
et les crieurs donnèrent lecture de la pragmatique. 
Le^ Morisques IVcoutèrent la rougeur sur le front, 
les yeux baissés, avec un tremblement des lèvres. Il 
leur était ordonné, dès ce jour-là, d'ouvrir à tout 
venant les portes de leur demeure, de déchirer les 
voiles de leurs femmes pour qu'elles découvrissent 
à tous les regards leurs visages : pour changer leurs 
costymes et apprendre une autre langue, il leur 
était accordé deux et trois ans. « A ces paroles, dit 
un de leurs prêtres, ceux qui dormaient s'arrachè- 
rent au sommeil, et les petits enfans rejetèrent par 
la pointe des ongles le lait qu'ils avaient sucé. » Peu 
à peu la stupeur se changea en rage, des menaces 
couvrirent la voix du crieur ; les vieillards prophéti- 
saient la ruine du royaume, les jeunes gens se pro- 
voquaient du geste, comme si chacun voulait venger 
son infamie sur le voisin qui en était témoin. Par- 
tout cil il s'arrêta pour faire la proclamation, le 
corrégidor vit se renouveler les mêmes scènes, et 
tout homme de bon jugement put alors compren- 
dre ce qui allait arriver. Les accens du crieur pu- 
blic retentirent successivement dans tous les quar- 
tiers de Grenade, en même temps que d'autres offi- 
ciers faisaient connaître dans toutes les villes du 



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( 384 ) 

royaume les ordres de Philippe II. L'indignation, 
dans le premier moment, suggëra aux Morisques 
des partis viotens; ils se communiquèrent leurs 
pensëes irritées ; mais ils laissèrent à la prudence le 
temps de faire entendre ses conseils. 

Les habitans de la montagne étaient détermines à 
faire, pour secouer le joug, tout ce que décideraient 
les habitans de FAlbaycin. Ils envoyèrent k Gre- 
nade demander le mot d'ordre ; et quoique ce mot 
d'ordre fiit : Attendre, ils obéirent, parce que, à sa 
suite, en venait un autre : Agir si l'on ne notas rend 
pas justice. Riches, industrieux, instruits, les Moris- 
ques de TAlbaycin connaissaient et jugeaient parfai- 
tement la situation politique de TEspagne et de 
TEurope ; ils savaient, par les rapports de leurs nom- 
breux agens , tout ce qui se tramait alors contre la 
maison d'Autriche au sein de la chrétienté et en 
dehors d'elle , les armemens du suhan Sélim, ceux 
du pacha d'Alger, Aluch- Ali, la révolte du prince 
d'Orange, les mouvemens des protestans d'Allema- 
gne et de France ; ils savaient que le duc d'Albe se 
préparait à emmener dans les Pays - Bas Télite des 
armées espagnoles, laissant la Péninsule entièrement 
dégarnie de troupes avec une frontière mal assurée : 
ils devaient croire qu'en parlant haut ils feraient ré- 
fléchir le roi ; car on paraissait être à la veille d'une 
conflagration générale, et ils pouvaient peser beau- 
coup dans la balance. Dans celte pensée , ils se ré- 
solurent à essayer des négociations comme les au- 



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( :i85 ) 
Ires foia. Un des leurs et des plus distingues, Fran- 
cisco Nunez Muley, vieillard aussi respecte à cause 
de sa sagesse que pour son rang, se chargea de parler 
à don Pedro de Deza, qu'il importait de persuader 
avant de recourir au roi lui-même. Muley combattit 
un à un tous les articles de la pragmatique ; il en 
montra Tinjustice, le danger^ l'inutilité (i). Le pré- 
sident ne put lui opposer que des raisons générales, 
sans force^ de vagues promesses de faire tourner la 
réforme à l'avantage des Morisques, l'offre illusoire 
d'apporter de la modération dans l'application des 
peines : il conclut en disant que l'on s'adresserait en 
vain au roi, qui connaissait déjà tout ce qu'on lui 
voulait faire savoir. Ijcs Morisques ne se découragè- 
rent pas ; malgré les entraves qu'y mit le président^ 
leur procureur, George de Baeza, se rendit à la cour. 
Il n'y obtint que des choses insignifiantes, telles que 
la permission pour les maîtres tailleurs morisques 
de faire des habits à la mode espagnole sans payer 
un nouveau brevet, ou d'autres faveurs pareilles. 
Après lui, un solliciteur d'un plus haut rang s'inté- 
ressa pour les Morisques ; c'était don Juan Enri- 
quez, seigneur de Baza, proche parent de l'amiral 
de Caslille et de Philippe II lui-même. Celui-ci pro- 
tégea deux dépurés du royaume, Juan Femandez 
Mofadal^ de Grenade, et Fernando el Habaqui, de 
Guadix, qui apportaient un MémoirCé II fallut à don 

(i) Voyez Pièces justificatives, n" XVllI. 



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( 286 ) 

Juan Enriquez les privilèges de sa naissance pour 
que le cardinal Ëspinosa ne le iit pas ëconduire, sur 
la demande du président. (( Je mVtonne , lai dît k 
cardinal , qu'une personne de votre qualité ait ac- 
cepté une telle charge. — Ma qualité est précisément 
ce qui m'a fait prendre en main une affaire de la* 
quelle dépend le repos du royaume , répliqua vive- 
ment don Juan Enriquez; et si les hommes de ma 
qualité ne s'en mêlent pas, qui donc pourra le faire 
à meilleur titre?» Après celte altercation, il ny 
avait rien à espérer de Taudiehce que lui accorda le 
roi. Philippe II écouta le chaleureux plaidoyer de 
don Juan, prit son Mémoire, et, sans l'ouvrir, il ré- 
pondit : « J'ai consulté des gens de science et de 
conscience; ils m'ont assuré que je suis obligé de 
faire ce que je fais. J'examinerai vos raisons , et le 
cardinal vous donnera mes ordres. » Les ordres que 
donna le cardinal furent d'aller prendre ceux du pré- 
sident. Le duc d'Albe, avant de s'embarquer, regar- 
dait d'un œil inquiet ce qu'il laissait derrière lui: ce 
grand général, ce ministre rigoureux parla en faveur 
de don Juan Enriquez ; le conseil d'Etat, le conseil 
de guerre firent valoir, dans le même sens, les argu- 
mens les plus forts ; Ëspinosa ne voulut prêter To* 
reille à personne. Il fit partir le duc d'Albe, et en- 
voya Enriquez dire aux Morisques : (( Ce qui a été 
ordonné s'accomplira. » 



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*'Vi'wvw*'VW%''V%\'%aw\'%'wvv%'*.'v\ %'vi i'W'^-^«/«,'W%'W%^'\ ft/%/%^'i/vi/V%»^'V% 



CHAPITRE XVIll. 



Conjuration des Morisques de Grenade. 



(i567 à i568.) 



Réduits à ne plus mettre d'espoir qu*en eux-' 
mêmes, les Morisques résolurent de faire mentir le 
cardinal Espinosa, ou de lui faire payer chèrement 
la vérité de ses paroles. En leur communiquant les 
derniers ordres de la cour, don Pedro de Deza les 
pria de s'entendre avec lui sur le mode le moins dé- 
sagréable à suivre pour exécuter la pragmatique ; 
mais comme dès lors la rigueur était ce qui convenait 
le mieux à leurs plans^ils répondirent que Sa Majesté 
l'avait chargé seul de tout, qu'il s'arrangeât seul 
comme il Tentendrait, Après cette déclaration me- 
naçante, ils ne pensèrent plus qu'à organiser la ré- 
volte. 



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( 288 ) 

Depuis quelque temps on leur avait permis d* éta- 
blir, sous le titre de la Résurrection, une confrérie 
pour le soulagement de leurs pauvres malades, et ils 
bâtissaient hors des murs de Grenade , à Saint-La- 
zare, un Capital. Les comslnictions étaient arrêtées^ 
faute d'argent ; cette circonstance leur fournit le 
moyen de se compter. Ils suggérèrent au proviseur 
Roman, directeur de leur confrérie, l'idée de faire 
faire une quête dans tout le royaume pour l'achève- 
ment de rhâpital. Roman tomba dans le piège, pré^ 
senta en leur nom une pétition ; et don Pedro de 
Deza, qui n'avait pas encore de crainte, approuva 
ce projet de quête, parce qu'il avait une couleur de 
piété. Deux collecteurs morisques partirent donc, 
munis des instructions des chefs du complot, et 
de quelques copies des Jofores ou Pronostics mu- 
sulmans, qui annonçaient pour l'année suivante «la 
i'ésurrection du royaume d'Andalousie, la délivrance 
des orphelins de la &mille de l'Islam (i).» Ils de- 
vaient s'introduire dans chaque maison, sonder les 
dispositions de ses habitans, faire à propos la confi- 
dence des plans projetés à l'Âlbàycin , et mettre à 
part les pièces de monnaie qui leur seraient données 
par les conjurés, en séparant encore les contribu*» 
tions des failiilles et celles des gens de guerre. Les 
deiix individus choisis pour cette mission étaient 



(i) Voyez un de ces Joforès aux Pièces justificatives, 
n« IX. 



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( 389 ) 
pleins de tact; ils visitèrent cent dix mille maisoni^ 
et pas une confidence ne fut mal placée. De retout 
à Grenade, les collecteurs ouvrirent le sac où étaient 
les aumônes des hommes de vingt à quarante-cinq 
ans; ils comptèrent les pièces de monnaie; il y en 
avait quarante-cinq mille (t)» Le recensement s'était 
opéré sans quie lés magistrats espagnols en eussent 
le moindre soupçon; Restait à nommer les chefs, 
trouver des armes^ et fixer le jour du soulèvement. 

Pour des armes, les Morisques en avaient, mais 
de vieilles ; ils en firent amas dans des cavernes na- 
turelles ou artificielles dont seuls ils connaissaient la 
situation ; ils y renfermèrent aussi beaucoup de 
grains, et ils envoyèrent en Afrique chercher les 
armes neuves qui leur manquaient. Cela se fit lente- 
ment, dans le plus grand secret. Cependant, le ra* 
lentissement subit des affaires commerciales, les con- 
tinuelles allées et venues de personnages mysté- 
rieux, Taflluence à Grenade des Alpuxarenos et des 
paysans de laVega donnèrent à penser aux vieux 
chrétiens. Des avis inquiétans parvinrent à la cour^ 
et furent transmis au président; don Pedro de Deza 



(i) Quant au détail des circonstances, nécessairement il 
Y a plusieurs versions, comme il arrive toujours lorsque 
plusieurs témoins déposent sur le même fait; mon devoir 
était, dans les cas évidens, de m'en tenir à ce qui passe 
pour avéré, et, dans les douteux, d'adopter ce qui paraît le 
pins vraisemblable. (Juan Rufo, la Àustriada^ Prologo.) 
IT. 19 



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( ^9^ ) 
les traita de fables t il ne voalait rien adnlettre de ce 
qui aurait pu, d*nn côte, faire suspendre rcxe'cution 
de la pragmatique; de l'autre, rehausser le râle du 
capitaine-^ënëral, et engager h augmenter les forces 
militaires. Il prenait pour sa part des mesures pro- 
pres a augmenter le mal, et représentait toujours leur 
effet comme excellent. Ainsi , malgré la défense du 
conseil d'Etat, il créa, aux frais des Morisques, une 
escouade d'alguazils pour faire des rondes de nuit, 
chose doublement insupportable, et comme lourde 
contribution, et comme surveillance tracassière ; il 
chassa de TAlbaycin tous les étrangers sans distinc- 
tion ; il provoqua deux ordonnances inhumaines sur 
les complices des monfis (i) ; enfin, comme s'il vou- 
lait pousser à bout les Morisques, il leur ordonna, 
le i*^ janvier i568, de laisser enrôler leurs enfans, 
depuis l'âge de trois ans jusqu'à celui de quinze, 
pour les mettre dans une école. NatureUcment , et 
peut--étre avec quelque raison fondée en vérité , le 
bruit se répandit qu'il allait faire interner ces enfans 
en Castille. Que pouvaient ensuite de mesquines au- 
mônes distribuées au nom du roi, des cadeaux de 

(i) Madrid, 23 novembre cl lo décembre 1567.— Peine 
de mort contre tonte "personne qtki accueille un motifi, on 
Turc ou un barbaresque ; qnï communique oïl commerce avec 
6ax; qui entretient aveè eux dés întelUgences, ou netiévèU 
pâft celles qu'il c6bnàît; qiii ne les ééùotkct paih.fét^ de fUt 
pare éfia recèle sonjià, ou ne êécott^re pas èe Keu de sa retraiie* 
{Nueffà fteopilaeton, 1. S, t. 36, lois 16, 18, 19.) 



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( ^9^ ) 
mauvaises robe^ à la mode castillane, des saluts d^aU 
guazils aux mendiantes qui s'en paraient ? Il ëtait dif -^ 
ficile d'arrêter le mouvement : la dernière mesure 
laccëlera. 

Jusque^à les conjures de T Albaycin , tout en se 
ptëparant ^u pire, avaient espëré qu'on les dispcn-" 
serait de donner le signal de la révolte; ils s'en 
étaient tenus à l'intimidation : mais lorsqu'ils virent 
que don Pedro de Deza ne leur concédait rieu, et 
prenait de son chef des arrêtés plus vexatoires que 
la pragmatique elle-même, ils se décidèrent à frap-^ 
per le dernier coup. Les principaux d'entre eux tin- 
rent deux conférences avec les notables de Y AU 
puxare ; dans la dernière, le jour fut pris et fixé au 
jeudi*saint, i4 ^vrii de l'année i568. Pendant le peu 
de temps qui restait, il s'agissait encore de se con- 
certer avec les Morisques des autres provinces, de 
s'assurer positivement des appuis au-dehors, de dis^ 
tribuer les armes, et de donner aux monfis une or-^ 
ganisation compacte. Les premières commissions 
furent confiées à diverses personnes, entre autres 
aux trois frères Parlai : don Fernando Muley de Va- 
lor, alguasil de Cadiar, que Ton nommait plus com* 
munëment le Zaguir et Aben -<• Tchoar, homme de 
grande autorité, se chargea de diriger les Alpuxare- 
nos ; de concert avec son parent Diego Lopez Aben- 
Abou, un teinturier de Grenade, Farax-Abencerrage, 
«e mit à la tête des monfis. Ge dernier nourrissait 
de« pensées ambitieuses; il s'adjugeait d'avance la 



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( ^93 ) 
couronne, et comptait sur Ie& monfis'poar se mettre 
en e'iat de s'en emparer. Aben-Tchoar-el-Zaguir con- 
voitait aussi la royauté, non pour lui, mais pour son 
neveu don Fernando Muley de Valor et Cordova. 
De cette rivalité sourde naquit une vive émulation 
entre Aben -Tchoar et Farax. Chacun d'eux, pour 
augmenter son crédit, s'acquitta merveilleusement 
de sa tâche* Bien avant le jour fixé, tout était prêt 
dans r AIpuxare ; et les bandes des monfis , agis* 
sant avec ensemble, marchant au grand jour, ban- 
nière en tête , interceptaient toutes les routes. Les 
ambassadeurs avaient^ échoué dans la Péninsule, où 
ils ne décidèrent à s'armer que les Morisques de Cor- 
tés, au royaume de Valence, et ceux de Val-Rîcote, 
au royaume de Murcie ; mais ils réussirent complè- 
tement à Maroc et à Alger. Le scfaérif de Maroc leur 
promit de les secourir, s'ils mettaient en avant des 
forces respectables ; et Aluch-Ali, pacha d'Alger, fit 
encore mieux : il les assura qu'il opérerait un débar- 
quement dès qu'il en serait requis, toutefois sauf 
l'approbation du sultan. Quelques volontaires algé^ 
riens accompagnèrentmême l'envoyé morisque à son 
retour en Espagne, et apportèrent des armes. A l'AI- 
baycin comme dans les Alpuxares , on attendit im- 
patiemment le jeudi-saint. 

Il était impossible de ne pas deviner ce qui se 
tramait. Cette nudace toute nouvelle des moufis, qui 
tenaient franchement la campagne comme des 
troupes régulières, les vengeances qui s'exerçaient 



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( 293 ) 
à la face du soleil, la jactance des jeunes gens, tout 
annonçait un complot près d'ëclater. Dans les rues 
de Grenade on ne parlait que du prochain soulève- 
ment des Morisques. Le quand, le comment, on l'i- 
gnorait, et c'était un motif de plus de s'inquiëter. 
La superstition ajoutait aux causes réelles de terreur ; 
on avait vu dans le ciel des figures étranges ; des 
«'mimaux monstrueux parcouraient, disait-on, les 
AIpuxares, des oiseaux inconnus avaient plané sur 
les cimes de la Sierra-Nevada. Les Morisques, ac- 
cueillant ces fables, y trouvaient des présages flat- 
teurs. En effet, leurs pronostics Içur annonçaient 
qu'ils seraient visités, d'abord par les archanges Ga- 
briel et Michel, sous la forme de grands oiseaux 
blancs, puis que, dans Vannée longue qui commence 
par un samedi, le croissant s'abattrait sur toute ville 
et forteresse ; « alors, était-il écrit, les seigneurs de- 
viendront esclaves. » Or, l'an de l'hégire 976, qui 
avait 354 jours, un de plus que l'année précédente, 
commençait précisément le samedi 4 j^i" i568. 
Toutes les fois donc qu'on les entretenait de ces vi- 
sions singulières, ils laissèrent lire dans leurs yeux 
leurs espérances. Deux hommes seuU, ceux qui au- 
raient dû tout savoir, le capitaine-général et le pré- 
sident, persistaient à ne vouloir rien apprendre ou 
.rien avouer. Le marquis de Monaejar était allé à 
Madrid porter encore une fois ses représentations, 
témoin, tantôt à charge, tantôt à décharge, suivant 
les besoins de la thèse qu'il soutenait; un jour il dU 



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( ^94 ) 
•ait : « Je le jure, par la vie du roi, sur ma noUesse, 
les Morisques ne coœplottent rien ; » et le cardinal 
Espinosa IVcoutait avec un sourire moqueur, L« 
marquis, faisait-on observer alors, a beaucoup de 
vassaux morisques ; il ne voudrait pas qu'on les toor^ 
mentâr. Une autre fois, s'il ëtait question des dan- 
gers que Tindignalîon des Morisques allait faire 
courir, le cardinal répondait : « Le marquis exagère 
le mal pour (aire valoir le mëdecin. » En dernier 
lieu, il ajouta péremptoirement : « Retournez à Gre- 
nade, où, comme toujours* votre présence dissipera 
les nuages qui vous offusquent ; et si vous avez be- 
soin de renforts, on vous permet de lever trois 
cents hommes. » Là-dessus, le marquis de Mondejar 
se mit en route. 

A Grenade, la clanwur publique devenait si forte 
que don Pedro de Deza fut à la fin obligé d'y 
prendre garde. On venait de saisir chez les armu-*- 
riers des arbalètes et des arquebuses probablement 
destinées aux monfis; les vieux chrétiens s'armè-r 
rent ; le comte de Tendilla augmenta la garnison de 
FAIhambra. On parlait de régimens qui allaient ar- 
river; les paysans de la Vega, déjà maltraités par 
leurs garnisaires, redoutant de loger ces nouveaux 
hôtes, se réfugiaient à TAlbaycin, en dépit des arrê- 
tés du président; ils commirent des indiscrétions, 
Les chefs du complot se crurent découverts ; ils don- 
nèrent contr'ordre, et, pour s'assurer l'impunité, re- 
roururent à une démarche bien hardie ; l'un d'entix? 



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(395) 
eux, au nom «le toute la communauté, alla ae pAaîvhf 
dre au président des calomnies que l'on répandait 
sur eux ; il oifrit de remettre trois cents otages, et 
demanda que la justice poursuivit accusés et accu- 
sateurs. Deza refusa les otages, disant qu'il saurait 
bien, à lui tout seul, s'emparer des suspects ; en ef- 
fet, il jeta en prison tous ceux qui lui donnaient de 
l'ombrage, et se vanta d'avoir mis beaucoup d'a-r 
dresse en cette affaire, parce qu'il ne s'était servi, 
pou)r opérer le^ emprisonnemens, que de vieux pro- 
cès opbliés comme il y en avait contre tout Mo- 
risqi^e. Le comte de Tendilla suivit immédiatement 
une marche toute opposée ; il se rendit à l'église de 
Saint-Salvador, et, à Tissue de la messe, harangua 
doucement les Morisques, les priant de se soumet- 
tre de bonne grâce, par an^itiépour sa famille. Il en 
reçut les plus belles promesses d'obéissance; mais 
lorsqu'il voulut profiter de ces beaux sem))lans pour 
mettre une garnison à l'Âlbaycin, son procureur 
trouva le président tout prêt a s'y opposer. Don Pe- 
dro de Dez.a voulait ou ne voulait pas, toujours à l'op- 
posé des Mendoza ; la compagnie qui montait à l'Al- 
baycin fut renvoyée dans la Vega, puis, huit jours 
après, licenciée. 

Le j/çudi-saint se passa sans événement. Le sarnedi-r 
saint on eut à Grenade une fausse alerte pendant la 
nuit. Là sentinelle de la tour du beffroi s'étant mé? 
prise sur les mouvemens d'une patrouille qui marr 
çhait avec des torches (en main, donna précipitam.r 



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( 396 ) 
ment Talarrae. A ses cris, au son du tocsin, tous 
les vieux chrëtiens sortirent de leurs maisons, demi 
nus. Les femmes se précipitèrent dans les ëglîses, les 
hommes couraient ça et là et se chargeaient Tun Tau- 
tre, croyant charger Tennemi. Les moines du couvent 
de Saint-François arrivèrent en bataille sur la place 
neuve ; les premiers qui parvinrent à se réunir dans 
celte confusion y marchèrent sur TAlbaycin, décidés 
à tout saccager. Ils trouvèrent à l'entrée des rues 
hautes le corrégidor et ses gens, qui essayèrent de 
les arrêter ; mais ils auraient passé outre, sans une 
tempête qui éclata en ce moment ; la pluie tomba avec 
une telle violence, qu'en un clin d'œil les rues de- 
vinrent des torrens oii les chevaux perdirent pied ; 
cela sauva les Morisques. Dans la même nuit, le mar- 
quis de Mondejar arriva. 

Quoiqu'il n'eût que de mauvaises paroles à com- 
muniquer, sa présence fit renaître l'espoir. Il y eut 
encore un temps d'arrêt dans la conjuration. Le 
marquis promit aux Morisques d'empêcher que le 
président les vexât; il rédigea en leur faveur un nou- 
veau rapport, et les engagea lui-même à le faire ap- 
puyer par leurs députés. Don Alonso de Granada 
Venegas, arrière petit-fils du prince Cidi Yahié, par- 
tit pour Madrid avec cette commission; comme les 
autres solliciteurs, il fut reçu sévèrement, renvoyé de 
porte en porte, et partout admonesté sur Tinconve- 
nanco de sa démarche. Le conseil d'État ordonna 
j[)îen à sa requête que l'escouade d'alguazîls enlro- 



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( 297 ) 
tenue aux frais des Morisques fât dissoute ; mais te 
président fit révoquer cet ordre, et don Âlonso de 
Granada revint dire à ses compatriotes, comme don 
Juan Henriquez Tavait fait : Soumettez-vous. 

Pendant qu'il négociait à la cour et certifiait Tin- 
nocence des Morisques, le marquis de Mondejar 
était mis au courant de leurs anciens projets par un 
accident arrivé au lieutenant de Farax, Mehemet- 
Aben-Daoud. Cet homme faillit être pris par la gar- 
nison d'Adra, au moment où il cherchait à s'embar-^ 
quer avec des Turcs, des nnonfis, des femmes mo- 
risques et trois captifs chrétiens ; il fut saisi sur la 
plage, mais il lutta, et se débarrassa de ses adversaires 
en leur laissant une partie de ses vétemens, où se trou- 
va un portefeuille. Parmi les papiers que contenait le 
portefeuille étaient une complainte en vers sur la 
persécution des Grenadins (i), et une lettre adressée 
aux régences barbaresques pour les exciter à s'ar- 
mer. La lettre, de la main d'Aben-Daoud, accusait 
l'existence d'un- complot; elle fut envoyée au mar- 
quis de Mondejar avec les trois captifs chrétiens, 
dont les rapports confirmèrent ce que la lettre ap- 
prenait, mais des circonstances on ne sut rien, ni 
par eux, ni par les papiers que Ton avait saisis. Cette 
révélation contraria également le marquis, le pré- 
sident et le cardinal Espinosa : le marquis voyait sa 
foi de gentilhomme cruellement compromise, le pré- 

(l) Foyez celle complainte aux Pièces justificatives, n<»X. 



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sideDt ^tait honteux de sa négligence, le cardinal ne 
fte souciait pas qae Ton effrayât le roi. De Taccord 
des intérêts et des amours-propres, il résulta que 
l'affaire fut assoupie. De leur côte, les Morisques 
s'efforcèrent de détourner l'attention e^ se tenant 
tranquilles. Tout parut apaisé de ce jour; en réalité, 
tout marchait au dénouement. Don Pe4rQ de Deza 
faisait sous main ses recherches pour connaître la 
portée du complot et ses auteurs ; les cçujurés sui- 
vaient avec vigilance ce travail souterrain, et calcu- 
laient dans combien ^ temps on arriverait à eux, 
afin de prendre les devan$. Les concilial^ules recom- 
mencèrent. 

Âben-Tchoar el 2jaguir en tint un premier le 27 
septembre* à TÂlbaycin, dans la maison d'un cer- 
tain Zinzan. Il y démontra la nécessité de se soule- 
ver promptement, et de nommer un chef pour di- 
riger les efforts communs. Peu de jours après, il 
revint avec vingt-six de ses afiidés, comme lui algua- 
zils ou régidofes des villages de TÂlpuxare ; et cette 
fois il réunit les chefs de la conjuration à TAlcazaba, 
près de l'église Saint- Michel, dans la mai^son de 
•Carci, qu'avait prêtée son beau-père, Luis^l Haidon. 
C'est là, à deux pas du palais des inquisitein^s , que 
se fit l'élection et le couronnement du roitelet des 
Alpwcares, don Femandïllo, comme l'appelèrent les 
Espagnols , de 'Muley-Âbdallah - Mahomad - Âbenc 
Ommeyah, roi de Grenade et de l'Andalousie, sui- 
vant la titulalure que lui donnèrent les Morisques, 



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( 399 ) 
Don Fitnniando Muley de Valor et Cordova , sei- 
gneur de Valor, veîntîcuatro de Grenade , ëlaît un 
jeune honiiBe de vingts deux ans, beau (i), hardi, 
aime et respecte dans sa nation, prodigue, perdu de 
dettes et à bout de ressources. II descendait en 
droite ligne des califes ommiades. Son lignage te- 
nait le premier rang dans les AIpuxares, et lu! était 
tout dévoue. Il arait épouse la fille de Miguel de 
Roxas el Canimi, autre chef d'un lignage puissant 
dont il disposait, quoique son inconduite dans tous 
les genres fît souffrir Miguel de Roxas et sa fille. 
Son père était en prison et ne pourait obtenir d'être 
élargi, malgré son innocence évidente; don Fer- 
nando, allant au plus court pour lui faire rendre jus- 
tice , avait tué l'accusateur et les témoins. Il résu- 
mait en lui, comn^e on le voit, les gloires et les griefs 
de sa nation. Sa légèreté, qui était peut-^être calculée, 
l'empêchait d'être suspect aux Espagnols ; il faisait 
partie de la maison du marquis de Mondejar, et 
passait pour bon chrétien. Toutes ces circonstances, 
bonnes et mauvaises , servirent son ambition. Les 
pronostics disaient que le roi libérateur promis aux 



(i) Hîta, qui l'avait vu, le dépeint ainsi : «Peu de barbe, 
teint noir et olivâtre, les sourcils joints, les yeux noirs et 
grands, bien pris dans sa taille; toute sa tournure et son 
air montraient qu'il venait de sang royal, comme c'était 
}^ vérité, et il avait les pensées dignes de sa naissance, 
(Hita, t. 2, p. i3.) 



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( 3co ) 

Mores serait fils de rois^ baptise, hërëtique ; Aben- 
Tchoar fit valoir ces rapports. Don Fernando ne pou-^ 
vait avoir dans l'assemblëe d'antre compëtiteur que 
son oncle, et Aben-Tcboar le présentait lui-même aux 
suffrages. Il fut ëlu par acclamation. La cérémonie du 
couronnement s'accomplit , de point en point , sui- 
vant l'ancienne formule. On revêtit le nouveau roi 
d'une robe rouge et d'une écharpe pourpre ; on lui 
mit sur la tête un turban cramoisi. Le visage tourné 
vers la Mecque , agenouillé sur quatre étendards qui 
couvraient les dalles , les fers de leurs lances dirigés 
contre les quatre points cardinaux , il fit d'abord la 
prière, et jura ensuite de mourir musulman , sur la 
terre de son royaume, pour la défense de la foi, de 
la liberté, de ses sujets» Alors il se releva, etcbacun 
vint à son tour baiser, en signe d'obéissance, la place 
où posaient ses pieds. Il nomma ses officiers à me- 
sure qu'ils passaient. Après le baise-pieds', les plus 
hauts en dignité l'enlevèrent sur leurs épaules ; d'au- 
tres agitèrent les étendards, et toute l'assistance im- 
plora la bénédiction de Dieu en disant : «Allah! 
exalte ton serviteur Muley Mahomad Aben - Hom- 
meyah, roi de Grenade et de l'Andalousie (i)! » 

Le conseil de guerre suivit l'intronisation. Il y fut 
décidé que le soulèvement aurait lieu pendant la nuit 
de Noël, d'après ce plan : A un signal donné du 
haut du pic de Sainte*Hélène, le point le plus éleyç' 

(i) Andalousie est le nom arabe de lo\ite l'Espagne. 



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( 3oi ) 

de la hiointàgne de l'Âlbambra, les Albaycenos se 
réuniraient en trois bandes et se dirigeraient sur la 
place de Bibarrambla, sans faire halte que pour ou- 
?rir les prisons et s'emparer des principaux magis- 
trats ; huit mille hommes d' élite, pris dans la Yega 
et le Val-de-Lecrin , et que Ton devait enrôler avec 
pre'caution, attaqueraient en même temps les portes 
de la ville basse; ceux-ci, vêtus à la turque ou à la 
barbaresque, simuleraient l'armée d'Aluch-Ali ; deux 
mille monfis, sous la conduite de Partal et d'An- 
iiacoz, arriveraient par la vallée du Xenil, s'embus- 
queraient d'abord dans la chenevière de Cénès, et^ 
quand la ville serait en rumeur, escaladeraient l'Ai- 
hambra du côté du Ginalariph. En cas de malen- 
tendu de part ou d'autre, le bruit du canon servirait 
de second signal. La prise de Grenade semblait in- 
faillible; les Alpuxares suivraient le mouvement. 
Aben-Tchoarel-Zaguîr, qu'Aben-Hommeyah venait 
de faire son capitaine-général, partit avec des ordres 
en conséquence. Il ne paraît pas que Farax ait été 
présent à la conférence, ni que le Zaguir lui ait com- 
muniqué la nouvelle de l'élection d'un roi, car dans 
les lettres qu'il expédia le 25 octobre, pour la prise 
d'armes, il se qualifia d'émir, et prit, à l'imitation des 
rois mores, le titre d'Abdallah, serviteur de Dieu. 
Il ne restait plus assez de temps pour se concerte^ 
avec le pacha d'Alger, à qui l'on fit seulement part de 
la résolution, en le priatit de la soutenir, ce que pro- 
mit le pacha, mais avec une arrière-pensée : il meV 



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(3oO 

ditait la conquête de Tunis,. Le schëiiff de Maroc^ 
après avoir reçu la même confidence, répondit, 
comme auparavant, qu'il voulait attendre les jMre- 
mîers e'vènjmcns. Tous deux autorisèrent immédia* 
tement les envois d'armes et le départ de volontaires. 

Jusqu'au mois de décembre, aucune indiscrétion 
ne fut commise ; quand le jour de Noèl approcha, 
on entendit parler vaguement d'un débarquement de 
six mille Turcs et d'un projet qui s'exécuterait pen- 
dant la messe de minuit* Ce bruit parut méprisable, 
parce que les Turcs n'avaient été aperçus nulle part. 
Le marquis de Mondejar -s'inquiéta davantage de voir 
arriver à Grena^de une -quantité d' Aipuxarenos, sous 
prétexte de vendre leur soie eî 4'adieter des robes 
pour leurs femmes, car le dernier délai finissait bien-» 
tôt. Le !i3 décembre^ Âlbotodoapprit ce 4^i devait 
se passer, mais en général , pat^ la confession d'un 
maître maçonde TÂlhambra, Francisco Aben-Sdem, 
qui aurait pu en dite plus long, car c'était lui qui 
avait donné la mesure des échelles destinées à l'es* 
calade. Albotodo en fk part à l'archevêque, au pré« 
sident, au corrégidor, au marquis de Mcmdejar, qui 
doubla les patrouilles, sans ajouter grande foi à ce 
renseignement. L'événement sembla d'abord lui don^ 
ner raison; la messe de minuit ne fut pas troublée; 
ta veille et l'avant-veille il était tombé taiit de neige, 
que tous les chemins étaient devemis iitipraticables* 

La veille, don Fernando dé Valars''eafaît de Gre- 
nade, sum d'un seul esclâsve noir et de sa maîtresse, 



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( 3o3 ) 
après avoir eu dispute « dans la salle de Tayunta-*- 
miento , arec ralgûazil mayor don Alonso Maza , 
qui voulut lui ôter sa dague. Il ëtait dëfendu d'entrer 
arme' au conseil ; don Alonso Maza le fit remarquer 
à don Fernando , qui répliqua : « Je n'y avais pas 
pris garde; mais, peu importe! un cavalier tel que 
moi peut bien aller partout avec dague et épée. — Je 
ne le nie pas, dit Talguazil mayor; mais faites 
comme les autres, qui sont aussi bons gentilhommes 
que vous et ne portent pas d'armes ici. — Personne 
n'est aussi bon gentilhomme que moi, » repartit 
don Fernando. Et comme à ces mots insolens don 
Alonso Maza lui enleva sa dague, il sortit en disant : 
« Vous avez agi comme uti vilain, et, par la royale 
couronne de mes ancêtres, je jure que je vengerai 
bien mon affront. » Que voulait - il en cherchant 
cet affront? Avait-il besoin d'un prétexte pour sor- 
tir de Grenade? d'une nouvelle injure pour se re- 
commander aux monfis qui n'avaient point pris part 
à son élection? Est -il vrai qu'il eût donné contre- 
ordre et remis le jour du soulèvement au i" jan- 
vier? Ce qui parait certain, c'est qu'il était néces- 
saire à ses plans qu'il se trouvât le lendemain dans 
l'Alpuxare, et, en effet, sans la précipitation de celle 
fuite, la royauté lui échappait. Il partit te soir même, 
à cheval, passa la nuit au milieu des neiges, dans 
un jardin, et le lendemain, dimanche 24 décembre, 
il se dirigea sur Valor. Comme il descendait dans 
le val de Lecrin, il rencontra un prêtre qui allait en 



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(3o4) 
toute bâte du côté de Grenade, et qui lui cria de 
rebrousser cbemin, parce que TAlpuxare était en 
feu. Cet avis lui donna des ailes ; sur le soir il attei- 
gnit Beznar, village peuplé en partie de f^aloris (i). 
Ce fut là qu'on lui raconta ce qui venait d'arriver. 
Peut-être le savait-il déjà, et sa fuite de Grenade 
avait été la conséquence de ces évènemens. 

(i) Morisqaes du fief de Valor. 



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CHAPITRE XUL 



Insurrection des Morisques dt l*Alpuzére; 



(Décembre i568 à janvier 1569;) 



Sept alguazils d'Uxijar se rendaient à Grenade, 
le jeudi 28 décembre, pour y passer les fêtes de 
Noël, et traversaient le territoire de Ferreyra en 
inéme temps que le capitaine Herrerà, qui condui- 
sait k la citadelle d'Adra un convoi d'arquebuses 
sous la conduite de cinquante soldats. Selon leuîr 
habitude, alguazils et soldats cillaient, battaient, 
commettaient mille insolences. Esteban-el-Partal et 
ses monfis rencontrèrent lés premiers et les massa- 
crèrent; puis la soif du isàng leur étant venue, ils 
suivirent la piste des soldats, qu'ils joignirent à Ca- 
diar, au moment où ils y prenaient leurs logemens 
chez l'habitant. L'occasion tenta plus qu'elle n'au- 
IL 30 



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( 3o6 ) 

taît dû Aben-Tchoar-el-Zaguir ; le désir de s'empa- 
rer des arquebuses lui fit oublier sa prudence; il 
donna l'ordre d'ëgorger les soldats pendant la nuit, 
et les monfis lui obéirent ponctuellement. Après un 
tel éclat, il fallait prendre les armes sans tarder. Le 
Zaguir et Fartai répandirent sur le champ leurs 
émissaires ; ce fut comme Tétincelle dans une traî- 
née de poudre. En trois jours l'Àlpuxare avait fait 
son mouvement. L'insurrection se propageait dans 
le district d'Âlmeria et gagnait le val de Lecrin. Sur 
quelques points les chrétiens avaient essayé de se 
défendre, dans les églises, mais la tour d'Orgiba et 
celle d'Uxîjar résistaient seules encore; le Zaguir 
faisait le siège de cette dernière. Farax s*était porté 
le samedi sur Grenade; on attendait d'heure en 
heure son retour. 

Don Fernando de Val or, ou nommons*le ^ben- 
Hommeyah, comme il voulait être appelé désormais, 
vit qu'il n'avait pas de temps à perdre pour faire 
confirmer dans une assemblée populaire son titre 
de roi. Il employa toute la nuit à pratiquer les Mo- 
risques, dont un grand nombre de toutes les ta- 
has (i) se trouvait alors à Beznar ; il en fit chercher 



: (0 UAlpware était divisée en 4oaze tahas^ dont voicî 
les noms disposés dans Lear ordre géograpUqae, de l'eaest 
à Test : 

Orgiba, chef-lieu : Albacete-de-Orgîba. — Poqaevra, 
chef-lieu : Bubion. — Ferrcyra, chef-lien : Pitres. — Ju- 



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( 3o7 ) 
(d'autres dan& le voisinage, afin de donner plus éé 
consistance à cette seconde élection. Les Valons le 
secondèrent avec empressement, et le lundi matin, 
une foule toute gagnëe à ses intérêts proclamait 
dëjà son nom quand !Çarax-Abencerrage apparut. 

Farax avait échoué à Grenade, où les Morisques 
ne lattendaient plus. Il y était entré le samedi, k 
minuit sonnant, avec cent quatre-vingts monfis, les 
seuls qu'il put engager à franchir les cols de la Sierra- 
biles^ chef- lieu : Jubiles. — Uxi)ar, chef-lieu : Albacele- 
de-Uxijar. — Andarax, chef- lieu : Laujar-de-Andarax. — 
Luchar, chef- lieu : Gaitjayar. ^ Marchena, chef- lieu : 
Santa-Craz. 

Au midi de ces huit : 

Los Ceheles, chef-lieu : Torbiseen. *^ Adra« chef-lieu : 
Adra. ~ Ber)a, ehef-Ueu : Berja. -^ Dallas, chef-llea t Da-^ 
lias. 

Le val de Lecrin^ dont le chef-lieu est Lanjaron, se 
trouve entre Grenade et la taha d'Orgiba. Au midi du val 
de Lecrin« le long de la mer et joignant à Test les Gehelesi 
lest le district de Motril et Salobrena. Au nord de ta Sier- 
ra-Nevada, sur le versant ^i regarde ,Gua4îx, est le mar- 
qoisat du Zenete* A l'Ouest de la taha de Marchena, est un 
district nomipé, de la rivière qtli l'arrose v RiaBohiuy^ hé 
district d'Almeria confine, du côté de l'ouest^ aux tahas de 
Berja et Dalias; du côté du nord, au Rio-Boloduy. Ces 
derniers districts appartiennent géographiquemenl au sys- 
tème de TAlpuxare. Aucune carte n'indique ces divisions^ 
mais on les trouve bien décrites dans Fouvragede Marmol« 
et on peut les tracer aisément sur la carte dt Thomas Lo* 
pes, à Ufoelle nous renvoyons^ 



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( 3o8 ) 
Nevada. Il régnait alors une affreuse tempête. Les 
Morisques, inquiets des bruits qui avaient couru, 
se tenaient soigneusement renfermes chez eux. Le 
capitaine -général, malgré des avis reçus d'Orgîba, 
n'avait pris aucune précautijjn. Le froid avait fail 
rentrer dans leurs corps-de-garde alguazils et sol- 
dats de ronde. Grenade pouvait être surprise si les 
Albaycenos eussent eu du cœur; mais Farax ne put 
jamais décider les chefs du complot à donner le si- 
gnal. c< Comment, lui dirent-ils, vous derez nous 
amener dix mille hommes, et vous venez avec qua- 
tre va -nus -pieds! Retournez - vous en.» Exaspéré 
de cette réponse, il leur dit : « Je vous ferai révol- 
ter^^nalgré vous, ou vous périrez tous. » Et il lança 
ses monfis dans la ville. Du haut d*un tertre qui 
dominait l'Albaycin et TAkazaba, il proclama, par 
deux fois, au son des instrumens, le nom de Ma- 
homet et la résurrection du royaume d'Andalousie. 
«Vous tous qui avez des injures à venger, s'écriait- 
il, accourez sous la bannière du roi d'Alger» Frères, 
frères, notre heure est venue! » Personne n'arriva. 
Un vieillard ouvrit seul sa fenêtre et demanda : 
'tf Combien êtes-vous? — Six mille, dit Farax. — Vous 
ivenez tard et vous êtes peu, » répondit le vieillard, 
et il referma sa fenêtre. Le tocsin sonnait; quel- 
ques soldats échappés à la fureur des monfis par- 
couraient la ville en appelant aux armes. L'entre- 
prise était manquée. Farax se retira au point du jour, 
fièrement, «n bon ordre, bannières déployées^ sans 



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( 3«9 ) 
aroir perdu un seul homme. Il fit halte dans )a val- 
lée du Xenily jusqu'à huit heures du matin, peut* 
être avec l'espoir que rarrillerie de F Alhambra joue- 
rait et tromperait les bandes de la Vega, de façon 
que lattaque projetée aurait lieu maigre tous les 
contre-temps; mais le hasard qui le poursuivait lui 
fit encore perdre cette chance. Enfin il reprit la 
route de TAlpuxare, observe de loin par un ëclai- 
reur. Sa troupe se grossissait d'instant en instant, 
car les Âlbaycenos, après avoir fait manquer la pre- 
mière partie de sa prédiction, craignaient de voir 
s'accomplir la seconde, et s'enfuyaient avec femmes 
et enfans. La cavalerie du marquis de Mondejar ar- 
rivait au galop par derrière. On vit alors un père, 
qui traînait ses deux filles, et qui allait être atteint 
par les chevaux, égorger Taînée, personne d'une rare 
beauté, et enfouir la plus petite sous la neige. Farax 
sauva quelques-uns de ces fugitifs en s'arrétant au 
ravin de Dilar; un feu d'arquebuses bien dirigé de 
ce poste avantageux fit reculer la cavalerie du mar- 
quis; deux compagnies d'infanterie qui la soute- 
naient n'osèrent continuer la poursuite ; la nuit 
commençait d'ailleurs à tomber. Farax repassa la 
Sierra-Nevada par des sentiers de chevriers ; ri des- 
cendit la même nuit dans le val de Lecrin, qu'il fit 
insurger tout entier, à l'exception de trois villages; 
et fier de son audace, il entrait à Beznar en triom- 
phateur, la zambra jouant des fanfares, ses monfis 
agitant leurs bannières et poussant des cris de ré-i 



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(3io) 

joaissancet comme s*ils apportaient les dés de tire- 
nade. 

Les acclamations qui retentirent k ses oreilles, au 
moment où sa petite troupe débouchait sur la place 
de Tëglise, le surprirent et le troublèrent au point 
de hd âter toute présence d*esprit. Homme d*éae^ 
gie brutale ,gil venait d'en montrer : au lieu d'agir 
lorsqu'il avait la force en main, il se mit à discuter, 
à opposer au grand nom d*Aben «Hommeyah celui 
d'Abencerrage et ses titres de services ; l'épée auiait 
mieux tranché la question. Pendant qu'il parlemen- 
tait, les Yaloris séduisirent ses partisans. Un accom- 
modement fut proposé; Farax, abandonne par les 
monfis, se vit obligé d'y souscrire. Il se prosterm 
aux pieds du roi , qui le nomma son alguasil alqov 
bir, c'est-à-dire son premier ministre (i). En le 
levant, Aben-Hommeyah, sans égard pour sa fad-: 
gue, lui donna Tordre de partir sur l'heure, d'ache- 
ver d'insurger le pay^, de recueillir les trésors des 
églises, et de le rejoindre à Laujar-d'Andarax, où il 
comptait se faire couronner solennellement Cet 
ordre n'était qu'un prétexte pour éloigner un riwl 
dont la vue blessait; mais dès que Farax fut en 
route, Aben-Hommeyah s'effraya de ne le plus tenir 
sous son pouvoir. Il envoyait à Laujar un alguasil- 
alquibir, il pouvait bien y retrouver un roi ; l'inqaié- 
tu4e le précipita sur ses traces. Pourtant Farax ne 

(t) Alfuacil (al-wasirj et visir sont le même mol. 



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(3ii ) 

méditait pas de rëvolte ; il s'était résigné k occupe» 
le second ratig^ et ne pensait qu'à exécuter sa com*- 
mission, ou plutôt à venger sur les chrétiens des 
Alpuxares son échec de Grenade. 

En plusieurs endroits ^ les Morisques avaient traité 
leurs persécuteurs avec une modération que Ton ne 
devait guère attendre d'eux ^ ici les gardant pour 
otages^ là veillant eux-mêmes à la sûreté de leur re- 
traite; aux Guajaras entre autres , où leur seigneur 
était venu les attaquer avec un ramas de vagabonds, 
ils s'étaient contentés de se défendre, et, après la 
victoire, avaient reconduit à Salobrena ceux qui n'a- 
vaient pas péri dans l'action. Des exemples remar- 
quables de fidéh'té avaient été donnés par eut. Don 
Alonso Habiz de Granada^ Venegas, régidor d'Âi- 
meria , recevant au milieu du conseil une lettre qui 
lui offrait la couronne, rendit cette lettre à s€$ col- 
iques , et s'évanouit en disant : « C'est une forte 
tentation que celle de régner! » Il vécut depuis tou- 
jours malade, sans pour cela épargner sa personne. 
Mais en quelques lieux l'insurrection fut souillée par 
des cruautés abominables. A Mayrena, les habitans 
bourrèrent de poudre leur curé , et le firent éclater 
comme une bombe. A Mecina de Bombaron, un 
ami du bénéficier prévint leur rage en lui passant 
sonepée au travers du corps. «Tiens, ami, luiavait***. 
il dit en le frappant, mieux vaut moi qu'un autre. » 
A Canjayar, ils commencèrent par sacrifier un en-. 



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(3.3) 
fant sur IVtal d'an boucher, puis ëgorgèrent deux 
Grenadins , et mangèrent le cœur de Tun d*eux. Le 
raartjrre du cure de ce bourg doit être rapporte en 
détail, parce qu'il montre à quel excès des vexations 
journalières peuvent pousser une multitude à la fureur. 
Ce curé se nommait Marcos de Soto. Les Morisques 
l'amenèrent dans l'église avec son sacristain, l'assi- 
rent dans la chaire à prêcher, sonnèrent comme pour 
la messe, et ordonnèrent au sacristain de faire l'ap- 
pel suivant l'usage. Chaque habitant répondit à son 
tour. En passant devant Marcos de Soto, les uns lui 
assénaient un coup de poing , les autres lui arra- 
chaient la barbe ou les cils. Quand l'appel fut fini, 
deux bourreaux s'avancèrent avec des rasoirs; ils 
déchiquetèrent le curé membre à membre en com- 
mençant par les extrémités, lui firent avaler ses yeux 
qui les surveillaient, lui coupèrent la langue qui les 
dénonçait, et jetèrent son cœur aux chiens. De telles 
horreurs font frémir. Les ecclésiastiques en avaient 
été les principales victimes, on comprend pourquoi. 
C'était presque partout les monfis qui les provo- 
quaient; les monfis avaient de terribles comptes h 
régler. A Guecija, ils brûlèrent le couvent des Augus- 
tins, et jetèrent les moines dans de Thuile bouillante. 
Us aimaient surtout à profaner les autels ; sur celui 
d'Adra, ils sacrifièrent un porc, en dérision de kt 
violence que Ton mettait à leur faire manger de la cbair 
^e cet animal , comme si la religion chrétienne roxî- 



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(3,3) 

geait. Alors, Farax arrivait pour renchërir sur eux. 
Il visita, le 27 décembre, les tahas d'Orgiba, de 
Fereyra, celle de Jubiles et les Ceheles, où il fit 
commencer les massacres sous ses yeux, et laissa 
l'ordre de les continuer jusqu^à ce qu'il ne restât 
plus un chrétien. Le Zaguir, qui se trouvait à Jubi- 
les , lui arracha quelques centaines de prisonniers ; 
le lendemain ils entrèrent de compagnie à Âlbacète 
de Uxijar. La tour venait de se rendre ; deux cent 
quarante-deux personnes, garrotées, attendaient leur 
sentence : Farax en livra quatre au Zaguir, et envoya 
tous les autres à la boucherie. De ces quatre qu'ob- 
tint le 2jaguir, deux étaient ses amis ; il leur donna 
la liberté ; les autres étaient l'alcalde et Talguazil 
mayor d'Uxijar, par la méchanceté desquels il avait 
été mis aux galères : ceux-là, il les tua de sa propre 
main, après leur avoir longuement reproché leur 
iniquité. Cela fait, il se repenti l. Tout-à-coup, saisi 
de doutes et de remords, il alla jusqu'à conseiller 
aux Morisques de déposer les armes, et d'offrir au 
président de Grenade les têtes des plus coupables, 
la sienne la première. Il comprit ensuite que l'on ne 
pouvait plus reculer; il convint même qu'il était 
utile de compromettre la nation entière par des ex- 
cès; mais il ne voulait pas tremper davantage ses 
mains dans le sang : il se sépara de Farax. Celui-ci 
n'était point assouvi encore. Il apprit qu'à Ândarax 
ralguazil Àbeu - Adami cachait dans sa maison la 
femille du bénéficier Juan Lorenzo ; il se fit amener 



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(3.4) 
le bënëficier, Tassit à côté de lui, les pieds sur un 
brasier ardent , et appela ses stturs. « Comuûssefr- 
TOUS cet homme qui se chauffe?^) leur demaada-t-il. 
Juan Lorenzo expira dans une lente torture^ voyant 
égorger ses parens Tun aprcs Tautre. Dans toiisks 
endroits où passa Farax^ les mêmes scènes de bsr- 
barie se reproduisirent. Trois mille Espagnols en" 
viron périrent dans l'espace de six jours « presque 
tous par les ordres de cette bête féroce. Tous ceux 
qui habitaient l'Âlpuxare auraient ^rouir€ le même 
sort, si le roi des Morisques n'avait » uivi de près son 
ministre sanguinaire. 

Aben-Hommeyah, soit qu'il détestât réellement U 
cruauté, soit qu'une pensée d'avenir le guidât, té- 
moigna la plus vive indignaiion à la vue des cadavres 
qui jonchaient sa route. Il fit publier une proclama- 
tion défendant que Ton mit à mort les femoies et ks 
enfans, que l'on exécutât personne sans cause ni 
jugement ; partout il arrêta les supplices » mais il 
était déjà bien tard. he% femmes, que l'on avait ré- 
servées pour les faire assister à la mort de leurs ma- 
ris, lui durent la vie; des hommes, il n'en saunt 
qu'un petit nombre. Retenu quelque temps à Orgiba 
par la nécessité de mettre ordre au siège de la tour, 
il arriva seulement le 29 décembre à Uxijar, où il 
avait des amis particuliers qu'il espérait trouver en- 
core vivans ; le titre agamis du roi n'avait prote'ge 
^ucun d'eux. Celui qu^il chérissait le plus, Diego 
Perez, abbé du chapitre de cette ville, avait été W 



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(3,5) 

à coups de bâton. Ua Morisqoe lui avait arraché le 
cœur, et s'était écrié, en le montrant à la fonle: 
« Bëni soit Mahomet, qui m*a permis de tenir dans 
Mies mains ton cœur, chien de chrétien! f> Le récit 
de cette action enflamma de colère Aben-Hotn- 
meyah ; il repartit aussitôt, la menace à la bouche* 
et se rendit le même jour au château de Laujar, an- 
cienne résidence d'Abou-Abdilehi. Son premier 
soin fut d'y mander Farax. L'heure de 1 expiation 
sonnait. Les monfis, dispersés sous divers prétextes, 
fureiU séparés de leur chef, anque! le roi ordonna 
sèchement de rendre ses comptes à Miguel de Roxas, 
son beau -père, kasnadgéh ou trésorier et ministre 
des finances» En de pareilles circonstances, un exa- 
men équivaut à une sentence. Quel général, après 
un pillage, peut repousser nettement le reproche de 
concussion? Farax s'en défendit mal devant un 
homme décidé à le condamner. Innocent ou cou- 
pable , il resta convaincu d'avoir détourné l'argent 
des églises* Le bâton d'alguazil-alquibir, indemnité 
d'une couronne , passa de ses mains à celles de son 
vieil antagoniste, Aben-Tchoar*el-Zaguin «Rends^ 
moi grâce de la vie que je t'accorde^, lui dit le roi ; 
et si tu ne veux la perdre , ne t'éloignes jamais de 
nfton camp. » 

Ainsi finit la courte carrière d'exploits et de 
crimes de Farax- Abencerrage, qm s'était un jour in- 
tiiuie, à l'imitation des califes^ Eniir-al-Mumenim 
( commandeur des croyans). Il fut le plus actif pro- 



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(3,6) 
moteur de la révolte; il en combina le plan d'une 
manière savante ; et s'il avait été obëi jusqu'au bout, 
il aurait ëbranlé la monarchie espagnole, à en juger 
parce que sa tentative même avortée produisit. Ses ta- 
lens lui donnaient droit à la première place, sa fé- 
rocité fit applaudir à sa chute ; elle lui attira l'exécra- 
tion des Morisques, lorsque les premiers revers, la 
tsévérité des punitions eurent effacé le souvenir de 
ses services pour ne laisser que celui de ses méfaits. 
Le rôle qu'il joua par la suite est obscur. Il est vrai- 
semblable qu'il n'exerça plus de commandement; 
l'histoire n*a donc plus à s'occuper de lui, quoique 
les chroniqueurs en parlent encore avec beaucoup de 
contradictions. On dit qu'un de ses compagnons, 
chrétien renégat, voulant gagner sa grâce auprès des 
inquisiteurs, l'assomma dans une caverne et l'y laissa 
pour mort ; qu'il fut guéri cependant, et vécut long- 
temps de la charité publique, objet de dégoût, car 
son visage était devenu monstrueux ; mais cela res- 
semble à une fable. 

Après avoir dégradé Farax et s'être fait couron- 
ner à Laujar en grande cérémonie, Aben-Hom- 
raeyah prit quelques mesures qui importaient à sa 
considération, au bon ordre, à la défense commune. 
D'abord il épousa trois femmes ; il en avait déjà une. 
La religion musulmane, en autorisant la polygamie, 
a restreint à ce nombre de. quatre celui des femmes 
légitimes ; c'était se montrer sincèrement musulman 
que profiter de celte faculé; et le choix des personnes 



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( -5.7 ) 
prouva que la politique avait une bonne part dans 
celte affaire ; des trois femmes nouvelles qui entrè- 
rent dans le harem du roi des Morisques, deux ap- 
partenaient à des familles influentes de Tavemas et 
du rio d'Almanzora, pays jusqu'alors tranquille ; 
l'autre était cette grenadine, sa maîtresse, qui TaTait 
accompagne le jour de sa fuite. En même temps, il 
rendit un ëdit pour dëfendre le concubinage. Par un 
autre il ordonna aux Morisques de tout le royaume 
de s'insurger, mais sans commettre de meurtres, le 
tout sous peine de la vie et de confiscation de leurs 
biens. Il forma sa maison militaire des hommes d'ë- 
lite les mieux armes, et suivit les traditions de TAlham- 
bra, en ressuscitant le corps jadis célèbre des cheva- 
liers dé la maison de Grenade. Il homma un alcaïde 
pour chaque taha. Une demi-journëe lui suffit pouf 
mettre ordre à tout du côte d'Ândarax; le soir du 29 
décembre il était de retour à Uxijan Cette nuit il re- 
posa chez son oncle le Zaguir, qu'il investit de la 
double dignité d'alguacil-alquibir et de capitaine-gé- 
néral. Le 3o,il parcourut le val de Lecrin. Les avant- 
postes espagnols s'étaient repliés depuis deux jours, 
du pont de Tablate à Durcal, après une défaite hon- 
teuse. Toute la vallée, jusqu'au pied de la Sierra-Ne- 
vada, restait au pouvoir des Morisques. Aben-Hom- 
meyah laissa dans ce district Miguel de Granada- 
Xaba, qu'il posta aux Albunuelas, avec Tordre d'at- 
taquer Durcal. Il se remit en route sans perdre un 
instant, et passa Tinspeclion de sa frontière. 



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( 3.8 ) 
Du côte de l'ouest, Tinsurrectioii ne s'étendait pas 
au*delà du val de Lecrin et du district de Salobrena, 
qui lui ^st conligu. Ârevalo de Juaza, corrégidorde 
Malaga, maintenait encore la tranquillité dans sa 
province, mais un soulèvement s'y préparait; les 
Morisques du .district de Salobreûa et ceux de la par^ 
tie mëridionale du val de Lecrin, avaient abandonné 
leurs villages; Aben ^ Hommeyah les réunit au pi-« 
gnon des Guajaras ; il leur donna pour chef Marcos- 
el-Zamar. Entre el-Zaoïar et Miguel de Granada 
Xaba, la ligne était couverte par le Rio-Grande, qui 
traverse le val de Lecrin, se joint sans les Guajaras 
à la rivière d'Orgiba, principal cours d'eau des Âl-^ 
puxares, et de là descend à la mer en suivant, au 
fond d'un ravin profond, la direction du nord au 
sud. Près de l'embouchure de cette rivière, sur la 
rive gauche, se trouve Salobrena, forteresse impre- 
nable par terre avec les moyens dont les Morisques 
disposaient; Diego Ramirez de Haro, qui en était 
seigneur, Tavait mise promptement à l'abri d'un coup 
de main. Sur la rive droite, les chrétiens conser- 
vaient Motril ; plus loin, le long de la mer, ils avaient 
encore Castil de Ferro et Âdra. De la possession de 
l'une de ces places dépendait la réussite d'un déba^ 
queroent d'Africains. Eu attendant qu'il y revint lui- 
même, Aben-Hommeyah chargea Hocaïd de Mo^ 
tril de les attaquer avec les gens des Ceheles, Mateo-* 
el-Rauii assiégeait Almeria, qui semblait devoir tom*" 
her facilement entre ses mains, car don Garcia de 



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(3i9) 
Yîllaroel, capîtaine de la garnison espagnole^ n^avait 
que deux compagnies pour de'fendre une ville consi- 
dérable, mal fermée et presque dëserte , contre les 
ennemis du dehors et ceux du dedans. D'AImeria au 
cap de Gâte, tout appartenait aux Morisques, rase 
campagne et châteaux. Dans le Rio-d*ÂImanzora, 
Fernando- el-Gorrî essayait d'opérer le soulève- 
ment ; il y trouvait les esprits dispose's, mais rien 
nVtait décidé jusqu'alors. En arrière des hautes 
chaînes de montagnes qui bornent, à Touest, le 
Rio-d'Âlmanzora, entr' elles et les Âtpuxares, les 
Morisques occupaient Gergal, château très- fort que 
leur avait livré son alcaïde, Francisco-Portocarrero- 
Aben-Mequenoum. Géronimo-el-Maleh avait tra- 
versé la Sierra-Nevada et parcourait le marquisat du 
Zenete, à la tète de quatre mille hommes; il mena- 
çait les deux forteresses de Finana et là Calahorra. 
Dans la vallée duXenil,'les vieilles bandes des mon* 
fis circulaient en liberté jusqu'aux portes de Gre* 
nade, mais au centre même des Alpuxares, cent 
quatre-vingts chrétiens, renfermés dans la tour d'Or- 
giva, défiaient les efforts de deux mille assîégeans. 
Les affaires des Morisques se trouvaient en cet 
état, le i" janvier iSGg, quand Aben-Hommeyah 
revint de sa tournée, et établit son quartier-géné- 
ral dans la taha de Poqueyra, la plus âpre por^ 
tion de la contrée insurgée. Pendant qu'il y faisait 
exécuter des travaux de défense, il reçut de toutes 
parts de mauvaises nouvelles. Le soulèvement de la 



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( 320 ) 

Sierra de Ronda ne sVtait fait que partiellement, et 
il avait été comprime. Le capitaine d'Adra, Diego 
Gasca, jeune homme intrëpide et actif, avait mi$ 
deux fois en dëroute Hocaïd. Don Garcia de Yil- 
laroel avait surpris Mateo-el-Rami, l'avait tuë, et dé- 
gage AJmeria. Les projets de Femando-el-Gorri, 
sur le Rio-d'Almanzora, avaient ëtë dëjoués par ane 
ruse de l'alcaïde d'Almuna, qui fit croire à Tarrivëe 
d'une armée de quinze mille hommes. Sur ce braitj 
Aben-Mequenoum avait ëvacuë Gergal. Géronimo- 
el-Maleh , battu à la Calahorra et à Finana, rëtro- 
gradait sur la Sierra-Nevada, dont il fortifiait les pas- 
sages, abandonnant le marquisat du Zenete. Sur tous 
les points, plusieurs lieues de terrain avaient été per- 
dues; malgré ces revers, la position était encore as- 
sez belle pour attendre sans inquiétude les renforts 
d'Afrique. Aben-Hommeyah fit changer en blocus 
le siège d'Orgiba, donna l'ordre aux alcayds de 
garder soigneusement leur frontière, et de sa per- 
sonne il se porta, suivi de toute sa maison, au pont 
de Tablate, pour appuyer Miguel de Granada Xaba^ 
qui était aux prises avec le marquis de Mondejar< 



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CHAPITRE XX. 



KUtrée en campagae du marquis de Mondcjar 
et du marquis de los VeleC* 



(Janvier iSGq.) 



Il s'écoula quelques jours avant que Ton connût 
exactement à Grenade les ëvènemens de TAlpuxare. 
Tout faisait croire à un débarquement de Turcs; 
les rapports des fuyards s'accordaient avec cette sup- 
position. L'on n'en douta plus lorsque Ton eut 
trouvé près de la porte de Bibadan des turbans dont 
Farax avait fait coiffer ses monfis, pour tromper 
ennemis et amis. Cela grossissait l'inquiétude, et la 
nouvelle de la déroute des avant - postes y mit le 
comble. L'archevêque ordonna des prières publi- 
ques; le saint -sacrement resta exposé nuit et jour; 
les femmes encombraient les églises, allaient de porte 

IL 31 



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( 33. ) 
en porle , répaudaienl leurs alarmes partout ; quel- 
ques-unes empaquetaient leurs meubles précieux, it 
se re'fugîaienl à l'Alhambra : les hommes couraient 
de tous côtés, tantôt aux remparts, sur le bruit que 
les Turcs arrivaient» tantôt à TAlbaycin, où les ap- 
pelait une fausse alerte ; les Morisques, encore plus 
effrayés que les chrétiens, se barricadaient chez eux; 
ils prodiguaient les assurances de fidélité ; mais ni 
les menaces du capitaine-général, ni les prières du 
président, ni les rondes du corrégidor ne pouvaient 
les soustraire à la vengeance d'une populace irritée 
de ses terreurs ; ceux qui étaient rencontrés dans les 
rues se laissaient massacrer sans se défendre. 

Au milieu de cette pitoyable confusion , la lutte 
continuait entre don Pedro de Deza et le marquis 
de Mondejar. Si jamais le marquis put, à bon droit, 
prendre la direction absolue des affaires, certes c'é- 
tait en de pareilles circonstances ; don Pedro lui 
disputa pourtant eocore jusque - là les prérogatives 
essentielles de sa charge, le commandement mili- 
taire ; et soit par has^ard, soit à dessein, chacun de 
ses actes fut ewipreint d'un caractère d'animosité 
contre aoi^ rival. A Grenade, le plu$ notoire eonerai 
de la maison de Meu^doza était le corrégidor, doa 
Juan de Villaf uerte Maidon^do ; le président forma 
de son chef une gavde urbaiçte , et la mit exclusive- 
ment sQus les OFdres de cet ofl[icier municipal. Il 
existaili entre les Mendo?i^ et lesFajardoa uue ému- 
lation héréditaire ; don Pedro de Dez^a fit expédier 



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( ^-^ •) 

parFaudience royale, agissant comme acuerdo, lin* 
vitation à don Luis Fajardo, marquis de los Vêlez, 
adelantado du royaume de Murcie, d'entrer dans les 
Alpuxares , au me'prîs du droit que possédaient les 
capitaines -ge'ne'raux de de'ployer seuls le guidon de 
général dans les limites de leur gouvernement. Ces 
deux démarches blessèrent vivement le marquis de 
Mondejar, qui re'clama devant le conseil royal. En 
attendant qu'il obtînt justice , ses partisans la lui 
firent ; aucun d'eux ne voulut s'enrôler dans la garde 
urbaine. L'esprit de faction dominait l'amour du 
bien public et jusqu'à l'instinct de la conservation. 
Le président avait établi un corps - de - garde dans 
son propre palais ; il usait de toutes sortes de re- 
cherches pour y attirer ; on y trouvait d€*s tables de 
jeu, des soupers, mais le corps-de-garde restait pres- 
que désert. Les patrouilles qui en sortaient étaient 
souvent si faibles, que l'on recourut à des ruses pué- 
riles pour cacher aux Morîsques le secret de cette 
faiblesse : on les faisait passer et repasser dans les 
mêmes rues , entrant par une porte et revenant par 
; l'autre , afin de simuler plusieurs dëlachemens. Le 
npre'sident s'applaudissait encore de son ^expédient, 
ue Fon ea riait à TAlbaycin. Les Morisques, ins- 
uits par^à des dissensions de leurs maîtres, s'en- 
lardirent. ils recommençaient à parler hauê, sans 
|ue l'oa osât h»s châtier, car la garnison de Grenade 
« composait alors en tout de trois cents hommesi 
Le marquis de los Vêlez obéit avec-empressement 



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( 3.^4 ) 

h riuvilation de Tacuerdo ; c'elaîl un homme ambi- 
tieux et jaloux. Quoiqu'il fut cupide autant que pro- 
digue , de peur d'être arrêJé s'il s'adressait aux tré- 
soriers royaux, il ouvrit ses coftVes pour faire les 
vivres de son armée. Le 4 janvier, il avait réuni en- 
viron trois mille hommes, tant de ses vassaux que 
des milices de Lorca et villes voisines ; il leur avança 
leur solde, et partit de Velez-el-Blanco. Trois mar- 
ches forcées Tamenèrent dans le Rio-d*Almeria, au 
pied des Alpuxares. Le 7 il campait à Tavernas, où 
le rejoignirent les milices de Baza, que conduisait 
don Juan Enriquez, ce protecteur des Morisques, 
devenu leur ennemi par la force des choses. Là seu- 
lement, le marquis de los Vêlez s'arrêta, déférant un 
peu tard à une seconde prière du président , qui, 
mieux avisé, lui avait demandé d'attendre les ordres ■ 
du roi, sur la frontière du territoire de Grenade. Il 
lui paraissait plus facile de se faire continuer un 
mandat usurpe' que de l'obtenir, lorsque les choses 
restaient dans l'état régulier ; et en efiTet il reçut, le 
1 1 janvier, des ordres de service avec la patente de 
capitaine extraordinaire du district d'Almeria. Son 
entrée en campagne , quoiqu'elle fût • suivie d'une , 
longue inaction, eut quelques résultats avantageux; 
elle arrêta l'insurrection du Rio-d'Almanzora, ou 
s'organisèrent à peine des bandes volantes. Les Mo- 
risques le redoutaient plus que tout autre ; ils le 1 
nommaient Ibiis Arraez-al-Hadid, « le diable à tête i 
de fer. » A Grenade, on jugea diversement de la | 



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(335) 

précipitation qu'il avait roise à répondre h l'appel de 
don Pedro de Deza; on le désapprouva gënërkle- 
ment. Il le sut, l'attribua au mauvais vouloir du mar- 
quis de Mondejar , et se confirma dans le dessein 
de se refuser atout concert avec cet ëmule. 

Quant au marquis de Mondejar, les contrariéiés 
dont il était abreuve ne le troublaient point; il ac- 
complissait ses devoirs avec un admirable sang -froid. 
La conservation de quelques postes dans les Alpuxa- 
res, et la tranquillité de la province de Malaga, 
étaient dues à la célérité, à Tà-propos de ses ordres. 
L'audience ne le servit que pour une seule chose : 
elle expédia aux conseils des villes de l'Andalousie 
des lettres comminatoires qui leur enjoignaient d'en- 
voyer leurs milices à Grenade sans délai, suivant 
l'invitation qu'ils en avaient reçue du marquis. Cela 
fut d'un bon effet. La manière de lever des troupes 
en cette occasion était encore réglée par le code des 
sept parti das; les seigneurs amenaient leurs vassaux, 
les bourgeois des villes se formaient en compagnies 
et nommaient leurs capitaines; chacun s'armait 
comme il pouvait. Cette méthode , excellente autre- 
fois, lorsque le voisinage des Mores faisait de tout 
citoyen un soldat, était devenue détestable depuis 
Textinction de la guerre intérieure ; elle ne fournis- 
sait que des corps sans moral, sans discipline, 
sans instruction, des armées de pillards que l'on 
retenait à grand'peîne sous les drapeaux. Il répu- 
gnait aux gens aisés de servir à côté de misérable^ 



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( 3^6 ) 
dont l'ëlan venait de la soif du butin ; aussi les vo^ 
lontaires qui s'offrirent comme soldats étaienl-îls de 
la lie du peuple ; mais ia bassesse de leurs sentimens 
les rendait d'autant plus ardeus a prendre les armes. 
Ils avaient en perspective le sac d'un royaume; 
les levées se firent donc avec promptitude. Il ne 
manqua pas de capitaines expérimentes pour les 
commander; dans Tordre de la noblesse, l'habitude 
de la guerre ne s'était pas perdue, touis les gentils- 
hommes andaloux se présentèrent à l'envi. Quel- 
ques-uns refusèrent d'accepter des grades^ pour évi- 
ter les lenteurs du rassemblement, et ils partirent en 
aventuriers ; d'autres, pour épargner à leurs villes une 
dépense trop lourde, préférèrent marcher à la tête de 
leurs domestiques, et conduisirent des troupes de dix , 
ou quinze hommes. De ce nombre fut Luis Paër de 
Castillejo, ancien régidor de Cordoue; on lui offrait 
le commandement d'une compagnie, avec la solde 
ordinaire de capitaine : « Je ne veux ni grade ni ar- 
gent, répondit-il. Moi, mes fils, mes parens, tous les 
gens de ma maison nous irons de nous-mêmes ser- 
vir Dieu et notre roi. C'est pour cela que nous hé- 
ritons de nos pères, c'est pour cela que nous nais- 
sons nobles. » Une soixantaine d'aventuriers des 
familles les plus distinguées de TAndalousie se trou- 
vèrent à Grenade dès le i*' janvier iSGg; les milices 
d'Ecija, de Cordoue, de Baeza, d'Ubeda étaient en 
route ; celles de Séville se formaient plus lenteraetit; 
^ais celles de Jaën, d'Alcala, d'Antequera, de Loja 



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( 3^7 ) 
et (l'Alhamà étaient arrivéi-»s déjà. Elles composaient, 
avec celles de Grenade et quatre compagnies de 
iroupes réguHèt'es, un total de deux mille quatre 
cents hommes. Le marquis de Mondejar se mit en 
marché à la tête de ces forces, Je 3 janvier, et arriva 
dans la soirée du lendemain à Padul, premier vil- 
lage du Valde-Lecrin. Son avant-gatde était logée à 
Durcal, une lieue en avant. 

Dès qu'ils se virent abandonnés à eux-mêmeô, les 
Grenadins tombèrent dans une détresse assez natu- 
relle. Il n'y a point de pire conseiller (tjue la peur : 
les propositions les plus extravagantes étaient faites 
chaque jour; les plus violentes mesures éiaient ré- 
clamées. Don Alon^o Nunez de Boherquez, auditeur 
de la chancellerie, ouvrit l'avis de dépeupler l'Al- 
baycin, et d'en faire passer les habitans en Castille; 
judicieux projet, qui obtint l'approbation de tous ses 
collègues; mais on en remit l'etécution à un mo- 
ment plus opportun. Pour calmer les craintes qu'ins- 
piraient aux chrétiens dix mille Morisques en état 
de prendre les armes, le comte de Tendilla fit venir 
des sept villes de la Vega cinq cents hommes; il les 
distribua dans deux corps - de - garde à l'entrée de 
TAlbaycin , dont il ferma toutes les autres issues. 
Plus rigoureux, moins sage que sort père, à mesure 
qu'il arriva des renforts il les établit dans les mai- 
sons même des Morisques, et ordonna que ces 
troupes fussent fournies de tout par leurs hôtes. 
L'intervention du président, qui s'opposait à un 



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(3^8) 
abus aussi excessif, l'ayant irrite, il décida que lar- 
mée du marquis serait approvisionnée complète- 
ment aux frais des Morisques. A cet effet, il frappa 
sur TAlbaycin une contribution de 6opo ducau^ 
sous titre d'emprunt force , et obligea les paysans 
de la Yega à porter chaque jour au camp vingt mille 
livres de pain pour les y vendre, sans tarif, à leurs 
risques et përils. C'était assez mal déguiser un impôt 
de guerre ; prêter à des ennemis , leur vendre sans 
tarif ou leur donner gratis, revient au même. La li- 
cence des soldats qui étaient logés chez eux pesa 
aux Morisques bien plus encore que ces imposi- 
tions. Elle était portée à un tel point, que la plume 
des chroniqueurs s'est refusée à la décrire. Les Al- 
baycenos reconnurent alors la faute qu'ils avaient 
faite en trahissant Farax. Pillés, battus, déshonorés 
dans leurs propres maisons, ils tentèrent de s'arra- 
cher à cette dégradation. Des jeunes gens se rendi- 
rent auprès d*Aben-Hommeyah, et l'engagèrent à 
marcher sur Gricnade , où ils promettaient de faîrc 
éclater une terrible révolte; mais Tégoïsme et la lâ- 
cheté ne savent jamais se décider qu'après avoir 
laissé passer l'occasion favorable : Aben-Hommeyah 
était déjà loin de TAlbaycin. 

Le marquis de Mondejar ne resta que peu d'heu- 
res à Padul. Pendant la nuit, des coups de feu, dont 
le bruit venait du côté de Durcal, le réveillèrent en 
sursaut; il partit aussitôt avec sa cavalerie, et donna 
^ Tinfanterie Tordre de suivre. Sans la rapidité de 



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( 329 ) 
ce mouvement, son avanl-garde était enleve'e. Mi-r 
guel de Granada Xaba s'était empara dé\k de toutes^ 
les issues du village ; les Espagnols jetaient leurs 
armes et s'entretuaient ou se cachaient dans Te'glise; 
treize hommes seuls faisaient tête à six mille, trom- 
pant sur leur nombre par le nombre de leurs coups; 
mais ils allaient succomber, car l'obscurité, qui les 
servait, était près de se dissiper. 

En cet instant, Ton entendît retentir sur le che- 
min de Padul des fanfares et des pas de chevaux ; 
c'étaient quatre trompettes qui avaient été dépêchés 
en avant, et qui galoppaient dans le lit d'un torrent, 
de manière qu'il semblait qu'un corps nombreux s'ap- 
prochât ; au même moment, les mousquetaires de 
Tavant-garde sortirent de leurs logemens en arrière 
de Durcal, et firent une charge vigoureuse. Abusé 
par ce concours de circonstances , Xaba crut avoir 
affaire à toute l'armée ; il se retira précipitamment. 
Quand le marquis arriva, les Morisques s'étaient 
dispersés ; on n'en voyait plus un seul. Les soldats 
espagnols se promenaient fièrement sur la place de 
l'église, racontant leurs exploits, comme si la vic- 
toire eût été gagnée par eux ; celui qui se vantait le 
plus avait 1^ dernier ramassé son épée. Cette pre- 
mière action, dont l'issue favorable avait été déter- 
minée par le hasard, prouvait que les Morisques 
sauraient se défendre ; ils l'avaient conduite avec in- 
telligence et audace. Le marquis de Mon dejar jugea 
prudent de ne pas s'aventurer dans TAlpuxare ayant 



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( 33o ) 

d'être renforcé; en consëqueuce, il s'arrêla quatre 
jours à DurcaL 

Ce ifut une faute ; ses troupes avaient besoin d'être 
tenues .en mouvement, car leurs désordres étaient 
bien plus a craindre que la résistance des Morisques* 
Sur les deusc mille quatre cents hommes qu'il com- 
mandait, douze cents ne pouvaient pas s'offenser 
de s'entendre nommer voleurs, s'y l'on s'en rap- 
porte au témoignage d'un de leur^S camarades (i)* 
En une journée, ils mirent Dufcal et ses environs 
dans un état déplorable ; les moines prêchaient en 
vain la continence, le général prenait en vain les plus 
sévères précautions pour empêcher la mat^aùde ; cha-* 
cun se faisait un point d'honneur de contrarier les 
vues d*un chef qui se croyait appelé à pacifier plu- 
tôt qu'à punir. Le comté de Tendilla , contrevenant 
le premier aux ordres formels de son père, avait au- 
torisé les vivandiers à trafiquer du butin qu'ils ache- 
taient au camp, et les capitaines excitaient leurs sol- 
dats au pillage, afin de rendre impraticables les 
voies de douceur. Les Morisques des Albunuelas, 
de Padul, d'autres villages voisins, étaient venus 
d'abord faire leur soumission et demander sauve- 
garde, mais, de retour chez eux, ils y trouvaient les 
traces du passage d'un Espagnol, déchiraient leurs 
lettres de sauve -garde et regagnaient la montagne. 

(i) Hila, t. 2, p. 62. Les autres chroniqueurs conteiiipo- 
rains disent la même chose en d'autres termes. 



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( 33i ) 
Pactiser avec des apostats et des rebelles, paraissait 
bien voisin du crime d'infidélité ; les amis du mar- 
quis de Mondejar cherchaient à lui éviter ce tort en 
ôtant tout crédit à ses paroles de conciliation; ils y 
réussirent. Cela s'appelait du zèle pour le service des 
deux majestés (i). 

Cette malheureuse halte à Durcal décida la tour- 
nure de la guerre. En représailles des violences qui 
l'avaient commencée, le marquis était fatalement 
conduit à déclarer qu'elle se ferait h feu et à sang; 
il le proclama le jour de son entrée dans les Âlpu- 
xares. Huit compagnies qui arrivèrent d'Ubeda, de 
Baeza, Porcuna, Ecija et Aguilar, avec nombre de 
gentilshommes aventuriers, ayant porté l'effectif de 
ses forces à cinq mille hommes,' il décampa le 9 jan- 
vier. Le 10, au matin, il se présenta devant le pont 
de Tablate, que gardait Âben - Hommeyah en per- 
sonne. 

(1) Las ambas mageslades^ Dieu el le Uoî. 



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CHAPITRE XXi, 



Première campagne du marquis de Mondejar» — Pacîficaiio.u 
des Alpuxares» 



(Oa lo aa ao janvier i56g.) 



Le pont de Tablate est jeté sur un ravin très-pror 
fond qui, dans une longueur de quatre lieues, n'of- 
fre pas un seul passage praticable même pour les 
voyageurs isolés. La route de Grenade aux Âlpuxares 
le traverse, et Ton ne peut éviter ce défilé dangereux 
à moins de faire un long détour qui amènerait sous 
les GuajaraSy où les Morisques se trouvaient égale- 
ment en état de défense. Aben-Hommeyah, calculant 
que les chrétiens prendraient le plus court chemin 
pour arriver à Orgiba, dont la garnison commençait 
à se décourager, avait réuni à Tablate ses meilleures 
troupes et ses meilleurs capitaines. Annacoz, Arreti- 



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( 333 ) 

dali et Giroticillo-el-Archidoni, ancien chasseur dU 
marquis de Môndejar, commandaient sous ses or- 
dres trois divisions. Il avait avec lui environ quatre 
raille hommes^ dont une partie e'tait armëe d'ar-^ 
halètes, d'arquebuses et de frondes, les autres de 
lances ou de bâtons. Par le nombre, par Tarmc- 
inent surtout, il e'tait inférieur à ses ennemis, maïs 
l'avantage de la position lui restait de manière h tout 
compenser. Des arquebusiers, rangés le long du ra- 
vin, s'appuyaient à une ëminence escarpée d'où ils 
dominaient tout le terrain. Le pont était rompu; 
quelques poutrelles recouvertes de terre, qui avaient 
été laissées en place afin de conserver jusqu'au der- 
nier moment une communication avec le Val-de-Le- 
crin, étaient, à dessein, si mal étayées, qu'elles 
n'auraient pu supporter sans se rompre le poids de 
deux personnes. Les chrétiens ne connaissaient ni 
cette circonstance ni les bonnes dispositions de Ten- 
nemi ; leur avant-garde en fut étonnée ; à la première 
décharge des Morisques elle tourna le dos, et mit le 
désordre derrière elle. Un instant le marquis de Mon- 
de jar vit son armée en déroute ; cependant il rétablit 
le combat à l'aide des aventuriers qui le suivirent, et 
entraînèrent les milices par leur exemple. Le feu s'en- 
gagea d'un bord à l'autre du ravin ; les deux géné- 
raux s'exposaient comme de simples soldats. Le 
marquis reçut une balle qui le renversa, en s'apla- 
tissant sur sa cuirasse ; Aben-Hommeyah parcourait 
à cheval le front de sa ligne ; ses vêlemens magnifi- 



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( 334 ) 
ques le désignaient à tous les coups, san« qu'il fut 
atteint par aucun d'eux. L'affaire dura ainsi quelque 
temps; à la fin les Morisques cédèrent devant l'ar- 
tillerie et la supériorité d'un feu mieux nourri que 
le leur; ils se replièrent sur la montagne, se bornant 
à défendre la tête du pont; mais personne ne s'of- 
frait pour tenter le passage :1a fragilité des poutrelles, 
la profondeur du ravin donnaient d'avance le vertige 
aux plus hardis. Un moine franciscain, frère ChristO" 
valde Molina, eut honte du peu de courage que mon- 
traient les soldats ; il releva son froc, jeta une ron- 
delle sur ses épaules, prit une épée d'une main, son 
crucifix de l'autre, et se hasarda, calme comme s'il 
foulait les dalles d'une église. Une grêle de balles 
tombait autour de lui, la terre s'éboulait sous ses 
pas, il trébuchait, se relevait, continuait avec la même 
intrépidité; il arriva sain et sauf à l'autre bord. Ce- 
lui qui le premier voulut l'imiter perdit Téquilibre 
et tomba dans l'abîme ; un autre vint^ qne le sort 
du précédent ne fit point pâlir, et qui fut plus heu- 
reux^ puis d'autres à la suite. Pijndant que s'accom- 
plissait avec des chances diverses cet effrayant tra- 
jet, rartillerie espagnole tenait à distance les Moris- 
ques ; ceux-ci, après avoir laissé passer de leur côte 
une petite troupe déterminée, lui disputèrent a p«ine 
le terrain : l'action du moine les avait démorali&éa^ 
comme fait toujours un exploit brillant, lorsqu'il 
s'exécute à la vue de tous, sur on champ de bataille 
rétréci. Leur retraite s'exécuta saris or4re. Aunacoz 



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( 335 ) 

et Gironcillo emmenèrent leurs bandes vers les 
Guajaras; Aben-Hommeyah, poursuivi Tépée dans 
les reins par un faible détachement, ne s'arrêta qu'à 
trois lieues de là, au col de Lanjaron* où il fît un 
retûur offensif et prît position^ tandis que le mar* 
quis de Mondejar s'occupait à rétablir le pont de 
Tablate. 

Le marquis laissa pour garder ce passage la com-^ 
pagnie de milice de Porcuna. Il campa le n janvier 
au bas du col de Laujaron. Les Morisques s'y étaient 
fortifiés au moyen de murailles de pierres sèches 
qui leur servaient à la fois de remparts et de projec- 
tiles. Toute la nuit ils tinrent les chrétiens sur pied, 
mais sans faire d'attaque sérieuse, et le matin du 
jour suivant ils abandonnèrent précipitamment leur 
poste à la vue d'une centaine de chevauji qui avaient 
gagné le plateau par uu sentier que les pionniers 
élargirent. Ce même jour le marquis poussa jusqu'à 
Orgiba, où il entra sans coup-férir. Les assiégés 
étaient à bout de vivres et de munitions quand il ar- 
riva; ils seraient morts de faim, s'ils n'avaient eu la 
précaution de renfermer avec eux quelques femmes 
morisques dont les parens leur apportaient secrète- 
ment des provisions de bouche, et leurs dernières 
balles avaient été introduites de nuit dans la tour 
par uu soldat courageuse qui les était allé chercher à 
Motril L'occupation d'Orgiba remplissait le but 
principal ^es opérations du marquis de Mondejar, 
elle lui fournissait une place d'armes au centre du 



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( 36 ) 
pays insurge* De là îl pouvait lancer des colonnes 
dans toutes les directions, car toutes les routes vien- 
nent y aboutir. Ce résultat, obtenu avec si peu de 
peine, parut au marquis assez dëcisif pour le dispen* 
ser d'augmenter ses forces. Toute la difficulté con- 
sistait alors à nourrir Tarmëe déjà trop nombreuse 
qu'il conduisait; en conséquence, il expédia un con- 
tr' ordre aux milices de Séville, qui s'apprêtaient à 
partir, et recommanda au comte de Tendilla, son 
fils, de ne lui envoyer de nouvelles troupes qu'avec 
des convois de vivres» 

Aben-Hommeyah, de son côté, manœuvrait en 
capitaine habile ; son plan de campagne était cal- 
qué sur celui du marquis de Mondejar; quitter les 
routes, éviter les actions générales, laisser l'ennemi 
s'engager au cœur de l'Alpuxare, et intercepter les 
convois. S'il eût eu sous ses ordres des soldats au 
lieu de paysans , il aurait égalisé la partie ; mais il 
avait oublié de faire entrer dans ses calculs l'effet 
moral d'une retraite sur des gens inexpérimentés, 
et l'impossibilité de profiler avec eux des avantages 
partiels. Quoique son système fût le meilleur à sui- 
vre dans sa position, il ne tarda pas à en éprouver 
les inconvéniens. La garnison de Tabla, qui pas- 
sait tout son temps à marauder, se laissa surpren- 
dre par Annacoz et Gironcillo, la même nuit que 
Tarmée espagnole forçait le col de Lanjaron; elle 
fut massacrée en entier : les deux capitaines morîs- 
ques avaient exécuté ce coup de main avec quinze 



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( 337 ) 
cents hommes. Us étaient à même de se faire ap- 
puyer au besoin par la division des Guajaras, et de 
défendre le pont, ce qui aurait oblige le marquis de 
Mondejar à revenir sur ses pas, ou à faire sortit* 
de Grenadp le comte de Tendilla, deux choses ëga- 
iement dangereuses pour lui; la terreur ëtait dëjà 
au camp et à la ville; Un second messager qui ar'- 
riva presque aussitôt que le premier, calma toutes 
les inquiétudes ; Annacoz et Gironcillo avaient éva- 
cué Tablate sans même rompre de nouveau le pont. 
Trois jours après, cet important passagie était réoc- 
cupé par les chrétiens ; le marquis dé Mondejar ne 
s'arrêta pas pour cela un seul instant; il avait con- 
tinué sa marche^ le i3 janvier, déterminé à ne lais- 
ser les Morisques se concentrer nulle part. 

Quatre mille hommes, l'élite des Alpuxarenos, se 
trouvaient avec Aben-Hommeyah et Aben-Tchoar- 
ei-Zaguiry à Bubion, chef-lieu de la taha de Po- 
queyra. Dans la persuasion que ce poste était im- 
prenable, surtout en l'état oii ils l'avaient mis, les 
Morisques en avaient fait un dépôt de vivres ; ils y 
avaient amené leurs trésors, leurs femmes, leurs 
enfans, et se résolurent à le défendre, quand ils vi- 
rent que le marquis, contre leur attente, venait les 
y relancer^ L'armée espagnole s'avançait en trois 
colonnes : l'infanterie au centre, sur le grand che- 
min, flanquée des deux côtés par la cavalerie, qui 
faisait aussi l'arrière-garde; les arquebusiers, avec 
cent cheYaux, formaient les ailes et cheminaient pa-* 

n. 213 



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( 338 ) 

rallèlemeiil à Tinfanterie, en suivant les crêtes; les 
éclaireurs ouvraient la marche» Les Morisques étaient 
ranges en bataille^ au pied du plateau d'Alfajar- 
Ali, sur les deux bords de la rivière de Poqueyra; 
leur centre était dëgami pour renforcer leurs ailes, 
et ils avaient place en embuscade : à droite, cim 
cents hommes derrière un mamelon ; à gauche, mais 
beaucoup plus loin, une troupe un peu plus nom- 
breuse. Us escarmouchèrent en reculant jusqu'à ce 
que Varmée ennemie se fut engagée toute entière 
dans les défilés de Poqueyra ; ils attaquèrent alonl 
vivement en tête, en flanc et en queue. La première 
colonne d'arquebusiers qu'ils rencontrèrent pli 
sous le choc ; treize hommes de cette troupe restè^ 
rent seuls auprès de leur capitaine, Alvaro Flores è 
Benavîdes, alguacil-mayor de l'inquisition de Gr& 
nade, qui tint ferme à son poste. La cavalerie 
l'arrière^garde se débanda ; aussi le marquis de M< 
dejar jugea nécessaire d'arrêter le mouvement 
centre pour réparer ce désordre ; il passa de sa 
sonne à l'avant -garde, envoya son gendre, A 
Alonso de Cardenas, rallier la cavalerie, et son 
don Francisco de Mendoza, secourir Alvaro Fl( 
tes. Lorsque don Francisco arriva auprès de 
brave capitaine, il n'avait plus avec lui que quai 
cavaliers ; les autres n'avaient pu le suivre dans 
défilés de la montagne; mais, sans les attendre, 
chargea, et, tout blessé qu'il était, se conduisit a^ 
tant de vigueur qu'il leur donna le temps de le 



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( 339 ) 
joindre. Les Morisques reculèrent à leur tour. Us 
ne comptaient que sur FefFet d'une surprise; dès 
qu'ils le virent manqué^ ils prirent la fuite : le com- 
bat avait dure une heure. Avec des gens que la vue 
des chevaux n'aurait pas effrayes, la position d'Aï- 
fajar-Aly et toute la taha de Poqueyra pouvaient 
être défendues pendant plusieurs jours contre des 
assaillans dix fois plus nombreux ; mais une charge 
de cavalerie déconcertait toujours les Morisques, et 
ici elle les consterna, car l'aspérité du terrain sem- 
blait les en mettre totalement à l'abri; un peu de 
sang-froid leur aurait permis de reconnaître qu'elle 
ne leur faisait courir aucun danger. Deux flèches 
empoisonnées atteignirent à la jambe don Alonso 
Portocarrero, capitaine des dragons de Grenade, 
mais on le sauva. Les chrétiens perdirent sept hom- 
mes, les Morisques six cents, au rapport des pre- 
miers. On peut juger par-là que dans ce temps^ les 
bulletins ne se rédigeaient pas avec plus de bonne 
foi que dans le nôtre. 

Le marquis de Mondejar passa la journée du 
i4 janvier à Bubion, d*oii il envoya sous escorte à 
Grenade les blessés et cent-dix captives chrétiennes 
qu'il avait délivrées. Ses soldats se chargèrent de 
butin autant qu'ils en purent emporter; ils brûlè- 
rent le reste, c'est-à-dire la plus grande partie. Le 
lendemain, il passa dans la taha de Ferreyra, et 
s'arrêta au village de Pitres, que les Morisques 
avaient évacué en y laissant, comme à Bubion^ leurs 



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(34o) 
captives, environ cent-cinquante femmes. Ce même 
jour, le corrëgidor de Guadix, Pedraias de Avila» 
battit Geronirao-el-Maleh, au col de la Râvaha, lui 
tua quatre cents hommes, lui enleva tous ses baga- 
ges et deux mille femmes ou enfans qui devinrent 
esclaves. Geronimo-el-Maleh, après celte de'faite, 
rejoignit Aben-Hommeyah au col de Jubiles, de 
sorte que les Morisques se retrouvèrent là en aussi 
grand nombre qu'à Poqueyra ; mais déjà la division 
sVtait glissée au milieu d'eux. Le parti des rëtro* 
grades, ce parti qui dans toutes les insurrections se 
forme si promptement et toujours si mal à propos, 
parce qu'il se compose des gens de caractère faible, 
qui exerce tant d'autorité, parce qu'il s'adresse à la 
peur au nom de la prudence, comprime jusqu'alon 
par l'énei^ie sévère du roi, releva la tête, quand trois 
échecs successifs lui eurent fourni de tristes argo- 
mens. Aben-Tchoar-el-Zaguir en était l'âme. On 
prétend qu'il redoutait pour lui-même le despotisme 
de son neveu plus que la vengeance de Philippe II, 
et qu'en cherchant à ouvrir des négociations il choi- 
sissait de deux maux le moindre. Dans un conseil 
de guerre qu'il tint à Jubiles, sans doute à Tinsu 
d' Aben-Hommeyah, son éloquence jeta le décourage- 
raen! parmi les chefs, comme elle leur avait inspiré 
quelques mois auparavant le courage du désespoir. 
Il fît approuver l'avis de députer au marqois de 
Mondejar deux chrétiens qu'il avait sauvés du mas^ 
sacre, de les charger d'offrir leurs armes en échange 



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I 



( 24i ) 

d'une sauve-garde pour les personnes. Le marquis 
reçut les messagers du Zaguîr au moment où il pre- 
nait ses logemens à Pitres. Il les renvoya sur-le- 
champ porter cette réponse : « Je ne les recevrai à 
merci que s'ils préviennent le châtiment par une 
soumission entière. » A peine les deux messagers 
étaient-ils partis, que huit cents Morisques, à la fa- 
veur d'un brouillard épais, envahirent le village de 
Pitres par trois côtés, pendant que l'on faisait la 
distribution des vivres. Du premier coup ils arrivè- 
rent jusqu'à la place d'armes. Les Espagnols, abusés 
sur le nombre de leurs ennemis, se sauvaient hon- 
teusement : cVtait la répétition de Taffaire de Dur- 
cal ; mais un coup de soleil qui dissipa le brouillard 
leur fit reconnaître qu'ils avaient affaire à une avant-* 
garde ; ils reprirent alors du cœur, et chassèrent, 
cette petite troupe, après un vif engagement bien 
soutenu de la part des Morisques. 

Cela et quelques escarmouches qui eurent lieu les 
deux jours suivans ne rompirent point les négocia- 
tions. Le marquis de Moudejar arriva le l8 janvier à 
Jubiles, dont le château lui fut remis par les habitans 
du village, avec un grand nombre de. captives. Sur 
la route, les mêmes messagers l'étaient venu trou- 
ver deux fois de la part du Zaguir^ toujours insistant 
pour obtenir une sauve-garjd^) toujours remportant 
une réponse évasive. La crainte d'être désavoué fit 
perdre alors au marquis l'occasion de finir la guerre 
ep UQ $eul jour. Se défiant du silence qu'il gardai(^ 



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(340 

à cet ëgard, le Zaguir changea brusquement de ré« 
solution. D'après ses conseils, Aben-Hommeyah 
laissa les personnes inutiles, femmes, enfans, vieil- 
lards, à Jubiles, et avec son arraëe, sans bagages 
d^aucune sorte, s'enfonça dans les montagnes. Ce- 
pendant le mouvement était donne, le dëcourage* 
ment jeté parmi les Morisques produisait ses effets. 
Tous ceux qui n'avaient pas souillé leurs mains dans 
le sang des chrétiens pendant l'insurrection, se hâtè- 
rent de se soumettre, en se disculpant sur les monfis 
des excès que Ton pouvait leur reprocher. Francisco 
de Torrijos, vicaire des tahas de Verja et Dalias, 
amena aux pieds du marquis de Mondejar, en un 
seul jour, seize alguazils de TAlpuxare, au nombre 
desquels se trouvait celui de Valor. Le Zaguir nt 
savait plus à quel parti s'arrêter; il envoya encore 
offrir sa soumission ; mais au moment de se livrer à 
don Francisco de Mendoza, qui était allé le chercher, 
il s'effraya, changea d'avis et s'évada de Berchul, oo 
il abandonna aux soldats espagnols, sa femme et 
ses filles et leurs enfans. En cinq jours que le Ina^ 
quis de Mondejar passa à Jubiles, il pacifia toute la 
partie des montagnes qui s'étend de ce village à b 
rivière d'Adra, c'est-à-dire plus de la moitié des 
Alpuxares. Il aurait pacifié tout le pays si la disci- 
pline eût régné dans son camp, si les sauve-gardes 
qu'il s'était enfin décidé à donner aux Morisqaes 
soumis eussent été respectées, s'il n'eût pas commis 
|a faute irréparable de proclamer la guerre à feu et 



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( 343 ) 
à sang : cette faute le mettait en contradiction avec 
Iiri-méme. Ses soldats, auxquels, dans la guerre à 
feu et à sang, les prisonniers étaient adjuges d*a- 
vance comme faisant partie du butin, l'accusaient 
de leur voler un esclave à chaque sauve-garde qu'il 
délivrait; les femmes les excitaient h la vengeance 
en racontant les scènes dont elles avaient été les té- 
moins, et tous maudissaient h haute voix leur gêne- 
rai, l'appelant un fauteur d'hérëtiques. Un accident 
fâcheux, qui peut-être fut amené à dessein, montra 
tout ce que l'on pouvait craindre de tels fanatiques 
désappointés. Deux mille quatre-cents personnes 
avaient été laissées par Aben-Hommeyah au châ- 
teau de Jubiles : le marquis de Mondejar, après le 
sac du château, fit renfermer ces malheureux dans 
l'église du bourg, qui se trouva trop petite pour les 
contenir tous ; un millier de femmes et trois-cents 
hommes environ restèrent en dehors. Au milieu de 
la nuit, un soldat s'étant approché à mauvaise in^- 
tention d'une jeune fille, et voulant la faire sortir 
d'entre ses compagnes, un Morisque déguisé en 
femme, qui veillait sur elle, la lui arracha, et le 
firappa de deux coups de couteau. Les cris d'alarme 
coururent aussitôt dans le camp ; les Espagnols se 
précipitèrent sur le troupeau des Morisques; sans 
demander d'explications, ils égorgèrent tout ce qui 
était en dehors de l'église. Ceux qui se trouvaient 
en dedans ne durent leur salut qu'à la promptitude 
avec laquelle ils fermèrent les portes. Le marquis de- 



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(344) 

Mondejav fit pendre trois indiyidus signales comme 
les aateurs de cette épouvantable boucherie; mais 
leur punition ne servit point d'exemple aux autres; 
elle eut pour unique résultat d'augmenter son im- 
popularité. 



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'*%V%/V%*%/V%^^-V%^/%/%/%<t,l/%%l/l<»/l^l^^,^^ 



L/VV%'%/%/li. 



CHAPITRE XXII. 



Premières op^ratîoDS du marqais de los Yelei.— Afifair<^ 
de Gueci ja et de Filix. 



(Du 11 an 19 janvier iSGg.) 



Pendant que le marquis de Mondejar occupait 
Aben-Hommeyah, le marquis de los Velez opërait 
de son côte contre Femando-el-6orri, alcayd de la 
frontière orientale. Le Gorri, après les divers ëchecs 
que lui ou ses lieutenans avaient ëprouvës, s'ëtait 
retire à Guecija, village du Rio-Boloduy, situe au 
bord de la rivière d'Almeria, entre la Sierra-d'Ilar 
et celle de Gador ; il y avait exécute des travaux con- 
sidérables. Tous les lieux bas étaient inondés par 
les canaux d'irrigation, dont il avait rompu les 
digues; des barricades rendaient impraticables à la 
cavalerie les sentiers de la montagne ; une redoute 
^n pierre» construite sur un mamelon de la Sierra- 



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(346) 
d'Ilar^ couronnait la position et servait de place 
d'armes. Les Morisques de toute la contrëe orien- 
tale y avaient amène leurs troupeaux ; les rapports 
des espions portaient à plus de dix mille le nombre 
des hommes de guerre qui s'y trouvaient reunis. 
Dès que le marquis de los Vêlez eut reçu les lettres 
de service qui lui confiaient la direction des affaires 
dans le district d'Almeria, il partit de Tavemas, et 
se dirigea sur Guecija à marches forcëes. Don Luis 
Fajardo, son fils bâtard, enfant de treize ans, por- 
tait son guidon, sur lequel se voyait, en place de 
l'antique blason des Fajardos, une devise que le 
marquis avait adoptée depuis la mort de sa femme; 
c'était un panache blanc accompagne du chiffre 
M. O., devise obscure comme l'exigeaient les règles 
du genre ; elle voulait dire : « Je n'oublie pas mes 
peines, » mémo penas. Derrière ce guidon mar- 
chaient cinq mille fantassins et trois cents cavaliers, 
excellens soldats, éprouvés contre les corsaires qui 
infestaient les côtes du royaume de Murcie ; mais, 
comme dans l'armée du marquis de Mondejar, la 
plupart ne rêvaient que viol, massacre, pillage; en 
général, ils étaient tous voleurs, « et moi le premier, » 
dit Ginez Ferez de Hita, leur naïf chroniqueur. Par- 
tout où ils passaient ils enlevaient jusqu'à la fer- 
nulle, prenaient les fruits et même les chats, quand 
ils ne trouvaient rien de mieux, afin de ne pas per- 
dre l'habitude du vol. Le marquis de los Vêlez, animé 
du même esprit, n'avait pu attendre la déclaration 



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(347) 
de guerre à feu et k sang pour dëcider que les pri- 
sonniers feraient partie du butin. Son frère, don Juan 
Fajardo, remplissait les fonctions de mestre-de- 
camp-gënéral, ce qui lui donnait, avec la charge de 
repartir les prises, la facilite de se remplir les mains. 
Don Diego Fajardo, son fils, commandait la cava- 
lerie ; plusieurs autres membres de sa famille étaient 
à la tête des compagnies. Il arriva le 12 janvier à 
Guecija, où il fut accueilli plus chaudement qu'il ne 
comptait. L'infanterie eut beaucoup de peine à dé- 
molir les barricades, sous un feu très-vif; le terrain 
fut défendu pied à pied, jusqu'à ce que la cavalerie 
pût prendre part à l'action ; mais dès qu'elle parut, 
les Morisques gagnèrent leur redoute sans s'arrêter 
au village, que les Espagnols saccagèrent avant de 
passer outre. Fernando-el-Gorri fit tête une seconde 
fois dans la redoute, où il se maintint long-temps ; 
sur la tombée de la nuit il Tévacua, et prit, avec le 
gros de son monde, la direction d'Andarax, tandis 
qu'une bande, conduite par Aben-Mequenoum , 
cherchait à diviser l'attention du marquis, en se por- 
tant du côté d'Alraeria. Cette expédient réussit ; la 
retraite des Morisques s'effectua librement et en 
bon ordre. Le Gorri alla rejoindre Aben-Hom- 
ineyah. Aben-Mequenoum franchit pendant la nuit 
la Sierra de Gador, et s'établit sur son versant méri- 
dional, à Filix, où il eut bientôt rassemblé de trois 
à quatre mille hommes. 

L*avidité que le marquis de los Vêlez montra 



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(348) 
quand on partagea le butin, dëplut beaucoup à ses 
soldats. Lui et don Juan Fajardo prirent des objets 
précieux plus qu'il ne leur en revenait; en outre ils 
s'adjugèrent tous les prisonniers, sans tenir compte 
de leur valeur dans la répartition générale ; peut-être 
le firent-ils par un motif d'humanité sur lequel leur 
avarice fit méprendre tout le monde. Les soldats en 
furent indignés, et jurèrent de ne plus recevoir à 
quartier âme vivante. La désertion se mit dans le 
camp dès ce jour-là; chacun allait à la maraude, et 
beaucoup ne revenaient plus, ceux-ci disparaissant 
avec leurs prises, ceux-là se faisant massacrer par 
les partis d'éclaireurs qui rôdaient aux environs^ II 
est vrai que les déserteurs étaient remplacés tous lest 
jours, et Tarmée s'augmentait même si bien, que 
le 18 janvier elle se montait à près de huit mille 
hommes ; mais l'esprit d'insubordination s^emparait 
des nouveaux arrivans, qui venaient pour piller plus 
que pour se battre. Le marquis n'osait faire un mou- 
vement avec des troupes si peu sûres ; il ne savait 
non plus qu'elle direction prendre ; le corrégidor 
de Guadix l'appelait instamment ; ses espions lui di- 
saient que le Gorri se fortifiait à Ândarax, et il au- 
rait voulu ne pas lui en laisser le temps ; d'un autre 
côté, il craignait de laisser Âben-Mequenoum sur.siea 
derrières. Enfin, il prit le parti d'aller d'abord à,Fi- 
lix. Le 18 janvier il se mit en marche, après avoir 
dénoncé peine de mort contre qui perdrait de vue 
son drapeau, et prié les officiers de justice d^ 



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(349) 
royaume de Murcie, de châtier sëvèrement les d^set*-» 
leurs qu'ils pourraient saisir. Cette nuit il bivouaqua, 
par un froid très-rigoureux, au centre de la Sierra 
de Gador, se préparant à livrer combat le lende- 
main. 

Don Garcia de Yillaroël, capitaine de la garnison 
d'Almeria, fut instruit du départ du marquis ; l'oc- 
casion lui parut belle pour essayer un coup de main 
qui devait l'enrichir ; il sortit donc secrètement d'Al- 
raet*ia pendant la nuit avec cent hommes seulement, 
et s'alla poster, au matin, dans le col de Filix. Son 
espoir était de faire prendre sa troupe pour l'avant- 
garde de l'armée, d'effrayer les Morisques, les mettre 
en fuite sans combattre, et de piller le village le pre- 
mier. Le pillage, on le voit, était pour tous la grande 
affaire, les combinaisons militaires passaient après. 
Villaroë'l fut déçu dans son espérance ; il trouva les 
Morisques en si bon état de défense, qu'il n'osa pas 
les tâter, et fut heureux de pouvoir se replier sur le 
marquis. La manœuvre d'Âben-^Mequenoum, à son 
approche, avait été celle d'un capitaine expérimenté ; 
il en conclut qu'il y avait des Turcs à Filix ; il com-^ 
muniqua cette opinion au marquis de los Vêlez, 
et lui conseilla de s'attendre à une affaire en règle ; 
celui-ci prit des dispositions en conséquence. Il fît 
halle sur une hauteur d'où l'on découvrait tout le 
bassin d'Almeria, eu sorte qu'il pouvait, de là, étu- 
dier le terrain sans envoyer en reconnaissance. Aben* 
Mequenoum reprenait alors l'ordre de bataille qu'il 



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( 35o ) 

avait adopte le matin. Son corps principal se déploya 
en avant du village dans une plaine accidentée. Deux 
colonnes d'arquebusiers couvraient ses ailes, etTaile 
gauche était encore protégée par une division de cinq 
cents hommes, qui occupait une montagne d'accès 
difBcile, sous laquelle passait le grand chemin. Les 
enfans et les femmes, vêtues en hommes, prirent 
place au pied de l'ancien château, entre des rochers 
qui faisaient boulevard; dans l'éloignement, cette 
troupe figurait une forte réserve. Cinquante tirailleurs 
se détachèrent en même temps de la division de 
gauche, et allèrent s'embusquer en avant, vers le col. 
Le marquis laissa les Morisques se former comme 
ils l'entendaient; quand il eut bien compris leur 
plan, il donna Tordre à son infanterie de marcher 
de front sur la ligne ennemie, et de s'arrêter à portée 
d'arquebuse, sans engager le feu, jusqu'à l'arrivée 
de la cavalerie, qui avait à faire un grand détour sur 
sa -gauche. Il pensait ainsi envelopper et détruire 
complètement l'armée d'Aben-Mequenoum. 

Toutes ses combinaisons furent dérangées par 
i'ardeur indiscrète d'un soldat de Lorca, dont la 
compagnie était à la tête de l'avant-garde. Ce soldat, 
nommé Palomares^ jeune gentilhomme , faisait ses 
premières armes ; il ne put soutenir en repos la vue 
de l'ennemi, et tira son coup d'arquebuse. Comme 
il arrive toujours en pareille occasion, ses voisins 
l'imitèrent involontairement. Aux coups de feu suc- 
céda le cri de Santiago! que poussa la compagnie 



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(35i ) 

de Lorca ; toule Tavant-garde le rëpeta. Le corps de 
bataille, croyant que le Santiago était donne par 
Tordre du gëne'ral, se précipita au pas de charge. 
Les Morisques plièrent devant lui, après un court 
engagement bien conduit des deux côtés ; ils allè- 
rent se mettre à l'abri derrière les maisons du vil- 
lage, oii une partie se reforma; l'autre prit la fuite, 
et tomba au milieu de la cavalerie , qui n'en laissa 
pas échapper un seul. En apercevant le mouvement 
de son infanterie , le marquis de los Vêlez entra 
dans une violente colère ; il partit au galop , déter- 
miné à l'arrêter, fût - ce en chargeant ses propres 
soldats, mais il arriva trop tard ; la faute était con- 
sommée, il ne lui restait qu'à en profiter pour enle- 
ver le village : cela fut exécuté avec la même vigueur, 
malgré une résistance acharnée. Débusqués de leur 
seconde position, les Morisques se partagèrent en- 
core : les uns s'échappèrent par des ravins, où Ton 
ne les poursuivit pas; les autres montèrent au châ- 
teau, dont les ruines et les défenses naturelles leur 
offraient au moins le moyen de vendre chèrement 
leur vie. Le combat recommença en cet endroit plus 
vif que jamais ; les femmes et les enfans ne s^y épar- 
gnèrent pas plus que les hommes : on en voyait se 
jeter au devant des Espagnols avec du sable dans les 
mains, et les aveugler en recevant le coup de mort- 
héroïsme impuissant contre la supériorité du nom- 
bre et des armes. Aben-Mequenoum, qui n'avait plus 
autour de lui qu'une poignée d'hommes, abandonna 



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( 352 ) 

la partie, après avoir fait jiis^ii'au bout son devoir 
de capitaine et de soldat. 

Son fils et ses deux sœurs furent pris dans le châ^ 
teau; ses lieutenans, Futey et Tesi, périrent les 
armes à la main. On ne dit pas combien cet avan- 
tage coûta au marquis de los Vêlez. Du côté des Mo- 
risques, il y eut plus de six mille personnes tuées; 
dans ce nombre , on ne comptait guère qu'un mil- 
lier d'hommes de guerre; le reste était des vieillards, 
des femmes, des enfans : les chrétiens, suivant leur 
promesse, n'avaient presque pas fait de quartier, 
et c'est à peine si les prisonniers s'élevaient à deux 
cents. Ginès Ferez de Hita raconte qu'il trouva sur le 
champ de bataille, près du village, une femme cou- 
verte de blessures, étendue sans vie entre ses six 
enfans , garçons et filles : pour sauver le septième, 
qu'elle nourissait encore, elle s'était couchée sur 
lui ; des soldats l'achevèrent dans cette posture ; ils 
laissèrent l'enfant baigné dans le sang de sa mère , 
supposant qu'ils l'avaient tué aussi , mais les coups 
d'épée n'avaient traversé que ses langes ; Hita le 
sauva. «Les cruautés qui se commirent en ce jour 
ne peuvent être décrites, dit -il; plusieurs femmes 
sautèrent au fond de précipices, assurées de s'y fra- 
casser, plutôt que d'attendre le sort qui leur était 
réservé, si elles avaient été prises vivantes. Le sang 
des martyrs criait vengeance , ajoute le même au- 
teur ; il fut vengé atrocement. » 

Après la victoire de Filix, le marquis de los Yelez 



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( 353 ) 

se vil , comme après celle de Guecija , rëduit à Ti- 
naction. Gorges de butin, ses soldats se dérobaient 
aux fatigues futures. Une mutinerie éclata dans son 
camp à l'occasion de ce JPalomarès, qui avait si mal 
a propos commencé la bataille. Le marquis voulait 
faire de lui un exemple; la compagnie de Lorca 
jura qu'elle ne le souffrirait pas. « Que Votre Excel- 
lence ordonne de pendre Falomarès, dit hardiment 
le capitaine de cette compagnie ; mais qu'elle sache 
que trois mille de ses compatriotes sont décides à 
jperdre la vie avec lui ou pour lui.» Tout violent qu'il 
ëtait, le marquis céda aux menaces, et porta par-là 
un coup terrible à la discipline. La désertion d'une 
partie de ses troupes, l'esprit séditieux du reste lui 
firent perdre douze jours à Filix. Une autre circons- 
tance ajoutait à ses embarras : le roi venait d'en- 
voyer à Almeria un jeune seigneur, don Francisco 
de Cordova, qui se prétendait aussi capitaine-géné^ 
rai de ce district. Il devait y avoir alors un malen-^ 
tendu aussi inconcevable que fâcheux : en tout cas, 
c'était un différend à vider avant que d'entreprendre 
aucune opération nouvelle. 



11. îî3 



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CHAPITRE XXIII. 



Reprise des opt^rations du marquis de Mondejar. — ABaîre d'Iniu* -. 
. — Dispersion de l'armée d'Âben^HommeyaK. J 



(Du 23 au 3o janvier iSGg.) 



On ëtait , à la cour^ larè» - mal informe de ce qui 
se passait dans le royaume de Grenade, mais ce 
n ëtaxt pas faule de rapports ; on en recevait de tous 
côtes, on les accueillait tous, et de }à venait la con^ 
fusion dans les mesures. Don Francisco de Gordova 
n'avait été envoyé que pour mettre fin à la rivaKté 
des deux marquis; son intrusion blessa, au contraire, 
la susceptibilité de Fun et de l'autre ; elle envenima 
leurs rapports, quoiqu'elle les réunît contre lui dans 
un accord passager. Le marquis de Mondejar, atta- 
qué plus vivement que le marquis de los Yelezi 
moins bien appuyé que lui, put reconnaître tout le 
danger de sa situation et Finconvénient des Ica- 



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( 355 ) 

teurs, lorsqu'il vit arriver à Jubiles un de ses pâ*^ 
rens, don Diego de Mendoza, que le roi chargeait 
d'examiner Tëtat des choses et la conduite des per- 
sonnes , sans en excepter aucune : il comprit alors 
que, s'il ne voulait pajs avoir un rexoplaçant, il de^ 
vaît se presser d'en finir avec Âben-Hommeyah. 
Prendre son temps pour éteindre la révolte n'était 
pas ce qu'on lui demandait ; on exigeait qu'il suppri-^ 
mât l'insurrection , sauf à la voir renaître plus tard. 
II partit de Jubiles le 23 janvier, laissant derrière 
hii des garnisons bien échelonnées , de manière à 
bien assurer le passage des convois , et s'achemina 
sur Albacete d'Uxijar, décidé à ne plus permettre 
aux Mortsques de prendre pied où que ce fût. 

 la nouvelle de cette marche, Âben-Hommeyah 
tint un conseil de guerre; le Gorri s'y trouvait avec 
|;6Qn2alo*el*SieQi%> Esteban*el-Partal, et d'autres an-- 
tiens chefs de moufîs, qui étaient plus intéressés que 
personne à la bonne conduite des opérations ; caf 
ils n'avaient pas de miséricorde à espérer s'ils tom^ 
baient entre les mains des Espagnols. Leur avis fut 
d^abandonner Uxijar au marquis, parce que l'on ne 
pouvait essayer sans folie de défendre une ville de 
cette étendue contre des ennemis pourvus d'artille- 
rie; et ils avaient raison. Albacete d'Uxijar, ainsi 
que l'indique son nom(i), est située dans une plaine; 
elle n'était pas fermée. Ils proposèrent de se retirer 

(i) AUtacete^ pays plat. 



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( 356 ) 
dans la Si erra -Nevada, dont i'aspeVitë leur donnait 
les moyens d'e'chapper à toute poursuite en cas de 
défaite, et de prendre ensuite leur revanche en dé- 
tail. Miguel de Roxas-el-Carrimî, beau-père d'Aben- 
Hommeyah, combattit l'opinion des monfis. « Uxi- 
jar, disait-il, était une bonne position, très-tenable 
par elle-même. Avec quelques travaux faciles à exé- 
cuter, on la rendrait inexpugnable. Sa situation au 
centre du pays insufgé, la désignait naturellement 
pour le point de concentration d'une armée, qui de 
là se porterait partout où il en serait besoin, faisant 
face de tous les côtés à la foisk » Ces raisons étaient 
spécieuses; elles l'emportèrent. En réalité, Miguel 
de Roxas voulait faire cerner Aben-Hommeyah pour 
négocier à ses dépens. Il avait à Uxijar toutes ses 
propriétés, qu'il ne se souciait pas de voir ravager; 
et comme khaznadgéh ou grand-trésorier, il était 
nanti de sommes considérables, qu'il désirait s'ap- 
proprier en trahissant son gendre. Le Gorri et ses 
adhérens démêlèrent fort bien son intention sous 
ses, phrases belliqueuses. La probabilité de leurs 
conjectures frappa l'esprit soupçonneux du jeune 
roi, auquel ils démontrèrent sans peine qu'il y avait 
projet arrêté de le vendre : sans plus ample informé^ 
Aben-Hommeyah résolut de faire mourir son beau- 
père, et le manda devant lui. Miguel de Roxas arrÎTa, 
suivi de sa famille. Quand il ouvrit la porte, un trait 
d'arbalète siffla au-dessus de sa tête ; c'était son gen- 
dre qui l'avait tiré : aussitôt le Seniz tomba sur lui 



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(357) 
IVpëe à la main, lui cloua les deux jambes contre la 
porte, et les autres le mirent en pièces. Pendant 
qu'ils le massacraient, Aben-Hommeyah criait d'en 
faire autant à tous les Carrimis : il se lança lui-même 
à la poursuite de son beau -frère, Diego Benalgua- 
cil de Roxas, qui lui échappa; mais d'autres përirent 
sous ses coups. On verra plus tard de quelle consé- 
quence ce (ut pour lui. Soit lëgèretë, soit confiance 
en son droit, il ne prit pas garde aux inimitiés qu'il 
venait de faire naître. Après avoir ainsi puni les 
traîtres d'une manière indigne d'un roi , et répudie 
solennellement la Carima sa femme, il oublia sa co- 
lère comme si elle n'avait pas eu d'effets. Diego Be- 
nalguacil devint même son confident. Le jour où se 
joua cette tragédie, Aben-Hommeyah sortit d'Uxi- 
jar, dont les habitans, sauf quelques-uns, l'accomr 
pagnèrent ; le marquis de Mpndejar y entra le ^4 
janvier, et trouva la ville déserte. 

De Jubiles à Ui^ijar, l'armée espagnole avait à 
peine été harcelée par des enfans perdus ; les algua-r 
cils des villages par où elle passait arrivaient en pro.- 
cession avec des drapeaux blancs, offrant de se sou- 
mettre, eux et leurs administrés, moyennant sauve- 
garde. S'il n'eût tenu qu'aux soldats, le drapeau blanc 
ne les aurait pas protégés ; mais le marquis de Mon- 
dejar faisait respecter ce signe de paix: il accueillait 
avec facilité toutes les excuses, et donnait les sauve- 
gardes sans se montrer scrupuleux sur le passé. La 
soumission la plus importante qu'il reçut fut celle 



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( 358 ) 

de Diego Lopez Aben-Aboà, cousm d'Aben-Hotn- 
meyah^ auquel il accorda des pouvoirs spëdâiâi 
pour admettre à merci, en son uotn^ tons ceux qui 
depowraîent les armes. Aben - Aboà «xerçafh dam 
cette partie de VAlptu^tre^ el en général sur tous les 
Morisques, mue influence égale ^ut^*<étt« à celle 
d' Aben - Tchoar^-Zaguir ; sa coo^éralioii fut d'im 
secours d'autant plus grand, qu ilaTfldt des actes de 
vengeance à se Caire pardot^ner. Il distribua des 
sauv^-^rdes dans tout le voisinage ; et pendant la 
journée du 25 janvier, le marquis vit accourir àUii^ 
jar une foule de parlementaires tjui v^e^fiàienft cher- 
cher la ratification de ses promesses. 

Le 26 au matin, les éclaireurs rapportèrent k nott* 
velle qu' Aben-Hommeph était campé avec sk fliilfc 
hommes à Paterna> au pied des <:îtees de la Sierra- 
Nevada, dans une forte position do^t il faissik mitte : 
de vouloir défendre les approches. Sur ce rapport, 
le marquis de Mondejar résoliA de mâcher ^it' 
à lui, quels que fussent les désavantages du tettaîD; 
et il partit încotitinent, après aToir détaclié à drcAe 
deux cotnpagnies de cavalerie et trois cents ftrqae- 
busiers, pour couper à l'ennemi sa retraite sar^ 
Sierra de Gadôr. Aben-Hommcyaii occiqiait en 
effet, entre Iniaa et Paterna, un défilé où il aurait pi 
résister à l'armée espagnole avec les plus baltes 
chances de succès : jamais il n'avait eu d'aassi hôt. 
poste, pas même à Poqueyra; mais ses échecs pas- 
sés et la défection d'une partie des chefe de la ré- 



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( 359 ) 
volte avaient jetë r<kidëcisîon dans son imke, jtis^*a* 
Jors supérieure aux revers. Long -temps agite entre 
la crainte et l'espérance, il se laissa enfin abattre, et 
e'crivit au marquis 4e Mondejar, lui demandant une 
trêve I pendant laquelle il promettait d'amener les 
insurgés à ^vi£ son -exemple, en se remettant à la 
miséricorde 4a roi. Il venait d'envoyer sa lettre, 
quand il en reçut une de don Alonzo de Oranada 
Venegas, alcaïde du Ginalariph, «Vous êtes encore 
à temps de tout réparer, lui disait don Âlonso ; je 
vous certifie que le roi regardera plus au repentir 
qua la faute, et je sais que le marquis de Mondejar 
sera pour vous un bon avocat. Décidez -vous donc 
promptement ; c'est un ami qui vous en prie, parce 
que la promptitude est votre seul moyen de salut. » 
L'avant^garde espagnole se montrait déjà près d'I- 
niza; elle gravissait au petit pas la montagne , et le 
corps d'armée la suivait en ordre de bataille. Le 
temps pressait. Aben-Hommeyah dépécha un se- 
cond messager avec une réponse qui portait en sub- 
stance qu'il se rendait; mais avant tout il réclamait 
une entrevue, et que le marquis fît faire halte. Peu 
d'iastans après, le premier messager revint. Par ce- 
lui-ci, le marquis de Mondejar faisait dire à Aben- 
Hommeyah d'abréger, de traiter pour lui seul et 
ceux qui voudraient le suivre immédiatement, de ne 
pas s'inquiéter du reste. Don Alonso de Granada 
Venegas et don Luis de Cordova, commandant de 
la cavalerie, alferez-mayor de Grenade, lui écrivaiem 



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( 3ÔO ) 

la même chose en termes affectueux. Le messager 
lui donna de bouche la re'ponse du marquis, et re- 
mit ensuite les lettres entre ses mains. En ce moment 
même, le second messager arrivait auprès de don 
Alonso de Granada Yenegas, qui supplia le marquis 
de faire halte, et de lui permettre d'aller auprès 
d'Aben-Hommeyah : il obtint ces deux choses, et 
partit. La guerre touchait donc à son terme ; on pou- 
vait croire qne tout était fini ; le sort en décida au- 
trement. Pendant que les demandes et les réponses 
se croisaient, l'armée espagnole avait dépassé le vil- 
lage d'Iniza ; son avant-garde était presque à portée 
d'arquebuse des Morisques : sur l'ordre du marquis, 
elle se déploya pour couvrir le mouvement du corps 
de bataille, qui rétrogradait et s'allait loger à Iniia. 
Ce déploiement, exécuté dans toutes les règles, avec 
des flanqueurs et des gardes avancées sur les crêtes, 
trompa les Morisques ; ils le prirent pour les préli- 
minaires de l'attaque. Le capitaine Juan de Luxao, 
qui commandait les flanqueurs de gauche, s'étant 
approché d'eux plus qu'il n'aurait dû, le feu s'enga- 
gea de part et d'autre sans ordres. Aux premiers 
coups, Aben-Hommeyah sauta en selle; il achevait 
précisément alors d'entendre le message du mar- 
quis de Mondejar, et décachetait les lettres de ses 
deux lieutenans. L'accueil fait à ses propositions d« 
paix lui parut une infâme tromperie ; indigne', ii 
jeta les lettres par terre, et courut pour se mettre 
dans la mêlée. Déjà Taffàire était devenue générale; 



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(36i ) 
«Ile tournait au désavantage des Morisques, dont la 
masse prit la fuite après une dëfense assez vigou- 
reuse pour des hommes surpris. Aben-Hommeyah 
xie put les rallier ; il fut entraîne par le torrent ; sa 
disparition mit fin au combat : capitaines et soldats 
se sauvèrent à la dëbandade, poursuivis par deux 
cents chevaux seulement ; car le marquis de Mon- 
dejar, dans un but d'humanitë qui fut vivement cri- 
tique, ne voulut pas permettre que ses troupes dé- 
passassent le dëfilë de Paterna. Greronimo-el-Maleh, 
avec une bonne partie des insurges du Zenete , qui 
faisaient en cette circonstance la principale force 
des Morisques, gagna les retraites inaccessibles de 
la Sierra-Nevada ; le Gorri et les autres monfis s'e'- 
vadèrent par divers chemins. Aben-Hommeyah 
faillit être pris ; cinq personnes seulement lui fai- 
saient escorte : il coupa les jarrets de son cheval à 
la vue des chrétiens qui étaient sur ses pas, et qui 
bientôt l'eurent perdu dans l'obscurité de la nuit. Sa 
mère, ses sœurs et Tune de ses femmes, la Grena- 
dine, se trouvaient à Paterna; le marquis de Mon- 
dejar s'empara d'elles le lendemain. 

On fit à Paterna un butin considérable en objets 
précieux et en captives. Cent cinquante femmes 
chrétiennes y furent délivrées ; trois cents autres l'a- 
vaient été à Andarax par les capitaines du détache- 
ment qui s'était porté d'Uxijar sur cette ville, le jour 
(le l'affaire d'Iniza. Lorsque le marquis y arriva, le 
28 janvier, les capitaines de sa cavalerie se dîspu- 



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( 363 ) 
taiont avec celui des arquebusiers sur la yaleor des 
sauve-gardes : les premiers ne voulaient en accorder 
les bénëfices qu'aux habitaos d' Andarax qui avaient 
précédemment envoyé leur soumission; l'autre, 
Alvar Flores, prétendait les étendre à toios les Mo- 
risques^ habilans ou reTu^és «dans la ville, fienre»- 
^ement^ le marquis parut à temps pour mettre un 
£[«ein à lavidité de ces insatiables marchands d'es- 
claves : il ordonna que y réfugiés comme habilam, 
tous ceux qui invoqueraient une sauve-garde eussent 
leur libertéet leur vie respectées. "Cette décision [ajoiHa 
encore au mécontentement que ses mesures, de- 
puis le commencement de la guerre, n'avaient cessé 
d'iuspirer; il y mit le comble par un arrangemeol 
vraiment extraordinaire qu'il conclut quelques jours 
après. La quantité de captives que son armée traînait 
après elle devenant une cause d'embarras dans les 
marches, il fit appeler trois alguacils de l'Alpuxare, 
Miguel de Herrera, Garcia -el- Baba, Andres*ei* 
Adrole, et leur livra un millier de femmes ou d'en- 
fans pour les remettre à leurs parens , sous la con-r 
dition expresse de les rendre à première sommation. 
Les trois alguacils les reçurent, s'engagèrent à les 
représenter comme on exigeait, et en effet les ren- 
dirent plus tard, sans qu'il s'en manquât une seule 
personne ; chose ifiouie dans les annales des guerres 
civiles. Elle prouve combien le marquis de Mondejar 
connaissait le caractère des Morisques, et qu'il était 
plus propre que personne à rétablir la paix, s'il eut 



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( 363,) 
€11 'le tibffe choix des tnoyens. Il -ne connaissait pas 
ses soldats moins bien que ses ennemis ; anrssi^ ayant 
'i^prîs qu'il sefomiait à'Okanet, dans ks montagnes 
au nord d'Andarax, un rassemblement compose 
pour la plupart de vieillards, de femmes et d'enfans, 
il préféra le laisser se dissiper de lui-même que de 
l'envoyer attaquer, de crainte qu'il ne se commît des 
violences inutiles. Cela fournit au marquis de los 
Vêlez un prétexte pour se refuser à l'invitation que 
lui adressa son collègue en quittant Andarax : le 
marquis de Mondejar le priait de distribuer ses trou- 
pes, en garnisons sur le revers del'Alpuxare, comme 
lui-même allait faire des siennes dans l'intérieur du 
massif, et de se borner à mettre en campagne des 
colonnes mobiles, sous le commandement de capi- 
taines sûrs, afin d'empêcher que l'ennemi, alors dis- 
se'miné de tous les côtés , se ralliât nulle part. Rien 
n'était plus sage que ce plan ; mais il ne convenait 
pas au t empérament colérique ni aux vues ambitieu-^ 
ses du marquis de los Vêlez. Le marquis de Mon- 
dejar le mit sur le champ a exécution pour ce qui le 
regardait. Il chargea du commandement de sa co- 
lonne mobile Al varo Flores, et l'envoya dans la Sierra 
deGador, où se maintenaient encore quelques petires. 
bandes d'insurgés ; son quartier- général fut établi^ 
le 3o janvier, à Uxîjar, au centre de ses garnisons., 
qui étaient placées à Orgiba, Pitres, Andarax et 
Berja. En y joignant celles d'Adra, de Castîlferro e% 
^e Salobrena , chacune desquelles étail assez fortç. 



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( 364 ) 
isolément pour prendre TofTensive, cela formait ua 
réseau complet de postes d'observation. Dans TÂI- 
puxare, Aben - Hommeyah ne pouvait plus riei^ 
tenter. 



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CHAPITRE XXIV. 



Expédition de don Francisco de Cotdova sur Ino'k. 



(Da 28 janvier au 2 février i56g.) 



Hors de rAipuxare, lés Morisques tenaient encore 
en deux endroits, aux Guajaras et à Inox. Ceux d'Inox 
étaient commandés par Francisco Lopez» alguacil 
de Tavernas, et par un Turc d'Alger, nommé Cosalî, 
capitaine d'aventuriers. Ils occupaient à quatre lieues 
d'Âlbuterîa, près du cap de Gâte, un contrefort de 
la Sierra d'Aljamilla, qui se rattache à la chaîne par 
une chaussée fort étroite bordée de précipices ; au 
bout de la chaussée ils avaient élevé, sur la crête de 
la montagne, des retranchemens solides. D'heure 
en heure ils attendaient un renfort de sept cents 
Turcs; et les débris de l'armée d'Aben-Hommeyah, 
qui étaient pourchassés dans la Sierra de Gador par 



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( 366 ) 

Alvaro Flores^ se jetaient de ce côté, grossissant à 
chaque instant le rassemblement. Don Francisco de 
Cordova eut des nouTcUes certaines de la prochaine 
arrivée des Turcs, ce qui lui fit prendre le parti d'al- 
ler attaquer Inox avant qu'il fût menacé lui-même ; et 
comme il ne pouvait sans imprudence faire sortir la 
garnison d' Almeria ou entreprendre cetre expédition 
avec le petit nombre de volontaires que la ville était 
en état de lui fournir, il envoya demander secours 
au marquis de los Vêlez ; mais le marquis ne daigna 
pas lui répondre un seul mot. Le procédé était, à 
tous égards, impardonnable. Don Francisco, in^ 
quiet sur sa position , eix écrivit au roi en termes 
fort vifs, lui annonçant en outre qu'Aben-Hom- 
meyah venait d'expédier à Alger deux envoyés, l'un 
desquels était son frère, don Luis Abdallah. Sur ces 
entrefaites arrivèrent an port d' Almeria les neuf ^- 
1ères de la station d'Andalousie, sôus les ordres de 
don Gil de Andrada; elles venaient apporter des 
munitions de toutes sortes pour la ville, qui en man- 
quait totalement. A{»rès bien des débats snr lo par- 
tage du butin, lorsqu'ils furent terminés par une 
convention avantageuse aux soldats des galères, deo 
Gil de Andrada consentit à prêter trois cents hom« 
mes , et don Francisco de Cordova se mit anssildl 
en ronte, le soir du 3o janvier, avec l'espoir de tom- 
ber le matin sur les Morisques saris être attendu. Il 
emmenait environ neuf cents fantassins et quarante 
chevaux ; des neuf cents fantassins, six cents étaient 



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C 367 ) 
iatrmés d'arquebuses, les autres d'épëes cm d'armes 
d'hast; cînq. cents étaient des soldats des troupes 
relief es , le reste gens de pJurae on d'egKse. La 
composition de cette faible eoloii'Qe, et le danger 
qw; pou^it courir Akneria en son absence, de- 
vsôenl donc faire désirer avant tout à don Francisco 
de ne pas manqtier uh« surprise d'où semblaient 
dépendre ses uniques chances» de succès. En effet, 
les guides l'ayant retarde de quelques heures , et le 
soleil brillant dëjà lorsqu'il arriva devant tnoxy l'avis 
de se retirer sans rien essayer fut ouvert par plu- 
sieurs capitaines en présence de l'ennemi. Le parti 
le plus généreux prévalut cependant, mais l'on re- 
mit l'attaque au lendemain matin ; elle n'eut lieu ni 
ce jour ni le suivant : dans leur précipitatiou, les Es- 
pagnols n'avaient pas emporté de vivres, et il fallut 
en en^voyer chercher à grands risques jusqu^à Almé- 
ria. Les Morisques ne surent point profiter d'une 
circonstance aussi favorable ; ils escarmouchèrent à 
peine contre don Garcia de Villaroël, qui les alla ta* 
ter avec deux cents hommes seulement, et laissèrent 
[Hrendre leurs troupeaux sans les défendre. Peut-être 
voulaient-ils encourager par cette apparence de mol- 
lesse l'ennemi , qu'ils pensaient accabler plus sûre- 
ment quand il donnerait l'assaut. 

Si telle fut leur intention, ils réussirent à tromper 
les^ cbréliens sur le véritable état de leurs forces- 
DcMi Gavcia d© Villaroël revint, persuadé qu'il y 
avait parmi eux très-peu d'arquebusiers; qu^ainsi 



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( 3138 ) 

roii en aurait aisément raison en les attaquant de 
deux côtes, par le haut de la montagne et par un 
sentier qui rampait !e long du flanc droit du con- 
trefort. Son avis fut adopte'. A quatre heures du ma- 
tin, le 2 février, don Francisco de Cordova et don 
Juan Zanoguera, capitaine des soldats des galères, 
partirent d'Inox avec la cavalerie et une portion de 
l'infanterie, pour gagner avant le jour le sommet de 
la montagne. Il avait à faire un long détour sur la 
gauche, dans un pays difficile. Don Garcia deVil- 
laroël et don Juan Ponce de Léon sortirent en même 
temps du village avec le reste des troupe.s, laissant 
une centaine d'hommes à la garde des bagages et de 
l'artillerie, dont il était impossible de se servir. Leurs 
ordres portaient de s'avancer sans bruit^ lentement, 
de façon à ce que les deux attaques fussent simulta- 
nées. Il arriva tout au contraire, comme on aurait dû 
le prévoir, que la seconde colonne attaqua bien 
avant l'autre. Une trentaine de soldats de cette co- 
lonne s'égarèrent et se trouvèrent, k Timproviste, 
aux prises avec plus de cinq cents Turcs ou Moris- 
ques. Les coups de feu attirèrent don Garcia de Vil- 
laroël ; bientôt la colonne entière fut engagée dans 
une position dangereuse, étant dominée de toutes 
parts. Tant que dura l'obscurité, le combat se main- 
tint égal des deux côtés ; mais à l'aube, les Moris- 
ques reconnurent leur avantage, et chargèrent impé- 
tueusement : les chrétiens lâchèrent pied; une grêle 
de pierres tombait sur eux. Pour surcroît de malheur, 



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( 369 ) 
les mèches de leurs arquiebuses sVtaient presque 
tontes éteintes , car on ne leur en avait donné que 
de mauvaise qualité. C'était de ce côté que se trou- 
vaient les volontaires d^Almeria , gens peu habitués 
à se tirer de pareilles rencontres : deux fois ils re- 
calèrent^ deux fois leurs capitaines les ramenèrent 
an feu ; ils allaient fuir, quand tes ennemis ledr aban^ 
donnèrent la place et regagnèrent le fort, sur lequel 
don Francisco de Co^'dova marchait, après avoir em* 
porté le poste de la chaussée. Les deux colonnes se 
; rejoignirent au pied de ces redoutables rochers, pous- 
sant leur poitxte avec chaleur; mais les Morisques 
leur ré3i$lèrent en hommes qui n'avaient pas de re- 
traite possible. Plus de trois cents Espagnols étaient 
.déyd hors de combat, on s'attaquait corps à corps, la 
.cornette de la compagnie de Villaroël venait d'être 
.déchirée entre les mains de Talferez, les Morisques 
^reprejnaient l'offensive et criaient victoire : effrayée ^ 
Tinfaxiieriç tourna le dos, et laissa la cavalerie a la 
Wrci dç;4lKennQini; la déroute était complète. Tout 
changea de noijj'eau en un clin-d'œil. Tandis que les 
capitaines faisaient les derniers efforts pour retenir 
leurs soldats, quelques hommes s'étaient portés à 
gauche, près d'un rocher taillé à pic, où les Mo- 
risques n'avaient pas même mis de sentinelles, tant 
ils croyaient impossible à personne de le gravir : 
Tespoir de ces soldats était seulement d'attirer l'at- 
tention et de faciliter la retraite. Comme ils virent 
qu'on ne les observait pas, ils se glissèrent par 
II. 24 



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(370) 

les fissures du rocher; ils étaient tous au sommet 
avant qu'on eût aperçu leur manœuvre. Au cri de 
Santiago! qu'ils jetèrent, Espagnols et Morisques se 
retournèrent, ceux-ci pour revenir à la charge, ceux- 
là pour fuir. Cosali tit tête quelques instans, et fut 
tue; sa bannière, la seule qu'il eut permis de àé^ 
ployer, fut enlevée dû poste éminent où il l'avait 
plantée : alors commença le saui^e qui peut. Les 
plus agiles se laissaient couler le long de la monta- 
gne, d'autres jetaient leurs armes et demandaieut 
quartier, mais bien peu l'obtenaient. II y en eut 
quatre cents qui se firent bravement massacrer plu- 
tôt que de se rendre ; de ce nombre furent tous les 
Turcs. Francisco Lopez, le capitaine des Moris- 
ques, demeura prisonnier; deux mille sept cents 
femmes ou enfans eurent le même sort : quant au 
butin, il y eut, dit-on, pour cinq cents mille du- 
cats, sans compter les captifs. Don Gil de Andrada 
en prit la moitié, suivant la convention, et partit 
aussitôt d'Almeria, oii il laissa don Francisco de 
Cordova et don Garcia de Villaroèi en mésintelli- 
gence, pour ne pas dire en guerre, à propos de la 
répartition de cette riche prise. 



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Ui w«. t/v%iv% wv%/wv%a%/%v«/vv«/w% y%fwv\/\f%/%%fv%f%/%/%i%y%f%f%f\>vyw%f%/v%^ 



Chapitre xxv. 



ExpcdkioD du mkrqais de K>s Vêles sur OlUuitÉ. 



( Vu 3o janyler au a février 1669. ] 



Le marqui» de los Vêlez ayait compté faire lui- 
itnéine rexpédition dont )a gloire et les profits lui 
étaient enlevés par don Francisco de Cordova ; pour 
fi'en dédommager et en même temps pour donner 
an appai^nt démeïiti aux prévisions du marquis dé 
Mondejar^ il entra dan» lés Alpuxares, le 3o jan^ 
▼ier, bien décidé à transformer en armée dé rebelles 
opiniâtres les bandes de fugitifs qui n'osaient en-^ 
C0re se fier à la clémence du vainqueur» La terreur 
se répaildit à son approche dans tou$ les villages 
par lesqjuels il devait pâs^r; on savait qu'il n'y 
atMt dé ioisérieorde à espérer ni de lui ni de 
ses soldats^; fennmes, enfans se réfugiaient en toute 



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( 372 ) 
hâle avec les bagages dans la Sierra-Nevada; les 
hommes couvraient de leur mieux le désordre de la 
retraite en escarmouchant sur les flancs de l'armée 
espagnole-, devant laquelle ils reculèrent jusqu'à 
Ohanez. En eet endroit ils se trouvèrent à peu près 
. deux mille. Tabali, leur capitaine, les y arrêta et 
leur persuada de tenter la fortune. 

Il choisit pour champ de bataille un plateau où 
jadis, lors de la première insurrection de Grenade^ 
quelques centaines de Mores avaient dëfié tous les 
efforts du comte de Lerin. Ce plateau se nomme 
Alcùcer-aUCanjayar (le Champ de la faim), parce 
que, dit-on, ses défenseurs y périrent par famine, 
sans s'être laissé entamer ; du côté qui fait face à 
Ohanez, il s'abaisse graduellement ; de l'autre, par 
oii arrivait le marquis de los Vêlez, il se termine 
à une ligne de rochersr Les Morisques se rangèrent 
en avant des rochers, sur le versant, dont les aspé- 
rités les mettaient à l'abri des attaques de la cavale- 
rie. Plus brave qu'intelligent, Tahali les haradgaâ 
si bien qu'il leur fit prendre la résolution de préve- 
nir l'ennemi. Le matquis avait jugé, comme son* ad- 
versaire, la position d'Alcocer-âl-Canjayar très-dif- 
ficile h emporter, même avec des forces supérieures 
à celles qui la gardaient. Les siennes se compo- 
saient de douze cents arquebusiers, un millier d'ar- 
balétrïers, trois mille hallebardiers, quatre cents 
chevaux et une batterie de campagne. Avant d'en- 
gager le combat, les chrétiens firent leur prière^ à 



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( ^73) 
genoux, comme cela se pratiquait du temps de 
leurs aïeux, les jours de bataille rangëe. Cette cé- 
rëmoBie, que les Morisques voyaient pour la pre- 
mière fois, donna du courage aux uns et aux au- 
tres. Les fantassins attendaient le signal de l'artille- 
rie ; au bruit du canon, chrétiens et Morisques se 
lancèrent, ceux-là gravissant péniblement, mais avec 
ardeur, ceux-ci se précipitant du haut de la mon* 
tagne comme des pierres qui roulent. Jamais, de- 
puis le commencement de la guerre, attaque n'avait 
été aussi vigoureuse, aussi bien conduite, et par des 
hommes aussi mal armés que Tétaient les soMats de 
Tahali. L'avant-garde chrétienne, prise en flanc à 
gauche, pendant que des tirailleurs l'arrêtaient en 
tête, hésita, passa de l'offensive à la défensive, puis 
enfin plia sous les flèches et les pierres ; car il n'était 
pas question de balles, les Morisques n*avaient pas 
d'armes à feu; elle descendit mettant tout en désor- 
dre derrière elle. Cependant, soutenue à temps, 
ralliée et ramenée à la charge par le marquis en per- 
sonne, elle regagna ses premières positions après 
une lutte très-vive. L'artillerie jouait avec avantage 
contre un ennemi qui s'étalait à découvert sur un 
terrain en pente ; elle fit de grands ravages dans les 
rangs des, Morisques, et l'acharnement que ceux-ci 
mettaient à disputer chaque buisson, chaque ro- 
cher, ne leur permit pas de reconnaître les pro- 
grès de la colonne de droite des chrétiens. Us s'en 
aperçurent seulement quand ils étaient déjà tour-r. 



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(374) 
x\és^ alors ils prirent la fuite* CoQUre sqn aUente, 
Tahali ne put les retenir sur le pbte^iu ; il aurait an 
savoir q^ les g6ns de sa oalîon, après une attaque 
laaanquée, se reformaient rarement à portëe du feu 
de Tenneini, et réserver laurs efforts pour la défense 
de la meilleure position. .Ce plateau étant perdu, il 
txj avait plus qu'à faire tête k Ohanez, pour donner 
à ceu^ qui voudraient se sauver le temps de gagner 
les moqtagncs ; c'est à cela qu'il se dévoua et avec 
lui quelques jeunes gens déterminés. Ils y périrent, 
nf^ais la plus grande partie des femmes échappa. Les 
Espagnols ne firent que trois cents captifs. Les per- 
tes des Morisques en gens tués furent d'environ deux 
cents hommes ; il faut y ajouter un petit nombre que 
Ton prit dans des grottes, et que Ion pendit. Les 
soldats massacrèrent aussi beaucoup de femtmes, 
quoique le marquis de los Vêlez eut renoncé à s'ap- 
proprier cette importante partie du butin, et le leur 
eût fait savoir ; la soif de la vengeance l'emporta sur 
l'avarice ; ils avaient payé la victoire trop cher pour 
se refuser le carnage. 

Une circonstance horrible donna lieu de croire, 
après coup, quMls voulaient user de représailles, W 
obéissant à leur instinct sanguinaire. 

X^s insurgés avaient encore en leur possessiou 
une cinquantaine de femmes chrétiennes, et ils les. 
gardaient soigneusement comme otages, sans leur 
faire subir aucun mauvais traitement ; mais pendant 
l^ nuit qui précéda cette rencontre, il paraît qu'iU. 



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(375) 

«e laisdèrent sëduire par une espèce de sorcière qui 
lear promit la victoire s'ils faisaient à Mahomet un 
sacrifice humain. Les barbaresques mêlaient à Tis- 
lamisme d'abominables superstitions, et la sorcière 
les leur avait empruntées. Ginez PereK de Hita, qui 
seu] donne les détails du fait, dit que cette femme 
ëtait nëe dans le Rio d'Âlmanzor, à Urraca, village 
habité par les plus pervers de tous les Morisques, 
qu'elle obtint vingt victimes, et les fit égorger. Le 
mérae chroniqueur prétend que le marquis de los 
Vclez en fut informé le même jour, assertion invrai- 
semblable, inventée probablement dans le but de 
servir d'excuse à des cruautés qui étaient sans motiis 
lorsqu'elles furent commises. Il ajoute que l'un des 
argumens de la sorcière avait été tiré du massacre 
exécuté à Filix sur deux mille enfans innocens des 
fautes de leurs pères ; cet argument pouvait sortir 
de toutes les bouches, et suffirait à expliquer ce qui 
se passa; le reste, quoiqu'admis par des historiens 
graves (i), n'est peut-être qu'un bruit semé à des-, 
sein. En entrant à Ohanez, le premier specracle qai 
s'offrit aux yeux du marquis fut celui des cadavres 
de ces iÇemmes. Leurs têtes coupées étaient rangées 
sur les marches de l'église, les cheveux traînant dans 
la poussière. A leur aspect, les épées ressortirent du 
fourreau, et d'autres têtes roulèrent à côlé des vingt 
têtes des chrétiennes. Le lendemain, j^ur de la Chan- 
el) 9(lendoza, p. i66. — Marmol, t. i, p. 469- 



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( 376 ) 
delenr, on cëlëbra . la fête dans le camp espagnol 
avec une grande solennité. Le marquis distribua des 
cierges à tous les capitaines et des habits bleas et 
blancs aux trente captives qui avaient étë délivrées; 
il conduisit lui-même la procession^ la faisant passer ' 
entre les compagnies, brûlant de la poudre au lieu 
d'encens. La cérémonie se termina par un leDeum 
chanté dans l'église où les Morisques accomplis- 
saient la veille leijirs rites blasphématoires. Pendant 
cette journée, la dévotion des soldats parut- exem- 
plaire ; on les aurait tous pris pour de pieux soldats 
du Christ. Les jours suivans ils donnèrent une ptas 
juste mesure de leurs sentimens en se passant de 
main en main les trois cents prisonnières qu% 
avaient épargnées; aux portes de la même église, 
qui retentissait encore de leurs hymnes adressées à 
la Vierge pour glorifier sa purification, ils abusèrent 
scandaleusement de malheureuses captives. Le mar- 
quis de los Vêlez souffrit pendant quinze jours qu'ils 
en fissent à leur volonté ; lassé enfin de cette indi- 
gnité, il les leur reprît : c'était bien tard, s'il en 
avait le droit. Du reste, la tolérance ne lut réussit 
pas mieux que la sévérité ; comme après toutes ses 
victoires, affaibli par la désertion, il se vit obligé 
encore d'interrompre ses opérations au moment oii 
il comptait profiter de la retraite du marquis àt 
Mondejar pour exercer seul le commandement L'ef- 
fectif de son armée s'abaissa même au point qu'il 
ne put se maintenir à Ohanez, où il lui était diffi- 



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( 377 ) 
cile de s'approvisionner. Il rétrograda donc jusqu'à 
Terque. De ce campement, il ëcriyit au marquis de 
Mondejar que la guerre nVtait pas finie comme il le 
supposait; et pour couvrir ses projets d'empiëtemens 
sous des termes vagues, il ajoqta : c< Faites de votre 
côte ce que vous pourrez, j'en ferai autant du mien. » 
Il était vrai pourtant que dans toute l'AIpuxare il n'y 
avait plus un rassemblement assez considérable pour 
tenir pied devant une compagnie. Avec le système 
de garnisons que recommandait le marquis de Mon- 
dejar, l'insurrection devait inévitablement s'éteindre 
en peu de temps ; elle devait inévitablement renaître 
2ivec le système d'a1:'mées en campagne, auquel, dans 
f(on intérêt personnel, s'opiniàtrait le marquis de los 
Valez. Quand la guerre nouirrit le soldat, le soldat 
^purrit la guerfç, 



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<^)M>«,%«vwwi/vvw«/v«wv«i%vwwi^w%\ w%%'ywy%f%/%nfvv%fv%fy%/%fy%f%fv%f%nf 



CHAPITRE XXVL 



Expédition du mtrquis de Mondejar sur les Gaa]] 



( Da 5 au ii février iSSg. ) 



Il fallut que le marquis de Mondejar rappelât les 
garnisons désignées pour occuper Verja et Pitres, 
avant qu'elles fussent arrivées à leurs postes. On 
s'étonnait à Grenade qu'il laissât les Guajaras en 
dehors de ses opérations, et Ton s'y occupait, sans 
son consentement, de diriger sur ce point toutes 
les troupes qu'il avait prudemment fait distribuer à 
l'Albaycin pu dans la Véga; c'était le résultat d'une 
intrigue montée par don Pedro de Deza, par don Juan 
de Mendoza Sarmiento et don Antonio de Luna, 
deux officiers que le roi venait d'adjoindre au comte 
de Tendilla, dans le commandement du district de 
Çrrenade. Le comte de Tendilla lui-même y conni-. 



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(379) 
vaîi, soit par ardeur guerrière, soit pour dëjouer 
ce plan. II s'apprêtait à partir, lorsqu'il reçut de son 
père Tordre de ne pas quitter l'AIhambra, mais de 
lui envoyer an renfort de seize cents hommes, quinze 
cents fantassins et cent chevaux. Le marquis s'était 
détermine à faire l'expëdition des Guajaras. Peut- 
être la jalousie n'etait-elle pas tout-à-fait ëtrangère 
à cette détermination; il tenait à ses prérogatives, 
et comme elles lui étaient disputées de tous côtés, 
il se défiait de tout le monde, mais il avait de bonnes 
raisons pour ne pas permettre que son fils le rem- 
plaçât dans cette occasion. En sortant de Grenade, 
le comte de Tendilla compromettait trois choses, 
les intérêts de la maison de Mendoza, qu'il laissait 
à la merci de ses nombreux ennemis, la sûreté de 
Tarmée, dont il gardait les derrières et qu'il pour- 
voyait de vivres; enfin, sa propre réputation, car il 
n'avait ducuT>e expérience militaire. L'entreprise de 
Guajaras offrait des difficultés. De plus, le marquis 
saivait que les chrétiens de la province de Malaga 
voulaient faire soulever de force les Morisques, dont 
ils convoitaient les dépouilles ; une fois en marche, 
le comte de Tendilla, poussé par des gens qui s'en- 
nuyaient de ne prendre part ni aux dangers ni aux 
profits de la guerre, animé lui-même de ces senti- 
mens, n'aurait pas manqué de se laisser entraîner k 
de nouvelles expéditions ; alors, le feu, assoupi d'un 
côté, aurait éclaté partout, et, dans l'état des choses, 
il devenait impossible d'en prévoir les conséquences. 



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( 38o ) 
Rien de cela ne fut compris ou admis par les mal- 
veillans, qui cherchaient uniquement à trouver de& 
sujets de blâme dans la conduite du capitaine-gënë- 
ral ; on se rëcria sur sa jalousie, on Taccusa de ris- 
quer le salut de ses garnisons, en les abandonnant 
sans appui dans TAlpuiare, où il avait créé la plus 
dangereuse des situations, une perfide apparence de 
tranquillité ; on attaquait toute sa politique. Les bruits 
qui lui en revinrent l'engagèrent à dépécher à la cour 
don Alonso de Granada Venegas, pour informer le 
roi de toutes choses, et le supplier de ne point prê- 
ter Toreille aux insinuations de ceux qui réclamaient 
des mesures de rigueur, déguisant leur convoitise 
sous le masque du zèle. Quant à la partie militaire, 
le meilleur moyen de couper court aux propos était 
de mener rapidement les opérations projetées. Le 
marquis partit d'Uxîjar le 5 février, à la tête de deux 
mille deux cents hommes de troupes choisies ; le 9 
il traversait à gué la rivière de Motril, en dessous 
des Guajaras, Tinfanterie en croupe de la cavalerie; 
le soir de ce jour il se logeait, avec son avant-garde, 
à Guajar-el-Alto. L'armée campa en arrière, à une 
demi-lieue de lui, autour du village de Guajar Alfa- 
guit; elle y fut rejointe par trois mille cinq cents 
fantassins et deux cents chevaux, qu'amenaient de 
Grenade don Alonso Portocarrero, capitaine des 
milices, et le comte de Santistevan ; ce dernier venait 
servir à ses frais avec seize cents aventuriers, ses vas- 
saux, parens ou amis, de sorte que le renfort était 



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(381 ) 
plos que double de celui que lé marquis avait de-^ 
maudt^. Les Morisques, sous la conduite de Marcos^ 
el-Zamar et de Gironcîllo-el-Archidoni, se concen- 
trèrent au pehon des Guajaras. Ils y avaient mis en 
sûreté' leurs femmes et leurs effets les plus précieux ^ 
pendant que Tarraëe chrélienne, occupée à pilleriez 
maisons, laissait Tavant-garde aux: prises avec eux, 
bien près même d'essuyer une défaite. 

Le penon des Guajaras, célèbre dans toutes les 
insurrections des Morisques, est un contre -fort 
qui s'appuie à un rameau de la Sierra -d'Almînjor; 
il est tourné vers l'Orient, et le rameau court dans 
la direction du nord au sud. Sa forme est ronde, 
ses abords sont défendus par des rochers taillés à 
pic ; un ruisseau qui coule à ses pieds lui sert de 
fossé. Il comprend deux plateaux; on parvient au 
premier, le plus petit, éh suivant, pendant un quart 
de lieue, les lacis d'un étroit sentier pratiqué dans 
les anfractuosités de la pierre; de cet endroit, pour 
conduire au plateau supérieur, le sentier coupe 
d^abord en écharpe un* talus complètement aride, 
puis il monte entre -de nouveaux rochers taillés à 
pic ; c'est, du côté de J'Orient, le seul passage qui ' 
donne accès sur les-deux plateau^ ; il y en a un 
autre qui permet d'arriver directement au plateau 
supérieur par les montagnes; il est également dif- 
ficile, et se termine à une muraille de roc. Le se^ 
cond platedu peut contenir quatre mille person- 
nes; il est dominé, mais d'assez loin, et n'avait 



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( 38a ) 
rien à craindre de l'artillerie. Marcos-el-Zamàr s y 
ëtait fortifits en garnissant de fascines les parties les 
plus faibles de Tenceinte, ou celles qui n*aTaient pas 
de parapet naturel. Un millier d'hommes de gaerre 
occupaient ce réduit et le plateau inférieur^ une autre 
bande plus faible se tenait en observation snr les 
derrières de l'armëe chrétienne. Pleins de confiance 
dans leur position, les Morisques ne redoutaient 
que la famine ; ils désiraient être attaqués prompte- 
ment, et ils le furent plus tôt qu'il ne le pensaient 

Auprès du marquis de Mondejar se trouvait un 
vieil officier nommé don Juan de f^Uhroël, beau- 
père du capitaine d'Almeria. Comme son gendre, 
don Juan était cupide, aventureux, ambitieux de se 
montrer. Il avait plus d'assurance que de capacité, 
plus de hardiesse que de valeur. Il méprisait ses 
ennemis, défaut dont Texpérience ne l'avait point 
corrigé. Son avancement était dû en partie aux cri-* 
tiques fanfaronnes qu'il faisait de se$ chefs, et lé 
marquis se défiait de lui de toutes manières. Gé 
personnage remplissait à rarmée les fonctions dé 
commissaire-général y fonctions civiles, mais il s'in- 
gérait volontiers dans les affaires militaires. Il passa 
toute la nuit à importuner le marquis de Mondeyar^ 
pour obtenir d'être envoyé le lendeniain en fecon*- 
naissance avant que le corps d^armée fut arrivé^ 
prétendant que des logemens de l'avant-garde on 
ne découvrait pas le chemin de la redoute dans 
toute son étendue , et que Ton s'exposait à un dë^ 



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( 383 ) 

sastre en atlaquant sans avoir explore les lieux. Sou 
dessein véritable était de monter à l'assaut, et d^ae- 
caparer le butin. Il ne faisait pas de doute que les 
Morisques s'enfuiraient dès qu'ils le verraient ap- 
procher. Le marquis eut des soupçons ; cependant 
il n'osa refuser, mais il n'accorda que cinquante 
arquebusiers, et encore dit-il à don Juan de Villa- 
roël qu'il lui donnait une simple permission, non 
pas un ordre : don Juan n'en demandait pas da^ 
vantage. II avertit secrètement quelques gentils- 
hommes aventuriers de ce qu'il méditait, bien sûr de 
les trouver prêts à le seconder. En effet, à peine 
était-il sorti avec ses cinquante arquebusiers, que les 
gentilshommes suivirent ses traces, et ils en entraî- 
nèrent d'autres. Huit cents personnes quittèrent 
ainsi le camp à la débandade : le marquis devina le 
résultat. Il monta sur-le-champ à cheval pour rame- 
ner ou au moins protéger ces imprudens, qui déjà 
demandaient des secours, mais il ne réussit ni à 
Tune ni à l'autre chose. Par une ruse habile, Mai^ 
cos-el-Zamar mesurait sa résistance sur la fatigue de 
ses ennemis. A mi-côte, il avait livré un engagement 
assee animé. Puis quand il vit qu'une portion des 
Espagnols restait en arrière, il fit mine de s'enfuir, 
évacua même le premier plateau, et se retira dans 
la redoute. Alars il fut chaudement poursuivi jus- 
qu'au pied de ses retranchemens : c'était ce qu^it 
désirait. La tête de la colonne épuisait ses munitions 
sans produire aucun effet sur les solides défenses 



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( 384 ) 
des Morisques ; tandis que la qoeue s'alongéait th^ 
corc sur les croupes de la montagne , les pierres 
lancëes du haut de la plate-forme écrasaient les as- 
saillansy qui grimpaient à découvert le long des 
talus ; elles ricochaient de roc en roc, et les traînards 
ne s'occupaient plus qu'à s'en garantir. L'affaire du- 
rait depuis une heure sans que le prudent capitaine 
morisque eut encore jugé à propos de faire une sor- 
tie; enfin^ un soldat espagnol ayant crié qu'il n'a- 
vait plus de poudre, et demandé qu'on lui en passât 
de main en main, cette parole devint le signal de 
la déroute. Ceux qui étaient en bas crurent tout perdu, 
et se sauvaient; la panique remonta de proche en 
proche ; elle gagna les plus avancés, qui supposèrent^ 
pour expliquer ia fuite de leurs compagnons, une 
attaque des Morisques du côté du camp; £I-Zamar 
profita du désordre; avec quarante hommes des 
mieux armés, c'est-à-dire quarante hommes armés 
de zagayes, il sauta hors de la redoute, et ce ne fut 
plus qu'une scène de carnage. Don Juan de Villa- 
roel paya de la vie son indiscipline. Gonzalo de 
Oruna, fils unique du colonel Fernando de Oruiiay 
fut tué à la vue de son père, qui arrivais amenant 
i'arrière-garde de l'armée* Don Luis Ponce d^Lédn» 
jeune homme de la plus brillante espérance, p^ 
frappé d'une pierre ; un de sqs domestiques, voilant 
sauver son cadavre, le traîna jusqu'au bord de la 
ceinture.de rochers, et le jeta dans le précipice* 
(( Mars, jaloux de gk valeur, le tua, dit le p6ète qoi 



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( :!iS5 ) 

fit son epitaphe (i)* » Don Géroninio de Padilla fut 
retiré de la mêlëe par un chrétien* son esclave, qui 
le prit au corps et se laissa rouler avec lui du haut 
en bas de la montagne ; d'autres gentilshommes de 
distinction, don Augustin Venegas, don Juan Ye- 
lasquez Ronquillo, tombèrent sous les coups des 
Morisques. Presque aucun des huit cents soldats' 
qu'avait débauchés Villaroël n'évita la punition de sa 
faute. Le marquis de Mondejar courut des risques 
en s'approchant pour recueillir leurs débris ; deux 
hallebardiers de sa garde furent blessés de coups 
d'escopette à côté de lui ; et si ce n'eût été la crainte 
de la cavalerie, Marcosel-Zamar eût poussé sou avan- 
tage plus loin; mais il préféra ne pas compromet- 
tre la victoire par un engagement en rase campagne. 
Les deux partis se séparèrent sur le soir ; chacun re- 
prit ses positions. 

Le lendemain, ii février, se donna l'assaut gé- 
néral. Pour relever le moral de ses troupes, le mar- 
quis de Mondejar ordonna de ne pas faire de quar<- 
lier, ce qui supposait de sa part la certitude d'em- 
porter le penon ; il prit d'ailleurs toutes les précau- 
tions possibles contre un échec. Trois divisions, de 
six cents hommes environ chacune, investirent d'a- 
bord la montagne, s'avançant, la première, du côté 



(i) lUàiole el sangriento Marie 
De en»idia de su valor. 

(Hita, p. II 6.) 
II. ' a5 



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( 388 ) 
vieillards ; il pensa que ce pouvait être un subterfoge, 
«t défendit que Ton bougeât avant le jour. Don Diego 
d'Argote et Cosme d'Artnenta, qu'il envoya ensuite 
^vec quatre cents arquebusiers, s'assurer de la véritë 
de ce rapport, trouvèrent en effet la redoute évacuée. 
Il n*y restait que des vieillards et un grand nombre 
de femmes qui demandaient merci ; en même temps 
il reçut avis que sa cavalerie poursuivait les fuyards. 
Comment les hommes, quelques femmes et même 
des enfans avaient-ils pu s'échapper sans être en- 
tendus? En examinant le terrain, on ne le compre- 
nait pas, mais le fait était réel. Le marquis comprit 
'encore moins comment ils n'avaient pas osé l'at- 
tendre ; la position était si forte que jamais il ne 
l'aurait emportée, lors même que, restées seules, les 
femmes eussent voulu continuer la résistance. Un suc- 
cès inespéré comme celui-là devait le rendre clément; 
la vue d'êtres inoffensifs qui demandaient pour tome 
grâce de n'être pas égorgés, toucha tout le monde, 
excepté lui. Les soldats, autrefois si acharnés, par* 
donnaient ce jouf^là; le marquis de Mondejar, jus- 
qu'alors si humain, ne voulut se Irendre ni aux sup- 
plications des uns ni aux cris d'angoisse des autres; 
en sa présence, de sang-froid, il fit tout massacrer 
psit les hallebardiers de sa garde. C'est le plus grand 
crime qui ait été commis dans cette guerre, où il s'en 
commit tant ; pas une âme ne fut épargnée. Les chro* 
niqueurs n'ont pas osé donner le chiffre des morts, 
et^l'un d'eux, pour disculper le marquis, a suppos(f 



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(389) 
que la redoute fut enlevëe de rive force ; mais il pa- 
raît avéré qu'elle fut rendue sans composition (i). 
Gironcillo s'ëchappa heureusement et gagna les Al- 
bunuclas, avec la majeure partie des gens de guerre ; 
de là il les dispersa dans toutes les directions. Mar* 
cos-el*Zamar tomba entre les mains des soldats ; il 
portait- sa fille sur ses épaules, et se reposait un 
instant quand on le prit; le comte de Tendilla, au- 
quel il fut livré, le fit périr dans des tortures atroces. 
£1-Zamar avait ouvert l'avis d'abandonner le penon 
des Guajaras. Son supplice, qu'il supporta coura- 
geusement, expia cette erreur, et l'absout du re- 
proche de lâcheté. On le tenailla d'abord avec des 
fers rouges, puis on Técartela, pitoyable vengeance, 
d'autant plus méprisable qu'on n'avait à l'accuser 
particulièrement d'aucun crime; c'était un rebelle, 
un ennemi, mais un ennemi loyal. 

(i) Voyez Marmol, t. i, p. 493^ et Mendoz^, p. iS3i 



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i/««WVV«/VVVVVVVVVVVV%VVWVWVW««^^«VI/l««^«VVWft(«««V«%«^V%IV;/%lr 



CHAHTRB XXVll. 



Par.tfiofttion du. royaume Uo Greii>4e«-^$iÉrp«fse: àl Mbèof-HiMAqtfff^. 



(Février «5Ô9.) 



La prise des Guajaras mit fin à la guerre. Con- 
duite par u» gën^ràl qtn était à sotr dëbat, mâîs 
que les traditions de sa famille avaient forme, cette 
guerre prouvait combien étaient justes les prévisions 
et les avis du marquis de Mondejar. Les Morisques, 
sans forteresses, presque sans armes, sans l'appui 
de leurs co-religionnaires d'Afrique, avaient tenu la 
campagne pendant plus d'un mois, contre deux ca- 
pitaines-gëneraux et toutes les forces dont l'Espagne 
pouvait alors disposer; ils avaient fait perdre beau- 
coup de monde, quoique le marquis, sauf aux Gua- 
jaravS, eût toujours eu le soin de les combattre selon 



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(390 
les règles que lui indiquait le gënie de leur nation, 
laissant passer la première furie de l'attaque, leur 
ménageant une retraite, les poursuivant rapidement, 
affrontant de préférence les positions rëpulées im- 
praticables à la cavalerie, et par- là augmentant à 
chaque affaire la réputation de ses armes, si bien 
qu'à la fin il n'avait qu'à se montrer pour intimider 
l'ennemi. Les succès qu'il venait d'obtenir ne dé- 
mentaient pas ses anciennes prévisions, car ils 
étaient dus à des talens que Ton ne soupçonnait 
pas chez lui. Comme il l'avait prédit, les domma- 
ges causés à TEtat étaient immenses ; chaque victoire 
avait enlevé au roi des serviteurs, des sujets, des ri- 
chesses ; tout était perte en cette occasion ; et si le 
marquis n'eût déployé une capacité inattendue, les 
affaires devaient tourner autrement qu'elles ne le 
firent. En général, les milices dont se composait 
son armée tenaient à peine pied devant les Moris-r 
ques; l'espoir du gain le^ avait amenées, elles cou- 
raient au butin avant la fin du combat, se faisaient 
tuer les mains pleines, ou disparaissaient chargées 
de dépouilles ; elles arrivaient, s'en retournaient et 
revenaient également neuves pour la guerre. Les 
gentilshommes et leurs vassaux gagnaient seuls les 
victoires, réparaient les désordres, couvraient les 
fautes des milices ; Thabileté du marquis avait con- 
sisté à se lés attacher,, à les engager au moment 
favorable, à s'en servir partout, les armes à la 
main, dans les expéditions particulières ou il f^l- 



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(39a) 
lait de Thonoeur et de la discipline, pour assurer 
la subsistance des troupes. Ce que Ton devait con- 
clure du résultat de sa campagne, c'est qu'il ëtaît le 
plus propre, le seul propre à cicatriser les plaies 
que d'autres avaient faites. En attendant que don 
Alonso de Granada Yenegas eut obtenu pour ses 
plans l'approbation du roi, il continua de les appli- 
quer, maigre les clameurs qui s'élevaient; le i4 fé- 
vrier, il quitta les Guajaras après en avoir rasé le 
fort. L'armée prit le chemin de l'Alpuxare, pendant 
qu'il allait, avec la cavalerie, visiter les places de la 
côte; il l'amena ensuite à Orgiba, où d'abord il 
s'occupa uniquement de compléter la pacification 
du pays par des moyens concilians. 

Les Morisques s'y prêtaient avec beaucoup de 
bonne volonté. Us y étaient poussés par la misère, 
par le découragement, et un grand nombre par le 
repentir; ils consentirent à tout. Une sauve-garde 
leur suffisait pour se soumettre, sauve-garde sans 
valeur, car elle stipulait qu'ils s'abandonnaient, eux 
et leurs biens, à la merci du roi ; ils rendaient là- 
dessus leurs armes, sans demander d'autres garan* 
ties que des gamisaires pour les prptéger contre 
les maraudeurs. Le bénéficier Torrijos traversa 
toute l'Alpuxare avec trois cents soldats, et sans 
la moindre difficulté, réduisit à l'obéissance les 
tahas orientales, jusqu'à la Sierra de Filabres, qui 
confine au Rio d'Almanzora. Le capitaine Alvaro 
Flores, rhonimc de confiance du marquis, parcou- 



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(393) 
jrut tous les alentours d'Orgîba sans trouver un dé- 
sordre à réprimer chez les Morisques ; mais il eut 
beaucoup de peine à empéchi^r ceux des chrétiens. 

Ândres - Ben - Âlguacil acheva la réduction de 
la taha d'Uxijar, et Miguel - Abenzaba, riche habi- 
tant de Valor, celle de la taha de Jubiles. Ces deux 
Morisques étaient des ennemis d'Aben-Hommejah. 
Grâce à leurs efforts, il n*y eut bientôt plus un seul 
village où l'autorité royale ne fut reconnue. On en 
était revenu à l'ancien état de choses ; il y avait plus 
de monfis qu'auparavant, pas beaucoup plus, cinq 
cents en tout, mais la révolte était étouffée. Les Mo- 
risques de paix, comme Ton nommait ceux qui vi- 
vaient sous le régime provisoire des sauve-gardes, 
assistaient tranquillement à la vente aux enchères 
des captifs ; ils rachetaient leurs femmes et leurs en- 
fans quand ils le pouvaient. Des mille femmes con- 
fiées aux trois alguazils d'Uxijar, quelques-unes 
étaient mortes, d'autres avaient été reprises par les 
maraudeurs ; ils composèrent pour elles au prix de 
quarante ducats par tête, et l'on en exigea soixante, 
qu'ils payèrent. Ainsi le marquis de Mondejar pou- 
vait bien écrire au roi qu'il userait à son choix de 
clémence ou de rigueur : les Morisques avaient la 
corde au cou. 

11 ne manquait au triomphe! des Espagnols que 
la capture d'Aben-Hommeyah. On dit que sa tête 
fut mise à prix, et Ton assure qu'un jeune Mo- 
risque nommé el Maoulé, périt à cause de la res- 



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(^94) 
.semblaniKe ^*il«fait ^ec lui (i). Ce qlii «$t Ger(ain« 
c'est que des embûches lui étaient tendues de ^ki- 
sîanHTS c^és, mèine par sesi propres parens. Le soi* 
telet des Alpuocares- paâs^t'les )(HMr& eaclië dans une 
gpolte de la Sierra de Berebul^ et Les aiitifs cheai qui 
osait lui accorder l'hospitalité» Miguel-Âbeaftabai 
qui le traçait arec acharnement, découvrit sa ren 
traite. Il sut qin'iJi se réfugiait qjaelqa«fois à Valor^ 
e^Altôs ^^ dans son cbâtew, soit dans les mai-- 
sfMDs- du village, mais plus souvent à Mecina de 
Bombaron, chez .Diego Lope% Aben-^Aboà^ où il se 
croyait en sûrtbs^ parée qu'Âben^Aboà n'inspirait 
aucune défiance ; ses renseignemens étant bien peis« 
il les communiqua au marquis de Mondejar. Il était 
alors déjà question dans le conseil royal d'en¥Qyer à 
Grenadedon Juan d* Autriche, et le marquis redautail 
par-dessus tout l'arrivée du prince ; en livrant Aben* 
Hommeyah^ il se débarrassait d'un ennemi et se pré- 
servait d'un maître. Il s'empressa donc de mettra à 
profit les avis d' Abenxaba. Le jpur où il les reçut, il 
fit appeler Alvaro Flores et un autre capitaine gre- 
nadin, Graspar Maldonado de Salazar, auxquelsi il 
donna six eents arquebusiers d'élite pour exécuter 
cet important conp de main, Alvaro Flores, avec 



(i) «J'écris ceci parfaitement informé, car j'ai appris la 
« vérité du fait de plusieurs Morîsques auxquels je l'aï de - 
« mandée, poar écrire celte hisloire avec la dîlîgcnce néces- 
« sairc. M (Hita, p. ^i,) 



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( 395 ) 
quatre cents hoimnes, se porta surYalôr; Maldo- 
nado) ave€ les deux cents autres, sur Mecina de 
B@<tibaron« Gmidë» par les espions d' Abenzaba, les 
deux» capitaines suivirent des chemins dëtourne's, en 
preniasfct tm^^ts les précatiHons: tiëces^ires ; les sol- 
dais' UkarchaÀenl:! en silence, eachant les mèches de 
leurs ar(}iiebuses ; mais ces prëcaotions mêmes les 
traiiirent. Â peu de distance" do Mecina, un sfeldat 
inattentif laissa tomber sa mèche sur h bassinet de 
son acqnebyse : le coup paitlîr* Mrgml-eKDalay, qui 
se tenait aux aguets dati^ la maison d'Aben-Aboè, 
saisit ce bruit et devina le reste ; il courut réveiller 
le Zaguir.Totis deux saaièravt par lafienèfre sans se 
donner le temps d'attetsdre ^en>* - Hammeyah ; ils 
se contentèrent de crier : sauvd qui pewè! Aben- 
Hommeyab dormait dans une autre pièce avec ^s 
domestiques ; son premier mouvement fut aussi de 
sauter par la fenêtre ;^^ mais quand il l'ouvrit, il vit 
que la maison était cernée. Maldonado frappait à 
la porte, menaçant de Fenfoncer. N«ilie part il n'y 
avait de cachette. Dans cette extrémité, Aben-Hom- 
meyab prit un parti audacieux ; il alla ouvrir lui- 
même, tira tranquillement le verrou, et resta der- 
rière la porte, qui battait en dedans. Les soldats, 
impatiens de fouiller la maison, se précipitèrent 
sans, faire attention à lui. Aussitôt que le dernier fut 
passé, il sortit, se coula le long des rochers qui 
bordent le village de Mecina, arriva au bas, meur- 
tri, mais sauf, et gagna la montagne avant que l'on 



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( 396 ) 
s'aperçût de son dëpart. Il ne restait plus chez Aben- 
Aboà que 4îx-$ept personnes, Morisques de paix : les 
traces du sëjour d'Aben-Homraeyah étaient éviden- 
tes, cependant Aben-Aboô nia fermement l'avoir 
reçu. Toutes les tortures ne lui arrachèrent pas un 
mot. On le traîna hors de sa maison, au pied d'an 
mûrier; on prépara une corde, il ne confessa rîen; 
on l'attacha au mûrier par les génitoires, ses talons 
touchant à peine la terre, et on le tint long -temps 
dans cette horrible position ; il restait muet. Un sol- 
dat furieux lui donna un coup de pied ; il tomba, 
ne poussa pas un cri. Le sublime eunuque n'ou- 
"vrit la bouche que pour dire : « Par Dieu ! je suis 
mort, mais le Zaguir e§t vivant! » On n'en tira plus 
rien, et on le laissa croyant qu'il allait expirer. Mal- 
donado, qui ne voulait pas avoir perdu son temps, 
passa le reste de la nuit à faire du butin. Il rentra le 
lendemain au camp avec trois mille cinq cents têtes 
de bétail et quantité de captifs que le marquis de 
Mondejar remit en liberté; quant au butin, ce n'é- 
tait pas la coutume de le rendre jamais. Celui-ci fut 
déclaré contrebande, et confisqué au profit du roi. 



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CHAPITRE XXVllI. 



Rapines des Espagnols.— Sac de Laroles.— Reprise de Imsarrection. 



(Février, mars i56g.) 



Si le conseil royal avait su prendre en ce moment 
une détermination quelconque^ la tranquillité eût 
ëtë rétablie pour toujours dans le royaume de Gre- 
nade* Les Morisques offraient de se laisser trans- 
porter où on le désirerait, et de vivre sous le régime 
qu'on leur infligerait sans demander aucune indem- 
nité. Au cas où il conviendrait de les garder dans 
le pays, ils proposaient de payer eux-mêmes leurs 
gamisaires. Leurs prétentions n'allaient qu'à garder 
la vie et la liberté. Le marquis de Mondejar insis- 
tait vivement dans ses lettres sur Futilité de conser- 
ver tant de vassaux; il représentait et faisait repré- 
senter par don Alonso de Granada Vcnegas, la né- 



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(398) 
cessitë d'une amnistie gënërale^ qui changeât en 
e'iat définitif un ëtat provisoire plein de danger» 
La justice, disait-il, aura son cours; elle atteindra 
le;^ auteurs de la révolte ; mais quel avantage trou- 
verait-on à sacrifier tout un peuple à des ressen- 
tiroens ou à des craintes chimériques P Mais le 
marquis et don Âlonso de Granada Venegas étaient 
trop intéresse's dans la question pour que leur opi- 
nion eût du poids. Us soutenaient un avis impopu- 
laire que Ton combattait par de mauvaises raisons 
plus fortes que des bonnes, car elles s'adressaieut 
aux tnauvaises passions. Leurs antagonistes répon- 
daient que les Morisques cherchaient à gagner do 
temps ; qu'ils avaient livré seulement des armes hors 
de. service, qu'ils abusaient de la complaisance du 
ndarquis pour obtenir un répit jusqu'à l'arrivée des 
renforts qu'ils atbendaieHt'de Jour en 'jour; ^qu'jl -se- 
rait impossible d'excepter de .FatmiiAtie les auteurs 
de la révolte,* aans en .exdure tlears parens, tse qm 
voulait dire pre&que tous'lesTebelles,'ora«an!S'remct- 
tre tout enquestian. quand on vottdvaitles^nmir; que 
d'ailleurs :1e roi wt pouvait honorablement pardon- 
ner les. crimes affreux qui avaient été commis contre 
les deux majestés; ils >oon€luaient à tout achever par 
la rigueur des arme s^ «tperdaievit ainei leur t^ause. 
L'-exterminatioiii de cinq .cent mille âmes ponvsôt 
plaûve aux)S€ilâat8>qui's'on chai^raient : il répugaut 
aux ministres de ia iccmseiller/Eiitre les accusateurs 
et les interoesseurS'Ie'roi restait indécis ; il incIinaTt 



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(%9> ., . 
plutôt vers les premiers, mais il n ordoiii^ait.riM* 
C était ce ifn pouvait arriver de pliis fâcheux pppr 
le'inarqtiis de Mondejar. Son autorité sur les troupes, 
sa considératvon auprès des Morisques diminuaient 
chaque jour. Des sauve-gardes, signées 4e lui, per- 
daient natorellement dé leur force, Jorsqû'on voyait 
qu^il aurait eu le temps de les f^re coi;ifirmer,;.>et 
qu'elles ne l'étaieitt- point; les soldats s'habituèrent 
à n*en pas tenir compte, les Morisques à ne plus se 
croire engagés par elles, puisqu'elles ne les proté<- 
géaient plu^ Un premier exc&, impuni en amena 
d'auires. Les batteurs d'estrade sprtaient par bande 
de quinze à yingt, prenaient dans les villages ce qui 
létait à leur convenance, pourcha^aient les Moris- 
ques, les capturaient et allaient les vendre à Gre- 
nade, où ils trouvaient des officiers de justice qui 
sanctionnaient ces ventes, quand leur devoir eût été 
-d'arrêter les déserteurs. Le aftérme scandale était 
donxié partout ; on parlait tou joints 'de guerre, on ne 
s'occupcût que de pilbge. L'espoir du butin faisait 
4ïesser 4es disputes des ^dhefs, ^le butin les renouve- 
lait. Dan Francisco de Cordoha et don Garcia de 
Villaroël avaient «failli en venir aux mains, à propos 
de celui qui avait été fait à Inox; oes querelles olu- 
ment encore; elles s'eaveninaèvcnt au point que 
^on Francisco résigna son lilve de commandant oh 
àe capitoine-^géneral d'Afaraeria. Cette ville fut mise 
idirectenient:soiis les >o]?dres .du marquis deilos Ye- 
4ez ; mais don Gapcia <de Viilaroël y resta comme 



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( 4oo ) 
gouverneur, et il faisait à toute heure, avec son frèrr 
don Chrîstoval de Benavîdes, capitaine de trois 
cents volontaires, des sorties qui ne laissaient rien 
à glaner derrière lui. Quant à l'entrëe d'un village 
il rencontrait les gamisaires, il leur disait qu'il ne 
les connaissait pas ; pour les sauve-gardes, elles ne 
l'arrêtaient pas davantage ; il prétendait qu'elles n'a- 
vaient pas de valeur, parce que le marquis de los 
Vêlez ne les avait pas signées. Le marquis de los 
Vêlez laissait faire, ne désirant que le retour des 
hostilités ; cela y conduisait tout droit. An lieu de 
quelques monfis qui suivaient sa fortune parce 
qu'ils ne pouvaient pas en tenter une autre, Aben- 
Hommeyah eut en peu de temps autour de lui des 
milliers de partisans, décidés cette fois à ne plus se 
rendre. Il les consolait, les animait par la perspec- 
tive des secours du Grand-Turc ; mais il se gardait 
bien de les compromettre dans des actions impru- 
dentes; il les tenait dispersés, et personne ne se 
doutait qu'il disposât déjà de pareilles forces. 

Tout le monde prit à tâche de lui envoyer des 
adhérens. Le comte de Tcndilla, qui avait en ce 
genre tant de fautes à se reprocher, en commit une 
nouvelle plus impardonnable que les autres. Un cer- 
tain Bemardino de Villalta tenait garnison, avec une 
compagnie d^nfanterie, à la Peza, forteresse située 
sur le versant septentrional de la Sierra-Nevada, 
entre Grenade et Guadix ; il n'avait par conséquent 
rien à faire dans l'Alpuxare, son unique mission 



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( 4o. ) 

^tant de inaiDtenir la tranquillité dans un canton 
fort éloigné du théâtre de la guerre; cet officier^ 
désappointé de voir la paix s'établir sans qu'il eut 
fait sa main, persuada au comte qu'il s'emparerait 
d'Âben-Hammeyali, si l'on mettait à sa disposition 
quelque monde ; il s'agissait d'embuscades à tendre : 
des Morisques lui avaient promis d'y faire tomber 
leur roi. Pour tendre une embuscade à un proscrit 
fugitif, il suffisait sans doute d'une escouade; le 
comte envoya trois compagnies d'infanterie et vingt 
chevaux. Cela donna à penser qu'il était secrètement 
d'accord avec Viilalta pour entreprendre toute autre 
chose. Les trois compagnies partirent le 28 février 
d'Âlcudia, village de la banlieue de Guadix, franchi- 
rent pendant la nuit la Sierra -Nevada au col de la 
Ravaha, et tombèrent à l'improviste sur un village 
de la taha d'Uxijar, nommé Laroles, o\x se trouvaient 
rassemblées les populations des environs ; dans le 
nombre, il y avait peut-être quelques monfis, c'est 
même probable, mais on ne put le savoir, parce 
que Bernardino de Viilalta ne fit point de perquisi- 
tion ; ses soldats passèrent au fil de l'épée tous les 
hommes qu'ils rencontrèrent ; la surprise ne laissa 
d'ailleurs à personne le temps de se mettre en dé- 
fense. Après avoir saccagé Laroles à leur aise, les 
Espagnols mirent le feu aux maisons, et se retirèrent, 
le 2 mars, chargés de butin, encombrés de femmes 
et de troupeaux ()ui retardaient leur marche, pous- 
sant tout cela devant eux, et se dépêchant de rega- 
11. *6 



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( 402 ) 

gner le col de la Ravaha; mais ils furent atteients sur 
la cime de la Sierra-Neirada, par une bande des 
inémes hommes qui, la veille^ avaient pris la fuite 
devant eux. Aussi loin que la vue pouvait s'étendre, 
on apercevait les montagnes couvertes .de Moris- 
ques ; des feux allumes sur les pilons appelaient aux 
armes les habitans de la contrée ; ces multitudes ac- 
couraient de toute leur vitesse pour couper la re* 
traite à Yillalta, qui ne leur échappa qu'à grand' 
peine. Cependant il passa le col avec une perte de 
de dix-huit hommes, ayant lui-même failli rester 
entre les mains de l'ennemi. Les Morisques ne le 
poursuivirent pas plus loin, de peur d'avoir affaire 
à la garnison de la Galahorra, qui était à portée de 
le secourir; ils rentrèrent dans rAIpuxare, et tous 
allèrent supplier Aben-Hommeyah de les recevoir 
sous sa protection. Un pareil excès méritait une pu- 
nition ; d'abord le marquis de Mondejar fit mettre 
en prison Bernardino de Yillalta ; il se contenta en- 
suite de la mauvaise excuse que donna ce capitaine, 
excuse banale. Villalta prétendit avoir trouvé des 
gens de guerre à Laroles; la-dessus on le relâcha. 
Que ne lui demandait-on, non pas ce qu'il avait fait 
s Laroles, mais ce qu'il allait y faire? Probablement 
le comte de Tendilla aurait été compromis par sa 
réponse, puisque la question ne fut point posée. Les 
pri^nnières furent vendues au compte du roi. Leurs 
pè*es, leurs frèi*es, leurs maris, qui la veille vivaient 
pacifiquement, se confiant à la sauve-garde du mar- 



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( 4o3 ) 

quis de Mondejar, devinrent si impatiens de recom-* 
mencer la guerre ^ qn'Aben-Hommeyah eut à les re- 
tenir. Il méditait Un grand ioup pour lequel il lui 
fallait du temps et de la prudence : ce n'ëtait rien 
moins que de s'emparer de Grenade^ 



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\^%«<%VM%V««V«%%VVWWMr »,'VV\,'% 



CHAPITRE XXDL 



MasMcre des prùonnifii moris<i«eft à Grenade.— Affaires de MalTiiar,<ke 
Pechlnai de Bayarca, de Toron et de Yalor.— Explosion de la guerre. 



(Da 17 mars au 5 avril iSSqJ) 



Cette seconde conspiration des Morîsques de TÂl* 
baycin fut ëventëe, comme la première, ayant qu'elle 
n'aboutit aux effets ; elle n'a même jamais e'té connue 
que par des on dit. Aben-Hommeyah devait arriver de 
nuit par la vaille duDarro, et annoncer sa présence aa 
moyen de feux allumes sur les croupes de la Sierra- 
Nevada; les feux de TAlbaycin lui auraient rëponda: 
à ce signal» on aurait commence par forcer la prison 
où étaient renfermes, avec cent cinquante autres Mo- 
risques , don Antonio et don Francisco de Yaiofi 
père et frère du roitelet. Celait du moins le bruit 



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( 4o5 ) 
qui courait à Grenade ; il tenait en ararœe lès chrë"- 
tiens: (es rondes se faisaient, en conséquence, avec 
plus de vigilance que par le pass^. On s'entretenait 
de cela dans le corps-de-garde de la chancellerie un 
soir, le 17 de mars, lorsque don Geronimo de Pa- 
dilk vint prévenir à voix basse le président que les 
signaux convenus se faisaient. Un instant après, don 
Juan de Mendoza Sarmiento envoya le même avis 
par un alguaciî, qui n'y mit pas tant de mystère ; tout 
le monde l'entendit et s'en ëmut : le président parut 
contrarié de son indiscrétion. Comme forcé d'agir, 
il donna l'ordre de mettre les troupes sur pied à la 
prison de la chancellerie, pour recommander à Tal- 
caïde de veiller soigneusement, surtout de s'assurer 
si don Antonio de Yalor et son fils étaient gardés à 
vue comme d'habitude. L'alcaïde s'inquiéta si fort 
de sa responsabilité , que non seulement il pria de 
ses amis de lui tenir compagnie cette nuit, mais en- 
core il se procura des armes qu'il distribua aux pri- 
.sonniers chrétiens, singuliers auxiliaires pour un 
geôlier. Il était alors onze heures du soir, heure à 
laquelle commence la seconde veille ou le second 
quart, en termes militaires ; et il arriva que la senti- 
nelle placée à la tour de la Campana, dans FAlham- 
bra, au lieu de sonner à l'heure ^ste trois coups par 
intervalles, ainsi que cela se pratiquait toujours, les 
sonna vivement un peu plus tard : l'instant, la ma- 
nière firent prendre cette sonnerie pour le tocsin. 
Toute la ville fut aussitôt en rumeur ; les chrétiens 



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( 4o6 ) 
de la prisoa entendirent le bruit du defaprs, et ne 
demandèrent pas d'autre »igaaX : leur alcaïde en 
tétCf ils se ruèrent sur les Mori^^iiieç ; inais ils trou- 
vèrent une résistance in^^ttendue* jÇeux-ci, du food 
de leurs cachots, se défendirent avec le^ pierres 
qu ils arraclt^ie^t aux mprailles, avec le^ verroWi les 
grilles, les chaises, tout c^ qui leujr ireoait sous la 
main. Le combat dura deux heuresi ^ns que le cor- 
régidor se doutât de ce qui se passait, quoique sa 
chambre fût située immédiatement au-dessus 4? ^ 
prison. Cependant, le peupla s'était ra$^eipE|b)^;le 
poste de la chancellerie prit les armes ; peuple et 
soldats envahirezU le^ cachots, l^es Morisques» ac- 
cablés sous le nombre, ne disputaient p^s leur viç 
dans Tespoir de la sauver , ils ne luttaient que po\ir 
éviter les tortv^res : c^te idée lew i^t faire des pro- 
diges. Après avoir soutenu un siège de s^ept heures, 
quand ils se virept à rextréwté, ils mirept le feu à 
la prison, et sautèrent au milieu de^ flammes; on 
éteignit l'incendie dans leur ^ng : tous périrent, 4 
ce n'est don Antonio et dp^ Ç'rancisco de V?Jor, 
que les gs^rdes pi'otégèrent. l^ei^-s dépouilles ^ntt 
cfairent Talcaïde ; le fisc ^'empaira d^ leurs hif^^ 
immeubles , en vertu d'u^e j^enti^nce judiciaire qui 
mit à néapt les instances de ^urs veuves pour être 
envoyées en possession de leurs dots. Aucun histo- 
rien ne rapporte Içs motifs de la sei^tence : un seiJ 
les laisse deviner. « Parmi les prisonniers, dit-il i 
quelques-uns seulement étaient coupables de faifi 



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( 4o7 ) 
tous rëtaient d'intention (i). » La conclusion d<* ce^ 
raisonnement n'est pas difEcile à tirer : des juges 
dësintëressës ne l'auraient pas admise : des magis* 
trats chargés à la fois des affaires de la justice et de 
celles du gouvernement, comme Tauditeur de la 
chancellerie de Grenade , devaient la trouTcr d'au'^ 
tant meilleure qu'elle ëtait arbitraire : elle apprenait 
aux Morisques de l'AJbaycin ce qu'il en coûte pour 
conspirer. Bien des personnes supposèrent que 
toute l'affaire avait ëtë concertée d'avance par don 
Pedro de Deza; et si l'on rapprocha les circons-- 
tances, on verra que leur supposition se peut soûle* 
nir. Tant d'accidens, tous nécessaires pour produire 
un effet, se succèdent rarement aussi h propos : le 
président ne se disculpa jamais très--bien de les avoir 
combinés ; mais onite lui en fit pas un grand crime. 
Dans l'esprit du temps, le besoin et le succès justi- 
fiaient assez de telles manoeuvres. Le succès fut com^ 
plet; il rompit toute intelligence entre Aben-Hom* 
meyah et les Grenadins. 

Une série de désordres considérables que les 
chrétiens commirent dans F Alpuxare, vers la même 
époque, avança beaucoup le moment, si impatiem* 
ment attendu par les uns et les autres , d'une non-- 
Telle explosion de la guerre. Le comte de Tcndilla 
persistait à vouloir entrer en campagne de son côté; 
l'audience et le conseil municipal l'en empêchèrent,. 

(i) Mendoza, p. i8i. 



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( 4^-8 ) 

relardant ainsi l'insurrection du district sur lequel 
il comptait se porter, la Sierra de Bentomiz ; mais 
les fermens en étaient jetës par don Diego Ramirez 
de Haro, alcaïde de Salobreûa, et ils devaient lever 
un jour. Les Morisques de la Sierra de Bentomiz 
montraient les dispositions les plus pacifiques ; ceux 
du canton de Salobreiia sVtaîent tous soumis de- 
puis Taffaire des Guajaras; ils cultivaient leurs 
champs comme s'ils eussent ëtë sûrs de récolter 
pour eux ; tant que don Diego Ramirez ne fit que 
les harceler, ils ne se plaignirent pas. Un jour, ils 
étaient en grand nombre à Mulvizar, occupés à cou- 
per des cannes à sucre, les uns sur leurs propriétés, 
les autres pour le compte des propriétaires; il y 
avait donc des habitans du village et des étrangers 
payés à la journée : don Diego arriva; il venait avec 
intention, car il avait amené des soldats des galères, 
que lui avait prêtés don Sancho de Leyva, général 
de la flotte ; mais il prétendit qu'il venait par ha- 
sard, et que, trouvant là des gens de guerre, il n'a- 
vait pas à ménager les autres : il captura toute la 
population, dévasta les champs, pilla les maisons, 
et s'en tevint partager son butin avec don Sancho 
de Leyva ; le lendemain, tout le district était en ar- 
mes. A Bayarca, deux cent cinquante soldats , que 
le bénificier Torrijos ramenait de la Sierra de Pila- 
bres, voulurent faire la même chose ; mais les Mo- 
risques se défendirent, et ils les mirent en pièces 
jusqu'au dernier. Pareille aventure ;^rriva oux niarau- 



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(4o9 ) 
deors du marquis de lo» Yelez; une compagnie tout 
entière fut détruite à Pechina, village de la banlieue 
d'Âlmeria. Cent hommes de la garnison d'Adra fu- 
rent aussi maltraités à Murtas et Turon. Diego 
Gasca, leur capitaine ^ étant allé k Turon pour en 
demander satisfaction, un Morisque lui mit son cou- 
teau dans le ventre. Les soldats vengèrent sa mort 
cruellement ; ils lâchèrent leur butin, tombèrent sur 
les habitans du village , tuèrent tous les hommes , 
lièrent les femmes, les chargèrent de leurs effets 
précieux, et incendièrent les maisons avant de par- 
tir. Tous ces excès, soit que les Morisques s'en^ fis- 
sent justice , soit qu'ils en restassent victimes , les 
poussaient vers Aben-Hommeyah. Ils se renou- 
velaient si fréquemment, que le marquis de Mon- 
dejar ne pensait plus à les punir. D'ailleurs, il n'é- 
tait plus commandant que de nom ; son remplaçant 
était près de se mettre en route. En attendant que 
ce remplaçant arrivât , le roi avait ordonné au mar- 
quis de ne rien innover, et de se tenir strictement 
sur la défensive. Aben-Hommeyah restait ainsi 
maître de la campagne , recueillant et organisant à 
son aise les mécontens que ses ennemis recrutaient 
pour lui, avec leurs procédés de brigands. 

Malgré les ordres positifs du roi , le marquis de 
Mondejar ne résista pas à la.tentation de s'emparer 
d' Aben-Hommeyah, Sur un nouvel avis de Miguel 
Aben-Zaba, il fit partir deux adalids^ Geronimo de 
Tapia et Andres Camacho, avec quarante hommes 



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(4«o) 

d'ëlite y qu'il envoya le 25 mars à Valor, où devait 
se célëbrer dans le château la noce d'un certain Do*- 
ley, Morisque de paix; Aben-Hommeyah avait pro- 
mis de s'y rendre. Les adalids arrivèrent de nuit, 
et parcoururent le château sans y rencontrer per- 
sonne; mais, comme ils s'en revenaient, ils enten- 
dirent des bruits de fête retentir k Valor4e-Bas, ptiis 
ils virent un homme qui sortait du village, avec des 
bestiaux charges, s'avancer de leur côte, bien loin 
de se douter qu'il allait tomber dans une embuscade : 
ils l'attendirent. Le Morisque, sous les canons de 
leurs arquebuses , confessa qu' Âben - Hommeyah 
était chez Doley. «Vous l'y trouverez, dit-il , bien 
accompagné de monfis et de gandouls. » En effet, 
parmi les divers sons qui venaient de cette n»aison, 
se distinguait le bruit des cordes d'arbalètes ; on y 
dansait la zambra , ce divertissement guerrier pros- 
crit par la pragmatique royale. Camacho et Tapia ne 
se sentirent pas* de force à troubler la fête; ils re- 
tournèrent avec leur prisonnier à Orgiba, aussi se- 
crètement qu'ils étaient venus. Leur rapport décida 
Je marquis à les renvoyer; ils repartirent le 3o mars, 
cette fois pour servir de guides à deux capitaines, 
Alvaro Flores et Antonio d' Avilâ , chacun desquels 
emmenait sa compagnie. D'autres soldats se joigni- 
rent à eux, jusqu'au nombre de huit à neuf cents; 
les uns n'emportant que leur épée , les autres gar- 
nissant leur bourse pour acheter le butin à bon 
compte. Cependant, le marquis avait donné l'ordre 



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(4î« ) 

par écrit de «"abstenir de pillage ; mai» Antonio d'A- 
vila, que sa mauvaise étoile entraînait, dit, en rece* 
vant cet ordre de la main d'un écuyer : « Si Ton s'en 
écarte, on rejetera la faute sur les soldats. » Afin de 
dérouter la surveillance des Morisques, les adalids 
conduisirent leur colonne le long de la mer, la pro- 
menant de çà et de \k pendant trois jours. Ils recueil^ 
Ijrent sur le chemin quatre-vingt-dix maraudeurs des 
^|arfîi$p^s d' Adra et de Motrll ; en sorte qu'ils étaient 
plus de mille qi^and le 2 avril, au milieu de la nuit, 
ils arrivèrent à Valor. Alvaro Flores et Geronimo de 
Tapia montèrent par un ravin qui menait à Yalor- 
1^-Haut ; Antonio d' Avila et Camacho investirent en 
rj^éu^e temps le village par le bas. La lune éclairait 
les mouveniens des Espagnols , et les Morisques , 
cette nuit -là, faisaient bonne garde; aussi a-4-on 
cru qu'ils étaient prévenus. Ils avaient un poste en 
^vai^t des maisons, d'où ils découvrirent d'abord la 
troupe d'Alvaro Flores; Geronimo de Tapia l'aper- 
çut t et s'y rendit pour le rassurer. Il y rencontra 
Miguel Aben-Zaba, qui lui dit en l'embrassant: «Je 
sais ce que vou$ venez faire ; arrêtez votre monde , 
et lai;àseï>mpi parler au capitaine. » Aben*Zaha n'a- 
vail^ pas fait vingt pas dans le ravin , qu'une balle 
retendit raide mort ; ceux qui Taccompagnai^t pri- 
rent la fm^. Jj'alarme se répandit ; les chrétiens de 
la b^nde d'Antonio d'Avila, craignant de voir leur 
proie lew échapper, crièrent aux anniss; ils enfon- 
cèrent le poste des Morisques , et entrèrent dans le 



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(4.2) 

village péle-raêie avec eux. Alvaro Flores ne put re- 
tenir les siens ; le pillage commença , et toutes les 
maisons furent saccagëes tant que la nuit dura, sans 
que Ton renconlrât un seul homme pour s'y oppo*- 
ser. Les femmes se laissaient prendre, charger, met- 
tre en troupeau ; on en rassembla douze cents dans 
IVglise. Vers le matin , quand les chrétiens se dis- 
posaient à partir, ils virent toutes les montagnes il- 
luminées. Les adalidfi conseillèrent alors de se met- 
tre promptement en sûreté', et de ne pas s'encom- 
brer de butin. Alvaro Flores était de cet avis : huit 
lieues qu'il y avait à faire dans un pays dangereux, 
pour regagner Orgiba, l'effrayaient; mais Antonio 
d'Avila répondit qu'il se chargerait de traverser l'A- 
frique entière avec sa prise, escortée comme elle 
l'était : les soldats lui donnèrent raison. Au point 
du jour, on se mit en route : Alvaro Flores faisait 
l'avaiit-garde , les douze cents captives marchaient 
ensuite entre deux haies d'arquebusiers ; Antonio 
d'Avila resta derrière avec deux cent cinquante hom- 
mes. Il eut bientôt sur les bras cinq cents Morisques 
que conduisait Bernardino Aben-Zaba; Esteban-el- 
Partal parut en même temps sur ses flancs ; Aben- 
Hommeyah se tenait sur les hauteurs, et d'autres 
bandes gagnaient les crêtes d'un défilé dans lequel 
allait s'engager l'avant -garde. Aben-Zaba ne fit 
d'abord que parlementer, et disait : «Si tout n'est 
arrivé que par accident, rendez les femmes, on n'en 
parlera pas. Nous prenons Dieu h témoin que nous 



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( 4i3 ) 

désirons la paix. » A ces offres, Antonio d'Avilatë' 
pondit par des injures. En ce moment, le convoi 
donna dans une embuscade de deux cents hommes 
qui mit Tescorte en dëroute> Esteban-el-Partal et 
Aben-Zaba profitèrent de la surprise. Le second 
avait dëjà rompu les rangs de Tarrière-garde pendant 
qu'il parlementait; EUPartal fit une charge vigou- 
reuse, jeta par terre du premier coup trente soldats, 
tua Antonio d'Avila, entra au milieu du bataillon et 
le dispersa : ce fut Taffaire d'une minute. Les fuyards, 
poursuivis à outrance, portèrent à Tavant -garde le 
désordre ; personne ne pensait plus à combattre , 
mais à sauver le butin dont il ëtait charge ; les pre- 
miers se pressaient de passer le défile , laissant les 
autres aux prises avec des flots d'ennemis : enfin, la 
colonne d'avant-garde s^alongea tellement, que nulle 
part il n'y avait plus de deux soldats ensemble. A la 
lueur àes feux, les Morisques étaient accourus de 
tous les côtés; il eu sortait de chaque buisson, il eu 
surgissait sur chaque rocher; devant, derrière, à 
droite, à gauche, les chrétiens en apercevaient des 
troupes prêtes à leur barrer la retraite. Des mille 
soldats qui avaient pillé Valor, quarante seulement 
se sauvèrent ; cinquante essayèrent de se défendre 
dans une église, et ils y furent brûlés vivans ; le mas- 
sacre dura quatre heures. Alvaro Flores avait jeté ses 
armes et ses habits; il s'enfuyait, avec Camacho, 
par des sentiers de chevriers , courant à perdre ha- 
leine ; la fatigue le força de s'arrêter, Camacho l'a- 



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(4'4) 

bandonDa : il périt conitne ava^r p^ri àah Alonsô 
d'Aguilar, appuyé contre un rocher, eùtoaré de ca- 
davres, frappé de tant de coups qu'il n'était plus re- 
Gonnaissable. Sa fin mérite qu'on la déplore : capi- 
taine brave, habile, humain, il porta la peine des 
fautes qu'il n'avait pas commises. Si les Moris<}tii»s 
eussent pu réfléchir, ils l'auraient épargné. Lé len- 
demain, ils envoyèrent à Orgiba un messager, par 
lequel le marquis de Mondejar apprit la destruction 
de ses soldats. Ce messager fit, de la part des Mo- 
risques , l'offre de rendre les armes prises dur le 
champ de bataille, et protesta de leur innocence. 
Quoiqu'il leur fût impossible de la prouver, le mar- 
quis connaissait assez le caractère des Espagnols 
pour y croire sans preuves ; il admit les excusés : 
aussi bien n'avait - il alors rien de mieux à faire; Il 
aurait fallu mettre en mouvement toute l'armée pour 
cKâtier les habitans de Yalor ; on préféra dissimuler 
avec eux. De ce jour, Aben - Hommeyah s*instftlla 
dans son château, d'où il data l'ordre d'une nou- 
velle prise d'armes. 



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CHAPITRE XXX. 



Formation d*un conseil de guerre et d'Etat à Grenade, sous la prési- 
dence de don Juan d'Autriche. — Premières opérations du conseil. 



(Du 5 avril au 3 mai i56g.) 



Le désastre de Valor n'ajouta rien à la disgrâce 
du marquis de Mondejar, qui ëtait dëjà complète; 
il lui attira seulement des réprimandes et rinjonc- 
tion de ne rien entreprendre, sous aucun prétexte, 
jusqu'à rarrîvëe de don Juan d'Autriche. Déjà, par 
une lettre en date du 17 mars, le roi avait prévenu 
le marquis de son intention d'envoyer à Grenade le 
jeune prince, son frère naturel ^ pour qu'il prît la 
direction des affaires de guerre et d'Etat ; il lui no- 
tifia une seconde fois sa résolution en lui offrant» 
pour ce qui le concernait, le choix entre deux par- 
tis : assister au conseil de don Juan, ou conserver 



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C 4»6 ) 

en sous-ordre le commandement actif dans TÂl- 
puxare. En d'autres termes, il lui laissait le titre de 
sa charge, mais il lui en retirait Texercice. Le mar- 
quis n'hésita pas ; instruit par Texpërience, il choisit 
sagement le poste qui entraînait la moindre respon* 
sabililé. Ses instructions portaient que dans ce cas 
il remettrait à don Juan de Mendoza Sarmiento le 
gouvernement d'Orgiba, où il laisserait une garni- 
son de deux mille trois cents hommes, et rentrerait' 
immédiatement à Grenade avec le reste de l'armée ; 
quelque fâcheuses que ces instructions fussent, il 
les suivit à la lettre. Le 8 avril, toutes les troupes 
disséminées en cantonnement l'ayant rejoint à Or- 
giba, il opéra sa retraite sous les huées des popu- 
lations qui la veille encore sollicitaient leur pardon. 
Pour la sécurité des convois, il fît occuper le pont 
de Tablate et le fort de Padul dans le Val-de-Lecrin ; 
rien de plus. Tout le reste du pays retomba au pou- 
voir des insurgés. En un jour les choses avaient 
complètement changé de face; de proscrit, Aben- 
Hommeyah redevenait roi. Il punit de mort les prin- 
cipaux alguazils qui avaient prêché la soumission, 
et pas un murmure ne s'éleva contre ces exécutions ; 
partout les ordres pour la prise d'armes reçurent 
leur entier effet; les garnisons chrétiennes d'Or- 
giba, d'Almunecar, de Salobrena, de Motril, d'Âdra 
et d'Almeria se retrouvèrent étroitement bloquées, 
lorsqu'elles pensaient encore à faire leurs sorties 
habituelles. Celle de Castil-de-Ferro, surprise par 



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( 4i7 ) 
trahison, fut toute entière passée au fil de Tëpëe, & 
l'exception d*un certain Machin , surnommé le JBof^ 
ffie, qui avait introduit les Morisques dans la cita- 
delle. Quoique le port de CastiUde-Fjerro ne soit 
pas très-grand et ne puisse pas recevoir des galè- 
res, sa possession répondait au plus urgent besoin 
d' Aben-Homraeyah ; elle lui donnait le moyen de 
communiquer librement avec l'Afrique. Son premier 
soin fut d'envoyer par cette voie des messagers au 
pacha d'Alger, Aluch-Ali, et d'autres au schériff de 
Fez ; ils devaient faire sonner bien haut les avanta- 
ges obtenus comme par miracle, afin d'engager si- 
non les princes, du moins les peuples à secourir 
leurs frères d'Andalousie. 

C'était le cardinal don Diego d'Espinosa qui avait 
décidé renvoi de don Juan d* Autriche à Grenade. 
U lui avait des obligations considérables, car don 
Juan, confident du prince des Asturies, don Car- 
los, qui cherchait à renverser le cardinal, s'était fait 
des secrets de son neveu, en les révélant, un ins- 
trument pour commencer sa fortune. Le grade de 
capitaine-général de la mer ne lui paraissait pas suf- 
fisamment récompenser un tel service; il exigeait 
impérieusement qu'on lui ouvrît la carrière des ar- 
mes, et don Diego d'Espinosa, dont la faveur chan- 
celait dès-lors, comprenait la nécessité de se créer 
des appuis. Il triompha de la jalousie clairvoyante 
du roi, des scrupules du conseil royal ; mais la jeu'i» 
nesse du prince ne permettant pas de le laisser sanâ 

n. 27 



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(4i8) 
guides, on arrêta qae son autorité serait limitée par 
celle d'un conseil qui, pour les affaires majeures, 
référerait la décision au conseil royal ; on ne s'aper-^ 
çut pas qu'il n'aurait ainsi le pouvoir de rien faire, 
en ayant celui de tout empêcher. I^es petits esprits 
pèchent toujours par excès de précaution, et les pe- 
tits esprits gouvernaient alors l'Espagne ; leurs en- 
trave.s devaient plus tard blesser don Juan d'une fa- 
çon bien dangereuse pour lui et pour l'Etat. Les 
conseillers qu'on lui adjoignit furent don Luis Qui- 
xada, son majordome, autrefois celui de l'empereur, 
homme d'expérience, mais d'un génie étroit; don 
Gonzalo Femandez de Cordova, duc de Sesa, héri- 
tier des titres et en partie des talens du grand ea-^ 
pitaine ; don Luis de Requesens et Zuniga, grand- 
commandeur de Saint - Jacques en Castille; l'ar- 
chevêque de Grenade, don Pedro de Deza, et le 
marquis de Mondejar, qui ne comptait parmi eux 
pas un ami. Don Pedro de Deza, favori du premier 
ministre, était d'avance le raaitre de ce conseil; il 
n'y eut plus de rivaux quand on eut, dans les pre- 
miers jours de mai, renforcé son parti d'un sou- 
ple courtisan, don Diego Virviesca de Munatones, 
auditeur du conseil royal, l'un des juges de don 
Carlos. 

Le graiod-commandeur remplissait alors l'office 
de lieutf^ant de don Juan, comme capitaine gâié- 
rai de la mer, et celui d'ambassadeur à Rome. Il 
reçut Tordre d'embarquer sur les vingt-quatre galè<- 



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(4i9) 
res de sa flotte le régiment d'infanterie de Naples; 
et de faire* voile pour les côtes de Grenade. En ce 
moment, lorsque le but des arméniens gigantesques 
du sultan Sélim n'était pas encore connu^ il était 
impossible de dégarnir davantage Tltalie. De nou- 
velles sommations furent faites aux villes et aux sei- 
gneurs d'Andalousie pour envoyer sans retard leurs 
conlingens ou pour les renouveler. Les trésoriers 
royaux eurent commission d'assurer la solde et l'en- 
tretien des troupes. On mit un grand éclat à ces 
préparatifs ; le roi, voulant les presser lui-même, alla 
s'établir à Cordoue. Sa présence, l'idée de «ervir 
sous les yeux d'un prince, chose à laquelle on n'était 
plus accoutumé, stimulèrent le zèle des plus indo- 
lens. De simples gentilshommes formèrent à leurs 
frais des compagnies de deux et trois cents hom- 
mes. Dès ses premiers pas dans le royaume de Gre- 
nade, don Juan vit venir au-devant de lui de brillant 
escadrons qui exécutèrent des manœuvres de parade 
avec une adresse merveilleuse ; d'autres étaient éche- 
lonnés sur toute sa route. Quand il arriva auprès de 
Ja porte d'Elvire, dix mille hommes d'infanterie, 
rangés en bataille, le saluèrent d'un feu de file. 

On dît que, pendant cette salve, la physionomie 
du jeune prince annonçait toutes ses espérances. 
Entouré des grands -dignitaires du royaume, du 
clergé, des magistrats, d'une brillante noblesse, il 
ne voyait que l'armée ; il ne pouvait en détacher ses 
regards, et les soldats ne se rassasiaient pas de l'ad* 



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(4^0) 

mirer. Ses traits rappelaient Charles-Quinl aux vieax 
compagnons d'armes de l'empereur. Il parcourait les 
rangs , répondant aux acclamations d'enthousiasme 
d*un air modeste qui enchanta, quand tout-à-coup il 
fut arrêté par un cortège de femmes en deuil : « Jus- 
tice! seigneur, lui cria Tune d'elles, tandis que les 
autres poussaient des sanglots dëchirans ; les veuves 
et les orphelins vous demandent justice! Nous avons 
vu égorger par les hérétiques nos pères et nos ma- 
ris ; mais nous n'avons pas éprouvé autant de dou- 
leur à les voir mourir qu'à voir épargner leurs bour- 
reaux. » Cette scène, savamment arrangée, fit son 
effet. Don Juan répondit aux suppliantes un mot si- 
gnificatif : « Prenez patience! « Le président devait 
compter que les voies de rigueur, celles qu'il préco- 
nisait, seraient adoptées dans le conseil. C'était d'ail- 
leurs pour lui une journée de triomphe; le prince 
l'avait mis à sa droite et l'archevêque à sa gauche : 
don Juan ne descendit ni à l' Alhambra ni à l'arche- 
vêché, comme c'eût été dans l'ordre, mais au palais 
de la chancellerie. Le marquis de Mondejar était allé 
le saluer à Isnalloz : il ne parut point à la cérémonie 
de l'entrée, pendant laquelle son fils, le comte de 
Tendilla, le remplaça. Ainsi sa disgrâce était décla- 
rée. 

Le premier conseil se tint le 22 avril, après une 
grande revue qui diminua l'ardeur de don Juan. On 
n'avait fait tant de bruit des préparatifs de guerre 
qu'afin de tromper sur leur importance les Moris- 



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(4^1 ) 

ques et surtout les Turcs ; de même qu'en nommant 
pour gënéralissime le frère du roi, on n'avait pense 
qu'à donner de la réputation à l'entreprise : les ef- 
fets ne répondaient pas au bruit. Don Juan vit beau- 
coup de soldats, mais il s'aperçut qu'il n'avait pas 
une armëe ; organisation, vivres, munitions, argent» 
tout manquait. Lorsqu'il voulut dans le conseil en- 
tamer la discussion des affaires militaires, le prësi- 
dent réclama la priorité pour les affaires politiques. 
Don Pedro de Deza occupa plusieurs séances en- 
tières d'un projet d'expulsion des Morisques de l'Al- 
baycin, sur lequel il y eut divergence d'opinions; 
l'impossibilité de tomber d'accord sur ce sujet fit 
revenir aux affaires militaires. On débattit des plans 
de campagne sans en arrêter un, et il y aurait eu 
encore plus de temps perdu, si le conseil suprême 
de guerre ne s'était chargé de tout régler. Il décida 
que le naarquis de los Vêlez entrerait seul dans l' Al- 
puxare; qu'il manœuvrerait de façon à rabattre les 
Morisques sur Orgiba, oii j^les attendrait de pied 
ferme don Juan de Mendoza Sarmiento ; que l'ar- 
mée de Grenade servirait simplement de réserve, 
'tiendrait au complet les garnisons des places fortes, 
dont on ferait un cordon autour du pays insurgé, et 
fournirait des escortes pour les convois. Don Juan 
d'Autriche conservait la direction générale des opé- 
rations ; il était enjoint au marquis de ios Vêlez de 
correspondre exactement avec lui ; à son tour, don 
Juan ordonna au marquis d'attendre ses ordres pré-^ 



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(422 ) 

çis avant d'entrer en campagne. II ne Youlait lin 
laisser prendre rofîensîve qu'après avoir reçu les 
renforts que le grand - commandeur amenait^ lors- 
que les forJÎficatîons d'Orgiba seraient en état de 
résister à un siëge, et l'arme'e de Grenade réorganv* 
sée; et son but était, à ce qu'il parait, de se mena-' 
ger le moyen de supplanter le marquis de ios Vêlez, 
La suite des faits démontre qu'il se voyait avec 
peine réduit à un rôle plus pompeux que glorieux. 
Il ne négligea rien* pour accomplir promptement la 
lâche qui lui revenait. Le marquis de Mondejar et 
don Luis de Qiiixada l'y aidèrent autant par jalou- 
sie que par calcul ; mais ils ne purent éviter les len- 
teurs inséparables de toute bonne organisation. 

Ces lenteurs donnèrent aux Morisques le loisir 
de se fortifier. Âben-Hommeyab, informé de tout 
ce qui se faisait à Grenade, l'imita de point en point. 
Il institua un conseil de guerre où siégeaient- sos 
oncJe El-Zaguir, Miguel-eKI>alay^ Moxavraf, srigo»- 
cil d'Uxijar, et don Fernando-eUJabaqui,^ hotmme 
de grands talens, que les perséculioi*s> du corrégi- 
dor de Guadix venaient de jeter dans la révolte ; il 
reforma sa garde au nombre de quatre cents arque- 
busiers, enrégimenta les insurgés k ]» manciîère es- 
pagnole, divisa le pays en districtsr, nomma pouf^ 
chacun et pour chaque position défendable, uff 
alcayd, régla l'administration^ les impôts, fil ans 
approvisiôunemens, ouvrit des marchés, pourvrt » 
k culture des terres en même temps qu'à leur dé- 



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(4^3) 

fense. Âluch-Âli et le schëriff de Fez ayaient per- 
mis à leurs corsaires d'aller chercher fortune en 
Espagne ; il en arrivait chaque jour des bandes nom- 
breuses ; des armes, apportées par des marchands 
barbaresques, étaient débarquées à Castil-de-Ferro, 
et vendues a Uxijar. Tout prenait donc un aspect 
favorable dans l'Alpuxare, tellement que les Moris- 
ques appelaient le nouvel état de choses une ré- 
forme opérée par la grâce de Dieu. Cette réforme, 
terminée avant celle de don Juan, mit Aben-Homr 
meyah en élat d'entreprendre le premier dés choses 
considérables. 



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»r^*/WVl%VV%%lrV%*^\.VV%VV%VWVVV*VVk»VV%^/VVVVV*^ 



CHAPITRE XXXI. 



Insurrection de la vallée du Xenil.— Combat de Verja.— Insurrections 
de la Sierra de Bentomis et du Rio d*Almanso^. 



(Du 3 mai au i8 juin i56g.) 



Au commencement du mois de mai, Aben-Hom-r 
meyah prit l'offensive sur tous les points a la fois. 
Pendant qu'il sollicitait à la reTolte les Morisques 
du district d'Almeria, et ceux du Rio d'Almanz.Qra, 
il publia qu'il allait envoyer sept mille hommes 
dans la province de Malaga, pour appuyer les mon- 
fis, qui se réunissaient de ce côte. Lui-même et 
ses lieutenans firent des incursions dans la cam- 
pagne d'Alhama, dans le Yal-de-Lecrin, dans la 
Vega de Grenade, dans la vallée du Xenil, jus^'au 
district de Guadix. Il était difficile de deviner où se 
porteraient ses efforts sérieux ; toutes les garnisons, 



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. ( 4^5 ) 

tous les corps d'armée étaient constamment tenus 
en alerte. Cependant on était en mesure de faire 
face partout ; llennemi n'aurait pu s'étendre hors du 
cercle étroit de la Sierra-Nevada, si les généraux es- 
pagnols n'avaient commis une série de fautes incon- 
cevables. 

Ce fut le marquis de los Vêlez qui débuta, poussé 
par cette ambition, par cet orgueil qui lui montrait 
un ennemi dans un émule, et à plus forte raison 
dans un chef. Il quitta subitement, le i^^ mai, son 
camp de Terque, d'où il couvrait le district d'Aï- 
meria et le Bio d'Almanzora* et entra sans autori- 
sation dans l'Âlpuxare avec une armée très-faible, 
car le grand-commandeur n'avait pas encore mis à 
terre les compagnies italiennes. Le marquis ne pou- 
vait même savoir que ces compagnies fussent arri- 
vées à Adra, oii elles abordaient le jour de son dé- 
part. £n sortant de Terque, il envoya l'ordre au cor- 
régidor de Guadix de faire occuper par quatre cents 
hommes le col de la Ravaha, passage dont la pos- 
session était indispensable au service des convois ; 
ainsi, de son propre chef, il ouvrait la campagne 
lorsque rien n'était encore prêt pour le soutenir. Le 
cprrégidor de Guadix obéit malheureusement; les 
quatre cents hommes qu'il détacha sur le col de la 
Kavaha furent battus, le 3 mai, et presque entière-r 
ment détruits. Cette victoire ouvrait aux Morisques 
le marquisat du Zenele; l'insurrection y éclata de 
pouveau. Aben-Hommeyah alla enlever de vive iorco 



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(426) 

les habitans de la Peza, sous le caoon de lear for* 
leresse, à la vue de la garnison de Guadix ; Gero- 
nimo-el-Maleh en fit autant à Finana.» et là ne s*ar- 
rétèrent pas les conséquences de la fausse manœuvre 
du marquis de los Yelez; à la nouvelle de son dé- 
part, don Juan lui avait expédie l'ordre de s*arrê- 
ter partout du le courrier le rerticontrcfôît ; le tnar- 
quis, interprétant cet ordre à sa manière, au Ueu 
de reprendre retcellenle poi^ition de Terque^ des- 
cendit toute l'Alpuxare, et se cciflfinsi au fcord de k 
mer, à !Berja, dans un coin crû il ttê pdutait plus 
servir à rien. Dès que lés Morisques dû district 
d'Almeria le virent éloigne^ iU repfirent le^ anneâl. 
Leurs voisins du Rio d'Almanzora comm^ncèrefit 
aussi h remuer; Aben-Hommeyah avait gagné, pres- 
que sans coup-férir^ un ter^in de soixante Keâes 
carrées, 

Anatoz^ dans le Val-de-Lecrin , ef Hassàn-el- 
Scfaoaybi, dans la tallée dû Xenîl, attaquaient jour- 
nellement les convois qui alladent â Orgiha oti à 
Gtiadix ; leur audace n'avait pas de borûe. Quoique 
les habitans des pays où ils séjournaient avec leurà 
bandes, ne se fussent pas encore déclarés, on pou^ 
vait les regarder comme dévoués à là cause de Vity 
surrection, et il importait de les tenir en bride* Doô 
Juân résolut à cet effet de fortifier Guejat près de» 
sources du Xenil ; et pour déterminer Templâ^îe- 
ment de la citadelle, il alla lui-mêttte recotiùsrftre 
les lieux ; mais don Luis Quinada lui fit abândoti- 



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( 4^-7 ) 
ner ce sage projet sous des prétextes futiles. Comme 
toute expëdition des Espagnols^ toujours accompa-* 
gnëe de honteux désordres, exaspérait les popula- 
tions quand elle ne les domptait pas> le soulèrefUent 
ie k vallée du Xenil fut le seul résuhat de la pro- 
tfnenade rtiilitaire de don Juan. Hassan^el-Schoaybi 
s>'établit à Guejar, il y exécuta les travaux de défense 
que don Luis Quixada n'avait pas voulu laisser faire. 
Une autre expédition, dirigée par don Antonio de 
Lana sur le Val-de-Lecrin, aboutit au même résul- 
tat; don Antonio ravagea les Albunuelas, et en 
chassa un lieutenant d*Anacoz, mais les insurgés y 
rentrèrent derrière lui, et le Val-de-Lecrin tout en- 
tier prit parti pour Aben-Hommeyah. Les choses 
changèrent donc entièrement de face ; Grenade se 
trouvait menacée. Du côté de V Alpuxare, il n'y avait 
plus, entre cette capitale et reH^icmi, que l'insigni- 
fiant château de Padul. La garnison d'Orgiba et le 
poste de Tlnlate ne pouvaient plus qu'avec peine re- 
cevoir de vivres ; on les renforça, mais cela encore 
ajoutait aux difficultés du ravitaillement. Dans la 
vallée du Xenil, les Morisques, appuyés sur Guejar, 
coupaient la route de Guadix ; ils poussaient leurs 
courses jusqu'auprès de TAlhambra, qu'ils tour- 
naient même quelquefois, et ils pénétraient dans la 
ville par le quartier de l'Antequeruela, qui n'était 
pas fermé. Les je«ines gens de FAlbaycin leur ser- 
vaient d'espions. A rhaquie camisade il en partait 
quelques-uns avec les coureurs d'EUIosceni. Aben- 



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( 428 ) 
Hommeyah voyant qu'il n'avait rien à craindre du 
côté de Grenade, tourna toute son attention vers 
d'autres points. 

Du Rio d'Almanzora, on le faisait assurer d'une 
manière si positive qu'on se soulèverait, s'il pouvait 
dissiper l'armée du marquis de los Yelez, qu'il 
forma le projet d'attaquer Verja. Il appela près de 
lui tous les capitaines des divers districts, Giron- 
cillo, El-Maleh, Âben-Mequenoun, laissant seule- 
ment El-Schoaybi et Anacoz à la garde de la fron- 
tière orientale ; les forces qu'il réunit s'élevaient à 
environ dix mille hommes ; trois mille étaient armés 
d'arquebuses ou d'arbalètes, deux mille de lances, 
le reste de frondes et de couteaux. Avec cette armée, 
il partit de Yalor dans les premiers jours de juin, 
et alla donner un matin droit à Verja, qu'il comp- 
tait surprendre. Sorwptan était de faire deux fausses 
artaques à droite et à gauche du bourg, pendant 
que Mojacar, son secrétaire, conduirait SP véritable, 
celle du milieu. Quatre cents arquebusiers barba- 
resques s'étaient offerts à marcher à l'avant-garde, 
et ils avaient juré de ne revenir que vainqueurs ; en 
signe de ce vœu, ils portaient sur leurs têtes la guir- 
lande de fleurs des moxehedinnes, ou martyrs con- 
sacrés au triomphe de la foi ; seize cenis Morisques 
les suivaient. Les deux autres colonnes, chargées des 
fausses attaques, étaient de même force. Aben-^Hom- 
meyah faisait la réserve avec quatre mille hommes. 

Le marquis de los Vêlez eut connaissance des 



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(429) 
projets de Tennemî : la veille de leur exécution^ il 
en apprit tous les de'tails par un prisonnier qu'il fit 
mettre à la question ; les renseignemens tirés de cet 
homme l'effrayèrent, et il pensa d'abord à e'vacuer 
Verja pendant la nuit, mais sa perte était certaine 
s'il battait en retraite ; entre deux dangers il choisit 
donc celui qui lui laissait une petite chance de sa- 
lut, et resta. Sur les troi^ mille soldats qu'il cona- 
mandait, il n'y avait guère que deux mille cinq 
cents hommes valides; il en mit une partie à la 
garde des malades et des esclaves, d'autres en vé-^ 
dettes sur les trois routes par lesquelles il attendait 
les Morisques ; il garda près de lui une compagnie 
d'infanterie et la cavalerie, et embusqua le reste dans 
les maisons. Il barricada les rues, à l'exception d\me 
seule, qui conduisait à la place d'armes, où était sa 
maison. Moxacar devait arriver par-là, d'après la 
confession du prisonnier, se porter sur le corps-de- 
garde, et enlever le marquis ; en lui ouvrant le che- 
min, on espérait l'attirer assez loin pour que le re- 
tour lui devînt impossible, entre les arquebusades 
qui partiraient des fenêtres. 

Ces dispositions furent prises h l'entrée de la nuit; 
le marquis se revêtit ensuite de ses armes, et or- 
donna que tout le monde veillât à son poste, sans 
toutefois divulguer la nouvelle du prochain combat. 
Un chroniqueur quelquefois romanesque (i) a rap- 

(i) Hita, t. 2, p. 2o3. 



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( 43o ) 
porte au contraire que, pour rassurer les soldats, il 
leur adressa cette harangue : «Vingt-deux mille en- 
nemis viennent nous chercher, et nous ne sommes 
que trois mille ; mais est-ce que chacun de nous ne 
vaut pas mille d'entre eux? Pour ma part, je me 
charge die deux mille, et mon cheval n'en aura pas 
assez de mille autres ; le bruit de nos trompettes en 
mettra dix mille en fuite : voyez ce qui vous en res- 
tera. Ainsi l'avantage est à nous, la victoire est certaine; 
que chacun fasse son devoir. » Véritables ou imagi- 
nées, ces fanfaronnades étaient dans le caractère dii 
marquis de los Vêlez : du reste, il savait les soute- 
nir ; il pouvait le disputer au Cid en prouesses de 
chevalerie; et dans les actions particulières, il ra- 
chetait par des combinaisons judicieuses les fautes 
de ses marches : c'était un excellent capitaine et un 
mauvais général. A l'aube du jour parurent les Mo- 
risques. La colonne que conduisait Moxacar entra 
dans la grande rue avec furie ; elle enfonça le poste 
de la place d'armes sans lui laisser le temps de se 
mettre en bataille; peu s'en fallut qu'elle ne pénétrât 
jusqu'au cœur de la place, mais son succès même 
l'arrêta. Moxacar se douta d'une ruse ; l'odeur des 
mèches enflammées le confirma dans ses soupçons ; 
il voulut rétrograder, fouiller les maisons, et, comme 
il se consultait encore, le feu commença de droite 
et de gauche. Les moxeheddiues tinrent bon, et il 
n'en revint pas un seul. Les Morisques soutinrent 
aussi le feu assez long-temps , renforcés à chaque 



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(43i ) 
minute par des troupes fraîches qu'Âben-Hommeyah 
leur envoyait; ils cédèrent enfin sous une charge de 
cavalerie que le marquis fit à propos. Les autres at- 
taques avaient manqué : celle de droite, parce qu'elle 
avait commencé trop tard ; celle de gauche, par l'ei- 
fet des barricades. Aben-Hommeyah n'essaya pas de 
les renouveler; il sonna la retraite lorsque le jour, 
en se levant, lui montra Tétat de la bataille; on le 
poursuivit à peine. Entre les rapports contradic- 
toires des historiens, il est difficile de préciser ce 
que lui coûta cette entreprise ; elle dut occasionner 
de grandes pertes de part et d'autre ; on en jugera 
par les résultats de la journée. Aben-Hommeyah ne 
s'arrêta qu'à Andarax , et le marquis de los Vêlez 
décampa, de son côté, pour aller se mettre à l'abri 
de la citadelle d'Adra. Tous deux s'attribuèrent la 
victoire ; mais le premier en recueillit seul les fruits, 
car il atteignit son but principal : aussitôt après l'af-^ 
faire de Yerja, le Rio d'AImanzora se souleva. 

L'insurrection faisait aussi des progrès dans la 
province de Malaga, où elle triompha pendant quel- 
ques jours. Un chef de monfis, Andres-el-Xoray- 
ran, l'y avait fomentée habilement; les chrétiens 
l'avaient aidé de tout leur pouvoir par leur sévérité 
toujours intempestive, souvent inexcusable; elle 
éclata le 23 mai. Ce jour-là, tous les villages de la 
Sierra de Bentomiz, chaîne de montagnes qui tou- 
che d'un côté à la Sierra-d'Alhama, et de l'autre 
au Val-de-Lecrin, arborèrent le drapeau d'Aben- 



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( 43a ) 
Hommeyah. Le corrégîdor de Malaga , Arevalo de 
SuazOy nVtait pas sur ses gardes. A la vërîtë, il crai- 
gnait une invasion des Morisques de TAlpusare, el 
se disposait à la repousser; mais il ne croyait pas 
que le coup dût partir ni si tôt ni si près de lui, et il 
n'avait pris aucune précaution contre les mouvemens 
des habitans de la Sierra. Les châteaux n'avaient 
pas de garnisons; les points qui pouvaient offrir 
asile à des insurges n^ëtaient pas occupés ; les forti- 
fications de plusieurs villes, celles de Velez-Malaga 
entre autres, n'avaient pas été réparées* Ce qu'il put 
faire dans le premier moment se réduisit à secourir 
le château de Canilles - d' Aceytuno, assiégé depuis 
le 23 mai par El-Xorayran ; il le dégagea le 26. Les 
Morisques se concentrèrent alors au nombre de huit 
mille, hommes, femmes et enfans, sur le plateau de 
Frigiliana; et quand il alla, le 28 mai, les y inquié- 
ter, il fut battu de telle façon qu'il n'osa plus sortir 
de Vêlez , où même il tremblait pour sa sûreté. Sa 
position était encore empiréepar Tabsurde conduite 
des chrétiens. Ceux-ci , qui ne mettaient ni mesure 
ni discernement dans leur animosité contre la race 
des Mores, se plaisaient à augmenter le nombre de 
leurs ennemis ; des populations inoffensives avaient 
été contraintes par eux de courir aux armes ; ils pro- 
pageaient la révolte, comme s'ils eussent eu la certi- 
fude de l'écraser. Vraisemblablement le feu aurait 
gagné les districts voisins de la Sierra de Beotomiz, 
sans une circonstance inattendue qui rétablit les af- 



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( 433 ) 
faires des chrëtièns. Le grand-commandeur, don 
Luis de Requesens, relâcha le i'*^ juin à la plage de 
Vêlez avec ses vingt-cinq galères^ que la tempête te- 
nait depuis un mois ëloignëes de la côte ; sur les 
instantes prières d'Arevalo de Suazo, il envoya de- 
mander à don Juan la permission de se charger dé 
l'expëdition contre Fregiliana, et, l'ayant reçue, le 
6 juin il marcha sur les insurges, à la tête d'environ 
sept mille fantassins. Il y avait à Fregiliana quatre 
mille hommes de guerre, en y comprenant les vieil- 
lards : le plus grand nombre n'était pas arme ; ceux 
qui l'ëtaient n'avaient que des armes blanches ; les 
arquebusiers ne valaient pas la peine d'être comptes', 
ils firent cependant une belle défense. Assaillis le 1 1 
juin par quatre côte's à la fois, ils chassèrent les 
trois premières colonnes d'attaque, et leur causèrent 
des pertes énormes. Déjà le grand-commandeur 
avait donné l'ordre de la retraite, quand il entendit 
retentir les trompettes de la quatrième colonne. Les 
Mori^ques , rappelés par cette sonnerie , trouvèrent 
sur le plateau les milices de Malaga et celles de Vê- 
lez, qui venaient d'escalader une muraille de ro- 
chers réputée inaccessible. Ils ne se découragèrent 
pas pour cela ; mais après une longue mêlée, où les 
femmes comme les hommes combattirent héroïque- 
ment, ils furent contraints de quitter le terrain. On 
vit alors s'accomplir un acte de dévoûment sublime : 
les vieillards passèrent devant les jeunes gens , qu{ 
pouvaient, en sauvant leur vie, rendre encore des 
II. 28 



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(434) 

services à la cause commune ; ils formèrent une ligse 
impénétrable, ne reculèrent plus d'un pouce^ se fi- 
rent hacher jusqu^au dernier, et arrêtèrent la marche 
des Espagnols assez long-temps pour que deux mille 
hommes environ effectuassent leur retraite en boo 
ordre. Quelques femmes s'échappèrent ; on en Cdf^ 
tura trois mille. Si les lois sur les prises ayaient été | 
observées, ces prisonnières eussent da moins con- 
servé la vie, mais on en retarda la distribution; et 
Ton eut si peu de soin d'elles, qu'elles périrent 
presque toutes de faim. « Elles se perdirent, dit un 
chroniqueur (i)« comme d'habitude se perdent ks 
choses mises en commun.» Il est à remarquer que ces 
femmes, traitées avec cette barbarie, avaient montré 
beaucoup d'humanité pendant l'insurrection; ma 
excès d'aucune sorte n'avait accompagné une prise 
d'armes devenue nécessaire à la suite des vexations 
et des menaces des gens de ^oi. On ne pouvait re* 
procher aux Morisques de la Sierra de Bentomiz ni 
unmeurtre ni un vol; ilsavaientrenvoyésainset sanfsi 
Vêlez tous les chrétiens mêlés parmi eux. La Sierra 
resta entièrement déserte. Les troupes qui arrivaient 
du nord, pour prendre part à Texpcdition, relonr- 
nèrent chez elles chargées de dépouilles qu'elles 
n'avaient eu qu'à ramasser ; elles pillèrent les mai- 
sons, enlevèrent les troupeaux errans, ne laissèrent 
rien aux fugitifs qui auraient voulu rentrer dans le 

(i) Marmol, t. a, p. 90. 



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( 4^5 ) 
devoÎF. Cela augmenta le nombre des monfis, et pré- 
para* les ëvènemens; dont la* province de Malaga de- 
vint plus tard le théârre ; en sorte que la victoire dé 
Fregiliana, tout en délivrant les chrétien» d'uo dan- 
ger présent^ fit lea affaires d'Aben^Homcrieyah. 

Les deux milles hommes déterminés' qui Im arri- 
vèrent, sons la conduite d'Andres-el-Xorayran et 
de FernanJo*-el-Darra, général des insurgés de Ben- 
tomiz, étaient pour lui un précieux renfort; il avait 
à leur donner de Femploi dans le Rio-^d'Almanzora', 
o& quelques châteaux résistaient encore. Geronimo- 
el-Maleh s'était emparé de celui de Purchena le 12 
juin, et de celui de Tahali le 21 , par composition 
avec don Atvaro de Luna, qui le rendit lâchement 
sans le défendre* plus d'un jour; Cantoria, petite 
ville du domaine du marquis de los Vêlez, n'avait 
aussi soutenu le siège que pendant un jour après la 
prise de Tahali ;.ralcai Je d'Almuna s'était retiré en- 
suite à l'approche des Morisques. Dans toute la val- 
lée et les montagnes environnantes, El-Maleh et son 
compagnon Fernando-el-Gorri recrutaient librement 
pour former la garnison de Purchena. Il leur restait, 
à prendre Vera, -ville fermée, située au bord de la 
mer; le château de las Cuevas, lieu de plaisance du 
marquis de los Vêlez; Oria, forteresse renommée clé 
dé la Sierra du même nom, et Seron, véritable nid 
d'aigle posé au sommet d'un pic d'où l'on découvre 
tout le cours de la rivière d' Almanzora. La position 
de Seron devait attirer sur ce château les premièreâi 



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(436) 
atta(jaes; sans lui, Purchena ne se pouvait conseiv 
rer; il rouvrait ou fermait aux Espagnols la riche 
vallëe que les Morisques venaient de leur enlever en 
quelques jours : Aben-Hommeyah comprit qu*il de-^ 
vait Tacquërir à toute force. L'apparente importance 
des autres places, plus considérables que celle-là, 
ne lui fit point illusion, non plus que la facilite plus 
grande à se rendre maître de Vera ou de las Gievas; 
il envoya cinq mille hommes investir Seron le i8 
juin, et lui-même se posta dans la Sierra de Bacares, 
afin d'intercepter les secours, de quelque côte qu'ils 
vinssent. 



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CHAPITRE XXXII. 



Ecddition de Seron. — Expulsion des Moriscpies de rAHwycîn. — Affaires 
de Gaecija, d'Oria, des Albunnelas et de Talar^ 



(Dd i8 juin au a6 juillet iSGg.) 



Les Morisques n'entendaient rien aux siëges, et 
n'avaîent rien de ce qu'il faut pour les pousser avec 
vigueur; ils convertirent celui de Seron en un blocus 
que Ton eût fait lever aisément, si Ton s'était con- 
duit selon l'urgence de la circonstance; mais on 
leur laissa le temps de réduire les assiégés par la di- 
sette. A cette occasion parurent dans toute leur force 
les inconvéniens du nouveau système adopté en rai- 
son de la jeunesse du prince généralissime : le roi 
expédia directement au marquis de los Vêlez Tordre 
d'aller dégager Seron, en même temps que don Juan 
icT Autriche en donnait la commission h un seigneuf 



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(438 ) 
andaloux, don Âlonso de Carvajal. Il en résulte que, 
sur les instances de don Luis Quîxada, la commis- 
sion dëlivrëe par don Juan d'Autriche fut rëvoquëc^ 
lorsque dëjk don Alonso de Carvajal était arrive à 
trois lieues d'Aben-Hoinmeyah. Quixada exigea de 
son pupille qu'il déférai ainsi à Tautoritë royale ; et 
le marquis, tranchant alors du gënëral en chef, dé- 
signa l'un puis l'autre, donna des ordres, des con- 
tr'ordres, enfin, ne voulant ni faire ni laisser faire, 
obligea la garnison de Seron à capituler. Il y eut de 
piquant dans cefle affaire, que la garnison fut som- 
mëe par son propre capitaine , devenu prisonnier 
des Morisques ; voici comment : un corps de cinq 
cent soixante hommes, envoyé de BaM sous le com- 
mandement de don Antonio Enriquez, avait ëté mis 
en déroute ; les assiëgës l'apprirent avec consterna- 
tion ; ils commençaient à manquer d*eau. A quelques 
jours de là, ils aperçurent une compagnie de cava- 
lerie qui se montra sur les hauteurs voisines , puis 
tourna bride ; ils en conclurent qu'ils ëtaient aban- 
donnes , et l'alcaî'de Diego de Mirones ne put les 
soutenir qu'en leur offrant d'aller lui-^méme à la dé- 
couverte; il sortit en effet de nuit, le lo juillet, avec 
trente arquebusiers, lui seul à cheval. Cette escorte, 
trop considérable, devint la cause de sa perte : elle 
lui fit bien traverser les lignes des Morisques, mais 
le bruit de sa marche la trahit; suivie, attaquée, 
paillée en pièces, elle se dispersa et le laissa au mi- 
lieu d'un pays qu'il ne connaissait pas. Mirones erra 



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( 439 ) 

pendant toute la nuit de ravin -en ravin; sur le point du 
jour, quand il croyait être près de6aza,il se trouva dans 
les vignes de Seron ; son cheval, auquel il avait lâché 
la bride, avait pris le chemin de l'e'curîe. Se voyant 
prisonnier, sachant la détresse de la garnison, il 
crut rendre à ses soldats un dernier service en leur 
pcKTtant des conditions honnêtes, vie et bagues sau- 
ves. Serom fut donc rendu le ii juillet; le 12, don 
Antonio Enrîquez et le colonel Moreno, qui con- 
duisaient Tavant - garde d'une division nombreuse , 
arrivèrent pour être témoins de l'occupation du châ- 
teau ; ils trouvèrent les rues jonchées de cadavres, 
caria capitulation n'avait pas été observée. Quelques 
heures plus tôt , ils auraient sauvé cent cinquante 
personnes et une forteresse capitale ; mais ce n'é- 
taient pas des heures, c'étaient vingt-quatre jours que 
don Luis Quixada et le marquis de los Vêlez avaient 
fait perdre. Les Espagnols disent eux-mêmes : «Se- 
cours d'Espagne vient toujours trop tard (1). » 

Pendant que les opérations militaires s'éloignaient 
de Grenade, on répandait dans cette ville le bruit 



(i) Socorro de Espana sois siempre peréUdo por tardo, (Tirsa 
de Molina.) Un chroniqueur du quinzième siècle, Gutierre 
Diaz de Gamez, apprécie comme il suit le caractère de 
trois nations qu'il avait pratiquées : « Les Anglais prennent 
leur parti d'avance, les Français au moment d'agir, les 
Castillans quand tout est fini. » Ingleses acuerdan autes del 
feckOf Franceses en el, Castellanos despuez de pasado^ 



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( 44o ) 

d'une prochaine attaque des Morisques et d'une rë- 
vohe de l'Albaycin. On nommait les capitaines char- 
ges de Tattaque, Anacoz, Gironcillo, Esteban-el- 
PartaU Arrendati, les Turcs Dali, Hussein et Cara- 
cachi; on en détaillait le plan, semblable en tont 
à celui que Farax avait tente d'exécuter ; on se préoc- 
cupait ou Ton feignait de s'en préoccuper beaucoup. 
Au fond de ces craintes, peut-être chimériques, et 
en tout cas exagérées, il y avait une manœuvre da 
président don Pedro de Deza, pour obtenir ce qu'il 
demandait depuis deux mois, l'expulsion des Mo- 
risques de l'Albaycin. D'abord il n'avait rencontré 
d'appui que chez le dac de Sesa; le marquis de 
Mondejar le contredisait de toutes ses forces ; l'ar- 
chevêque et don Luis Quixada refusaient d'enve- 
lopper les innocens dans le châtiment des coupable; 
don Juan ne se prononçait pas ; le parti de l'expul- 
sion s'était ensuite renforcé du nouveau conseiller 
Virviesca de Munatones ; il avait enfin rallié tous les 
membres du conseil, à l'exception du marquis de 
Mondejar, qui se trouvant seul de son avis, le mo? 
difia, et proposait de procéder judiciairement contre 
les individus sans les rendre solidaires. Le cardinal 
Espinosa, pressé par les rapports du conseil, re- 
tenu par les représentations du marquis de Mon- 
dejar, ne se décidait pas assez vite au gré du pré- 
:$ident ; de là, on peut le présumer^ vinrent au moins 
en partie les inquiétudes qui furent semées dans la 
population chrétienne de Grenade. Il est presque 



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( 440 

cerlain que les projets f?noncës, ou d'autres ëquî-r 
valens, avaient été présentes de la part de quelques 
Morîsques de TAlbaycin, au roitelet des Alpuxares, 
mais il est aussi plus que probable que la masse des 
Atbaycenos ne les connaissaient point, et rien alors 
ne se préparait pour leur accomplissement. Rien, 
dans la suite, n'a donné lieu de supposer qu'Aben- 
Hommeyah ait sérieusement pensé à renouveler 
Fentreprise de Farax. Il se contentait de tirer de 
TAlbaycin un peu d'argent, quelques soldats, et 
beaucoup de renseignemens sur les opérations des 
chrétiens. Le président grossissait donc le danger 
pour faire accepter les remèdes héroïques ; il y réus^ 
sit. Le 23 juin, un ordre du conseil, publié à son 
de trompe, enjoignit aux Morisques et aux mude- 
jares (i) qui habitaient Grenade, TAlbaycin et FAI- 
cazaba, étrangers comme citoyens de la ville, de se 
réunir dans les églises de leurs paroisses, en atten*- 
dant que Ton disposât d'eux. Cette proclamation 
qu'on aurait dû rendre plus explicite, fit naître chez 



(i) Je n'ai pu retrouver le texte de la proclamation. Il 
jurait sans doute servi à préciser le sens de ce nom de mu- 
^jaresy qui reparaît ici dans une acceplion nouvelle. D'a- 
près les explications incomplètes de Marmol (t. 2, p. io4), 
je suppose qa'Il s'agit des Morisques pourvus de brevets de 
vieux chrétiens, ou de ceux dont les aïenx s'étaient soumis 
avan^ la prise de Grenade, lorsque Cîdî-Yahîe et Abou- 
Abdilehi-ei~Zagal firent hommage aux rois catholiques. 



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(442) 

les Morisques des terreurs dangereuses ; don Pedro 
de Deza les calma un peu en signant un écrit par 
lequel il garantisait la vie de ceux «qui obéiraient aux 
ordres du conseil : don Juan d'Autriche engagea sa 
paitxle au même efifet; le meilleur argument en fa- 
veur de la soumission, était Vimpossibilité de ré- 
sister, et cette impossibilité, il fallait bien la recon- 
naître ; vingt mille arquebuses prêtes à partir la dé- 
montraient de re&te. Les Morisques se laissèrent 
enfermer dans les églises, où ils demeurèrent toute 
la nuit; ils en sortirent le lendemain matin, les 
mains liées; on 4nit de côté les vieillards âgés de 
plus de soixante ans, les enfans âgés de moins de 
dix, et l'on conduisit le re&te, entre des haies de 
soldats, hors de Grenade, à Thôpital royal. Le 
spectacle de tant de misérables, riches la veille, alors 
dénués de tout, arrachés de leurs demeures, séparés 
de leurs enfans, traînés comme des criminels, chas- 
sés à l'aventure, arrachait la compassion à ceux qai 
l'avaient ordonné. Au milieu de leur douleur, ils ne 
donnèrent pas, dit-on, une seule marque de repen- 
tir; ils marchaient, protestant de leur innocence, 
s'encourageant dans la pensée que l'on sentirait 
cruellement le vide laissé par eux. Un instant on 
crut qu'ils voulaient se révolter; les femmes les y 
excitaient, « Malheureux ! on vous mène à la bou- 
cherie ! » disaient-elles en montrant un crucifix voilé 
de noir que le capitaine d'une con^agnie de Séville 
avait pris pour enseigne ; « oh! combien il vous se- 



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(443) 

jrai* .aaaeilleiir de mourir ou vous étefi nés! » Animé 
par €es paroles., un j;eune homme lança u&e tuile à 
la tÊle jdiii chef à£& algua^ils qui veinait de k frapper; 
il s'en fallut de peu que cet incident ne devînt le 
i^g€ial d'un massacre général. Le chef des alguazils 
élarit vêtu de même couieur que don Juan d'Autri- 
che^ ,à^s soldats qui le virent tomber crièrent que 
l'on venait d'assassiner le prince : la nouvelle vola 
die bcmcbe en bouche* Si don Juan ne s'était promp- 
tç^ment montré^ pas un Morisque ne serait sorti vi- 
vant de Grenade; il eut de la peine à contenir les 
soldats, méconjteas de n'avoir qu'une victime; ce- 
pendant il vint à bout d'empêcher le carnage, et 
cette journée si redoutée se termina sans autre évé- 
nement fâcheux. 

La nécessité et non la clémence fit tirer de l'hô- 
pital royal, pour les réintégrer dans leurs maisons, 
quelques mar-chands, quelques at/ûsans et les maî- 
tres ouvriers. Les mudejares réclamèrent contre le 
décret de bannissement, se fondant sur ce .que leurs 
ancêtres ayant volontairement choisi le service des 
rois chrétiens avant la prise de Grenade, ils ne pou- 
vaient être mis sur le rang des Morisques : on leur 
accorda la permission de rester. D'un autre côté, 
beaucoup de jeunes gens s'étaient enfuis le jour de 
la proclamation; de sorte qu'en total il n'y eut que 
trois mille cinq cents hommes et peut-être le double 
de femmes à livrer aux commissaires. Quand les 
femmes eurent fait argent de leurs meubles, c*est-à- 



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(444) 

dire au bout de peu de jours, car il ne manquait pas 
d'acheteurs au prix où elles les vendaient, les portes 
de rhdpîtal s'ouvrirent : les Morisques jetèrent un 
dernier regard sur l' Alhambra ; et les commissaires, 
les divisant par troupes, les emmenèrent aux divers 
lieux de leur destination. Les uns allèrent peupler 
les dëserts de ]a Castille et de TEstramadoure , les 
autres furent conduits en Andalousie. On les mit 
tous dans Tintërieur des terres , « et mieux eût valu 
sous la terre, » dit un historien espagnol (i). L'au- 
teur de ce jeu de mots aurait pu s'épargner la honte 
de le faire, et d'exprimer des regrets mal fondés ; il 
n'avait qu'à lire le passage suivant d'un chroniqueur 
contemporain (2) : c< Presque tous périrent dans les 
chemins, de fatigue, de douleur, de faim, par le fer, 
par la main des mêmes hommes qui devaient les pro- 
téger, pillés, vendus comme esclaves. » Il en arriva 
quelques - uns à Séville ; quoique la route fût bien 
courte, ils avaient tant souffert que le jésuite Albo- 
todo, l'un de leurs plus ardens persécuteurs, se mit 
en devoir de fonder un hospice pour les recueillir. 



(i) Je regrette d'être obligé de citer ici le chanoine Pe- 
draza, d'ordinaire plus charitable. Don Juan manda que tùàos 
los Moriscos de Granada saUessen délia desde diez anos kasta 
sesenta y se metiessen la iierra adentro; yfiiera mejor dentro de 
la tierra para cortar de una oez este miembro podido que cancer 
raça todo el reyno. (Pedraza, Historîa de Granada, p. 255.) 

(a) Men^oza, p. ap8. 



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iH5) 

On s'ëtaît promis de grands ayantages du d(fpeu-^ 
plement de TAlbaycin, on n'en recueillit presque 
aucun : les gens de guerre y perdirent la commodité 
des logemensy et, sous le rapport de la sécurité, on 
n y gagna pas grand'chose. El-Schoaïbi continua ses 
courses, Anacoz et Gironcillo les leurs. Anacoz dé- 
truisit, le 3 août, au port de Talara, dans le Vàl-de- 
Lecrin, une compagnie d'infanterie qui allait avi- 
tailler Orgiba ; son lieutenant Lope , célèbre monfi ^ 
avait, la semaine précédente, battu aux Albunuelas 
don Antonio de Luna, et taillé en pièces la compa- 
gnie du capitaine Cespedes, commandant du poste 
de Tablate. Ce poste ne pouvant plus être maintenu^ 
on en reporta la garnison à Acequia, près dé Padul. 
Gironcillo était maître de la campagne depuis Al- 
hama jusqu'à Motril : quelques échecs que lui firent 
éprouver don Diego Ramirez et don Alonso de Gra« 
nada Yenegas ne l'arrêtèrent point ; il ne cessa de se 
montrer aux portes des villes^ de rançonner les vil- 
lages, et, avec de simples bandes^ força don Juan de 
lui opposer presque toute une division. 

Les affaires des chrétiens n'allaient pas mieux 
dans l'est. Geronimo-el-Maleh j qui avait été nommé 
alcaïd du Rio d'Almanzora après la prise de Seron, 
se jeta sur Oria ; il insulta le château , et emmena 
tous les habitans de la ville. Des intelligences prati- 
quées avec les Morisques d'Almeria, donnèrent à 
Aben - Hommeyah l'espoir de s'emparer de cette 
place. C'eût été une acquisition de la dernière im- 



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portance ; il n*y ayait alors pour garder Almeria que 
deux cents arquebusiers et trente chevaux, les mu- 
railles étaient mauvaises ; les Morisques, plus nom- 
breux que les cfarëtiens , n'avaient qu'à essayer, ils 
ne pouvaient manquer de réussir. Dans une positioir 
si critique, don Garcia de Villaroël résolut de trom- 
per Aben - Hommeyah en payant d'atrdace. Il cora<^ 
mença par tromper ses soldats , qu'il fit sortir sans 
leur annoncer son projet, de crainte que les Moris- 
ques de la ville ne l'apprissent par des indiscrétions. 
Quand il le leur exposa, les plus hardis lui cousait 
lèrent d*y renoncer ; il ne s'agissait de rien moifi» 
que de surprendre l'avant-garde ennemie à Guecija, 
le gros de l'armée se trouvant quatre lieues plus loia 
à Andarax. En dépit de toutes remontrances^i don 
Garcia de Villaroël exécuta sooi coup de' main. Il 
entra dans le village à l'improviste, avant le jour, 
arracha cent trente femmes de leurs maisons, char- 
gea même sur des bétes de somme un riche' bufin, 
pendant que les Morisques se reconnaissaient, et 
ramena heureusement tout son monde, qaoii|a'on 
le poursuivît d'assez près. Les conséquences' de 
cette action hardie dépassèrent ce qu'il s'en était 
promis. Aben-^Hommeyah ne put croire qu'un c»- 
pitaine expérimenté hasardât une telle sortie sans 
avoir derrière lui une forte garnison ; persuadé tfûiê 
les habitans d' Almeria le trompaient, il ordoniis 
qu'à l'avenir on traitât comme espions tous tes Mo- 
risques de cette ville qui viendraient offrir leurs ser^ 



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(447) 

TÎces. S'il se fût ravisé et qu'il eut pris la peine dt 
faire vérifier leurs rapports , Villaroël était perdu, 
car une nouvelle faute du marquis de los Vêlez, 
plus grossière que les précédentes, le laissa bientôt 
a la merci des insurgés: 



l^IN DU DEUXIEME YOliUME^ 



11. 



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J I 



k W%% W«'W«'%%WVV^%%«%V«'VM^VM/W«t% 



PIÈ0S3 JtrSTIFXCATITas. 



N* I {pages 3o, 122). 

Tableau de la oaleur des monnaies castillanes. 

Da onzième au quatorzième siècle, le mithcal 00 nuuraoéâ 
d'or était do poids d'un 7^ d'once (i). Le titre de cette mon- 
naie ne nous est pas connu* 

La valeur approximative du maravédi d'or était de i3 fir. 
3o c. 

Le maravédi d'argent valait un 10^ du maravédi d'or, 
soit : I fr. 33 c. 

Pendant les quatorzième et quinzième siècles , la valeor 
des monnaies castillanes fat très - variable. Celle du mara- 
védi d'argent baissa successivement jusqu'à cf. o3 c. Leflo- 
rin d'Aragon, aussi nommé mora-batin, monnaie recherchée 
alors en Castille, valait de 7 à 8 fr.;'le besant d'argent, âe 
2 à 3 fr. 

En i^ga» le castellano d'or, du poids d'un 100*^ de lim 
^ i4>f* 90 c. sans la déduction de l'alliage), avait cours pour 
485 maravédis. 

A partir de l'année 14979 I^ monnaie royale , fabriquée 
aux titre et poids déterminés par les ordonnances, remplaça 
exclusivement les monnaies baronniales et les anciennes 
monnaies royales ou provinciales qui n'étaient pas de même 
aloi. Des ordonnances ayant aussi réglé à diverses époques 
le prix des denrées , on peut dresser le tableau exact de la 



(i) La livre espagnole, divisée comme la nôtre en a marcs et i6 oneesy 
ne pèse que 433 grammes 72. Une livre espagnole d*or pur ne vant ainsi 
que 1490 fr. 4^ c. 



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( 449 ) 

valeur intrinsèque et de la valeur relative (i) des mobnaîes 
castillanes, depuis 1^97 jusqu^à nos jours. Nous arons ar-* 
rêté le ndtre k l'année i6oa 

i497- — Exceîenie de la Gmnada entero, monnaie d'or» 
Poids , "*g" ; titre, H"^ "T ' valeuir intrinsèque, 10 fr-, 8a e. 
cours, 37 S maravédisk 

Le maravëdi valait donc oifr. 0288 c. — 34- tharavédis 
faisaient un réal d'argent. La valeur du réal était ainsi de 

o fr., gjrg c. — Réal d'argent. Poids^ î-^'; titre, 5-»-^; 

cours de tolérance, ^-^'' 

Le rapport de l'or à l'argent, que nous avons vu de i à 10 
au treizième siècle, et qui est aujourd'hui de i à iS,6i, était 
donc alors de i à 11,28, 

En i4^g5, à Grenade, la valeur relative de l'afgent, com- 
parativement au prix des denrées en France en i844 « ^tait 
de I pour 12, 

£n i520, dans la même ville, le rapport n'était plus que 
de I à 8. 

1557. — Escudo ou Corona, monnaie d'or. Poids, '-'^^; 

litre, ^; valeur intrinsèque , 10 £ o5c*; cours i» 35o mara* 

védis. 

Le maravédis valait donc ofr. 0287. 

En 1SS8.—- Prix de la fanègue de blé, 3lo itearavédis; = 
8jBp. goc. 

Valeur relative de l'argent, i pour 2,9^. 

1S66. — Escudo ou Corona, Même poids, même titre. — 
Cours, 4oo maravédis. 

Le maravédis valait donc ofr. 025i. 



(1) Nous avons pris pour base de ce calcul les données suivantes: 
Contenance de la fanègue , 1 3o litres ; prix moyen du h\é en France ea 
1 844 , 20 fr. lliectolitre. 



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(45o) 

Ducat simple. ^ Conrs ^ 4^9 maraTédis. — Valear intrin- 
sèque, lofr. 77 c. 

Ducat double. — Cours, 858 maravédis. — Valeur intrin- 
sèque, 2ifr. 53 c. 

Exçeknte entera de i497* ~^ Cours , 5 1 4 maravédis = 1 3 fir. 
90c. (Le cours de cette monnaie, si fort au-dessus de la va- 
leur intrinsèque, provenait de la rareté et du bon aloi des 
Exceientes. ) 

i2e£i/ simple, monnaie d'argent. Poids, ' °*^ ; titre, ^; va- 
leur courante, 34 maravédis ou o fr. 8534* — (t.e rapport 
de l'or à l'argent était donc de 1 à i3.) 

Prix de la fanègue d'orge, 187 maravédis =^ iîvm 69c. 

Valeur relative de l'argent, i pour 2,5. 

En 1571. — Prix de la fanègue de blé, 11 réaies = g(r* 
39 c. — Valeur relative de l'argent, 1 pour 2,74- 

£n i582. — Prix de la fanègue de blé, i4 réaies == iifr. 
95c. — Valeur relative, 1 pour 2,18. 

En i5c)8. — Prix de la fanègue d'orge, 7 réaies = 5fr. 
97c — Valeur relative, i pour 2,17, 

En r6oo. — Prix de la fanègue de blé, 18 réaies =5fr. 
36ck'^— Valeur relative, 1 pour 1,69. 

En i563, les privilèges de la noblesse étaient accordés 
temporairement, moyennant les charges correspondantes, 
au po$sç$>se.ur d'une fortune de 1000 ducats , qui prenait le 
titre de caballero quantioso. En 1600, pour obtenir on breret 
de quarUloso, il fallut justifier d'une fortune de 2000 ducats^ 

Vers^ 1700, les monnaies d'argent furent baissées dans la 
proportion de i à 2,46. L'once d'argent (ledSoun» d'aujour- 
d'hui) valut alors G80 maravédis. 



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(45^ ) 

N" n (page 37). 



Voîci le texte de la loi Siete partidas, part. 6, lit. 7, 

loi 7: 

« Si un homme étant chrétien, son fils ou son petit-fils se 
fait hérétique, Juif ou More (musulman), le père peut bien 
le déshériter pour cette raison ; mais si le père est hérétique 
ou d'une autre religion, et les fils ou petits-fils catholiques, 
alors le père est tenu d'établir pour héritiers ces enfans-là, 
bien qu'il ne le veuille pas. Et si par aventure le père avait 
des fils qui fussent chrétiens et d'autres qui ne le fussent 
pas, les catholiques hériteront, et les autres n'auront chose 
aucune des biens de leur père ; mais si plus tard ils se con- 
vertissent à la foi, on doit leur rendre leur part dans la suc- 
cession, sauf les fruits que les catholiques auront récollés 
pendant que les autres enfans étaient hérétiques : ces fruits 
ne pourront être réclamés. Et si par aventure le père et ses 
eofans étaient hérétiques, et les parens^ à un degré rappro- 
ché catholiques, alors ceux qui croient bien (les catholiques] 
auront l'héritage, et non les autres. Et si par aventure quel- 
qu'un était hérétique , et avec lui tous les parens ascendans 
ou descendans en ligne directe, en ligne collatérale, les pa- 
rens jusqu'au dixième degré , si cet homme est clerc , TE- 
glise en héritera, pourvu qu elle réclame ses biens dans le 
délai d'un an après la déclaration juridique d^hérésie ; passé 
cette année, si l'Eglise ne les a pas réclamés, le roi les 
aura : si cet homme est laïc, le roi encore aura tous ses 
biens.'» 

Cette loi enlevait de fait à tous les Mores le droit de tes- 
ter, car il était impossible que l'on ne trouvât pas à chacun 
d'eux une parenté quelconque avec un converti. 



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( 452 ) 
N* m {page i5o). 

Ferdinandos rez. — Anno mdx. Moniissoni. 

Fem far nos que los Moros Tehins, sladanta el habitaats 
en les ciutats e yiles reaies e altres cîatats , Tiles e lochs c 
alqueries de ecclesiatichs, richs homens, nobles, caTallers, 
clotadans e altres qualserols persones no sien expellîts, fin 
ragîtats ni lançats del règne de Yalencia ni de les dotais e 
yiles reaies de aqoell, constreU ni forçats de ferse chre^ 
tians. Corn vallani e sia nostrâ volontat que per nos ne pcr 
successors nostres als Moros del dit règne de Yaleaciaiio 
sia fet empaig alga en lo comerdar, negociar e contradar 
ab e entre chreslians de lurs fe^s, negocis e contractes aas 
que liberament ho poixen fer si e segons fins a hay fer bas 
acostumat. 

{Fori regni Falentie. In extraTaganti^ folio j3k) 

N- IV (page i88^ 192), 



Préambule de la cédule royale qui fut eccpediée à Madrid le 4 
ami iSaS, et lue à Valence le i4 mai de la même armée. 

Don Carios, par la grâce de Dieu, roi, etc. 

Il nous est venu de notre yilie et royaume de Valeaoe 
beaucoup de plaintes sur l'apostasie de certains JULoires qnif 
après avoir été baptisés , ont fait publiquement retour ï la 
secte mahométane , et qui ont profané par des rits coupa- 
bles les églises ou ils avaient leurs mosquées, ce qui est aa 
grand détriment de notre foi et à la honte de la religioa 
J'ai, en conséquence, fait informer sur le tout par des p^- 



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( 453 ) 

sonnes de bonne vie el réputation, et j'ai assemblé des gens 
instruits dans les lois et craignant Dteu, tels que ceux des 
conseils de GastiIIe«Léon, Séville, Cordoue, Grenade, Ara- 
gon, Valence, Catalogue, Naples, Sicile, du conseil de 
notre empire et de celui de la sainte inquisition, avec quel* 
ques évéqucs, auxquels tons j'ai donné la charge d'examiner 
et de déclarer sur leur conscience si les Mores , baptisés 
avec la violence qui est connue, étaient véritablement chré- 
tiens , afin que moi , comme prince christlanissime , et sui- 
vant le vif désir que j'ai de contribuer h Fexaltatîon de 
notre sainte foi, je puisse ordonner en ce cas ce que la jus- 
tice demande ; et quoiqu'il nous eût suffi, si nous Vaolons dé- 
siré, de faire usage de notre pouvoir absolu , nous avons préféré 
suivre cette voie de l'examen par le moyen de personnes 
de sainte vie, de science et de conscience, afin que noire 
conscience à nous soit plus tranquille, et Dieu servi plus 
sûrement suivant ses vues. Nos conseillers, après avoir en- 
tendu les relations et recueilli les avis j ayant Dieu devant 
leurs yeux, ont déclaré d'une voix unanime, en parfaite con- 
formité d'opinions , que les Mores baptisés de la manière 
dessus dite sont et doivent être réputés chrétiens, parce que, 
au moment où ils ont reçu le baptême , fis jouissaient de 
leur raison naturelle, n'étant ni ivres ni fous, et qu'ils l'ont 
accepté de leur volonté. Ainsi, nous les déclarons tels. Nous 
déclarons de plus que tous les enfans nés d'eux, après le 
jour de leur baptême, devront recevoir l'eaii lustrale ; car il 
n'est pas juste que, les pères étant chrétiens, les enfans 
restent musulmans. Et déclarons encore que les églises dans 
lesquelles la messe a été déjà célébrée ne pourront redeve- 
nir mosquées. Notre volonté royale étant que personne n'ose 
faire le contraire , et que toutes les choses susdites soient 
mises à exécution, nous ordonnons..... 
(^Voy. Gaspar Escolano, Decadas, etc., t. 2, col. i665 et s.) 



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( 454 ) 

Pî« V {page 193). 

Ordre rayol pour, la conn^ersion des Mores du r^yaum d^ 
Valence» 

Alamiy jurés et 2|ljaiiia des More^ de N— f 
3achez qae nous, mus par la grâce et l'inspiration dq 
Dieu toat-puissant, nous avons déterminé qi^e dans tons noç 
royaumes et dans tous les lieox de notre domination sa re- 
ligion sainte serait observée à la gloire et louange de son 
saint nom* Ainsi, désirant procurer le salut de vos j^mts et 
vous tjrer de rei:rear et du mensonge dans lesquels vous yi- 
vez, npqs vous pripns, exhortons et ordonnons de vous faire 
tous chrétiens, et de recevoir l'eau du saint baptême. Si 
vous le faites , nous commanderons que l'on vous accorde 
toutes les libertés et les franchises auxquelles vous aurez 
droit comme chrétiens, suivant le^ lois du royaume. Si vous 
pe le faites pas*, nous serons forcés de recourir à d'autres 
moyens* Puisqu'il ne peut y avoir de changement dans nos 
intentions , ne laissez donc pas de reconnaître le bien et la 
grâce que l'on vous fait, et conformez-vous à la volonté de 
Dieu. 
Donné à Valladoiid, le i3® jour de septembre de l'aïuiée 

^e N.-S. i5a5. 

Moi, LE Roi. 

( GasparEscolano, Décodas, t. a, coL 1672.) 



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( 455 ) 
W VI {page 238). 

Extrait de Pédit des délations qui était publié cliaque année ^ par 
les inquisiteurs, à la grand^ messe du troisième dimanche de 
carême, dans l'une des églises de la oille oii était étabU un tri- 
bmal du Saint-Office. 

Nous, les inquisiteurs, etc...... à tous les habltans..... des 

villes de notre district , ordonnons que vous disiez et 

manifestiez devant nous 

Si vous savez ou avez entendu dire que quelques personnes 
aient dit ou affirmé que la secte de Mahomet est bonne ; 
qu'il n^y en a pas d'autre qui ouvre le paradis ; que Jésus- 
Christ n'est pas Dieu, mais seulement prophète; qu'il n'est 
pas né de Notre Dame, vierge avant, pendant et après l'en- 
fantement; — ou qu'elles aient fait quelques cérémonies, 
suivi quelques rits de la secte de Mahomet pour se confor- 
mer à sts préceptes, comme si par exemple elles ont chômé 
le vendredi , le prenant pour jour de fête , mangeant de la 
chair ce jour ou d'autres de ceux que notre sainte mère 
Eglise réserve pour Tabstinence, et prétendant que ce n'est 
point pécher de le faire, se revêtant ledit jour de chemises 
blanches et autres habits de parade ; — tué des volailles, des 
moutons ou antres bétes en faisant traverser le couteau, 
laisant la noix dans la tête, tournant le visage vers l'Ai qui- 
bla, qui est l'Orient, disant Yizmelea {Bismillah, au nom 
de Dieu), et liant les pieds des moutons ; — évité de manger 
des volailles non saignées ou saignées par une femme ; — et 
si c'est une femme, refusé de les saigner, parce que la secte 
de Mahomet le leur défend ;— circoncis leurs enfans en 
leur donnant des noms de Mores, les appelant de ces noms, 
«sngageant d'autres k en doqncr aux leurs, et se réjouissant 



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( 456 ) 

de ce qu'ils les portent ; — dit qu'il n'y a de Dieu qae Dieu, 
et que Mahomet est son envoyé ; — d'avoir juré par TAl- 
quibia ou dit Aiayminzuià, ce qui veut dire « par tous les 
sermens ; » — jeûné le jeûne du Romada, célébré la Pâque 
en faisant l'aumône ce jour-là^ ne mangeant ni buvant pen- 
dant tout le jour, et, après l'apparition de la première étoile, 
mangeant de la viande ou tout ce qu'elles veulent ; — fait le 
zahor en se levant le matin avant le jour pour manger, puis 
se lavant la bouche et retournant dormir ; -- fait le guadoc 
en se lavant les bras des mains au coude, la figure, la bou- 
che, le nez, les oreilles, les jambes et les parties honteuses; 

— fait ensuite lezala en se tournant vers TAlquibla, se met- 
tant sur une natte ou un tapis, levant et baissant la tête, pro- 
nonçant certaines paroles en arabe, disant \^ prière de l'An^ 
dululey, de Colliva, de Laguahat et autres prières de Mores; 

— évité de manger du porc et de boire du vin, pour obser- 
ver la loi des Mores; — célébré la Pâque de l'agneau en 
tuant im agneau après avoir fait le guadoc; — marié sui- 
vant le rit ou la coutume des Mores ; — chanté des chan» 
sons de Mores, fait des Zambras et des Lealys avec àe$ 
instrumens défendus ; — gardé les cinq concunandetaens d« 
Mahomet ; — porté ou fait porter à leurs enfans on à d'au- 
tres personnes une hanza , qui est une main , en mémotff 
des cinq comniandemens ; — lavé les morts, ei^seveli ces 
morts dans un linceul neuf, les enterrant dans la terre 
vierge, dans des sépulcres creux, les couchant sur le côté 
avec une pierre pour chevet, mettant sur le tombeau des ra? 
meaux verts, du lait, du miel et autres comestibles ; — ap-* 
pelé, invoqué Mahomet dans leurs besoins , disant qu'il est 
prophète et envoyé de Dieu, que le premier temple àft 
Dieu fut la maison de la Mecque, où l'on prétend que Ma- 
homet est enterré ; — dit qu'elles n'ont pas été baptisées 
avec la foi en notre sainte religion catholique ; — dit : « qœ k 
lionheur éternel soit avec nos pères ou nos aïeax qui sent 



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( 457 ) 

morts mosulmans ou Juifs !» ^^ dît que le More se sauve dans 
sa secte, et le Juif eu suirant sa loi ; — passé en Barbarie 
et renié notre sainte foi catholique, ou émigré en d'autres 
pays pour se faire Juif ou More; — enfin, dit ou fait autre 
chose qui tienne aux rits et aut cérémonies des Mores. 

(LJorente, Histoire de i' Inquisition, t. 4< P* 4i6-4i7-4'8.) 

W VII (page 244). 

Yoici un monument singulier de ce goât des jeunes sei« 
gncurs espagnols pour les belles Moresques. Juan Hernan- 
dez de Eredia, l'auteur du virelay suivant , que nous extrayons 
diiCancionero général, était un chevalier de la cour d'Isabelle. 

A una mora* 

j Ay Haxa!^ porque te vi? 
No quisîera conocerte 
Para perderme y perderte ! 
Que si el perder la vida 
De tu merecer no es pago, 
I Mira que por ta mas bago, 

Que tengo el ama pcrdida. 
Haxa, tente por servîda 
Pues mas no puedo ofrccerte 
Para perderme y perderte. 

Le lecteur curieux ne trouvera peut-être pas déplacée ici 
une autre pièce de vers peu connue, écrite sur le même su* 
jet et le même ton. Celle-ci appartient au célèbre Alfoi\ 
Alvarez de Villasandino , chevalier-troubadour-lauréat, qui 
vivait à la fin du ] 4 siècle, et mourut plas qu'octogénaire^ 
environ l'an i425. Elle est conservée avec quelques autres, 
du même poète, dans le cancionero manuscrit de Baena^ 
|i la bibliothèque du roi. 



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(458) 

Cancion en hores de una morom 

Quîen de lynda se enamor^ 
Atender dere perdon 
En caso q[ae sea moia» 

£1 amor e la Tentara 
Me ficieitm ir myrar 
May graciosa cryatar^ 
De lynage de Agar; 
Qaien fablase verdat para 
Bien puede decîr qae non 
Tiene talle de pastora. 

Lynda rosa mny saaye 
Vi plantada en an vergel 
Puesta so sécréta Haye 
De la lyna de Ismaë'l ; 
Maguer sea cosa grave 
Gon todo mi corazon 
La recîbo por senora. 

Mahomad el atrevido 
Ordenb qae faesse tal : 
De asseo noble camplido, 
Albos pechos de crystal ; 
De alabastre muy bninido 
Dévie ser con grant razon 
Lo que cabre su alcandora. 

DîMe tanta fermosara 
Que le non puedo dezir; 
Qaantos miran su figara 
Todos la aman servir. 
Gon lyndeza e apostura 
Vençe à todas quantas son 
De alcuna donde mora. 

Non se ombre tan grandadp 
Que viese su resplandor 



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(459) 

Que non fuesse conquùudo 
Kn un panto de sa «nor ; 
Por aver tal gasajado 
To pomia en condicion 
La mi aima pecadora. 



W vin {page 278). 
Pragmatique royale du ij novembre i566. 

Don Felipe, par la grâce de Dieu, roi, etc. 

I. Nous ordonnons et commandons que les Morisqaes 
de nos royaumes n'achètent point d*esclaves noirs et n'en 
gardent point; sous peine, s'ils en achètent ou gardent, que 
ces esclaves soient confisqués sans restitution de prix, et 
leur valeur appliquée au profit de notre fisc; en outre, que 
les détenteurs d'esclaves encourent une amende de dix mille 
maravédîs, dont une moitié sera pour notre fisc, l'autre 
moitié pour le dénonciateur et pour le juge qui prononcera 
la sentence. — Nous commandons que , sous les mêmes 
peines, lesdits Morisques ne puissent posséder ni possèdent 
aucun esclave barbaresque ou d'autre contrée, nonobs- 
tant tonte licence ou cédule de notre main qu'ils auraient 
obtenue pour posséder des esclaves barbaresqnes, lesquelles 
licences et cédules nous révoquons et annulons à cet égard. 
— Quant aux licences que nous avons données pour pos- 
séder àes esclaves noirs, nous voulons que les Morisques 
auxcpiels elles ont été octroyées, les présentent par de- 
vant notre président de la chancellerie de Grirenade, afin 
que celui-ci nous fasse uti rapport sur la qualité des per- 
sonnes auxquelles ces licences ont été accordées, et sur ce 
qu'il convient de faire à cet égard. Au préalable, ledit pré- 



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( 46o ) 
s'idcnt sUlaera sur les mesares miles à prendre relaUvement 
à l'usages desdites licences^i 

2. Nous ordonnons et tommandons que passé trois an- 
nées (lequel terme nous accordons aux Morisques pour 
qu'ils apprennent à parler et écrire notre langue castillane, 
qu'ils nomment aijamia), aucun desdits nouveaux conyertis 
du royaume de Grenade, homme ou femme, ne puisse par- 
ler, lire on écrire en langue arabe, dans sa maison ou de- 
hors, secrètement ou publiquement, mais qu'ils parlent, 
écrivent, lisent et conversent dans notre langue castillane; 
sous peine pour celui qui parlerai!, écrirait ou lirait eo 
langue arabe, à la première fois, d'être emprisonné pen- 
dant trente jours, exilé dudit royaume pendant deux ans, et 
frappé d'une amende de 6000 maravédis, applicables par 
tiers au dénonciateur, au î«ge et à notre fisc; à la seconde 
fois, de subir une peine double; à la troisième fois, d^en- 
courir, en outre de la peine double, l'exil perpétuel dudit 
royaume. ^ D'autre part, nous ordonnons que passé ledit 
terme et en outre des peines rapportées ci-dessus, tous les 
contrats, testamens ei autres écritures quelconques qui se 
feraient on seraient rédigées dans ladite langue arabe et ne 
seraient pas écrits en notre langue castillane ou en laogae 
latine, soient nuls et de nvile valeur, ne fasseat foi ni en 
jugement ni lM>rs de fugeineat, et €fa!em vertu desdîts actes 
on ne puisse ni réclamer ni demander, enfin qu'ils n'aient 
force ni vigueur aucune. 

3. Noos ordonnons et commandons q«e maintenant et 
d'ores en avant aucun desdits nouveaux convertis du royaume 
de Grenade, ni aucun de leurs descendans ne poissent faire 
ni couper de nouveau des almait^as, des marioias, ni d'au- 
tres chausses ou vétemens qui se portaient du temps des 
Mores ; et que tes véiemens qui se feront à l'avenir soient 
pareils à cevx qiu portent les ciM^tiennts de race, à savoir 
des mantes et des saye^ ; sous peine pour celui «qui coupe- 



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(46i ) 

rait et ferait lesdites almalafas et marlotas d'être mis en 
prison pendant trente jours et exilé pour deux ans du 
royaume de Grenade, en outre de la confiscation desdits 
vêlements. Le tailleur, ou quelqu'autre personne que ce 
soit d'entre les chrétiens qui ferait et couperait des réle* 
mens d.e cette epèce , sera mis en prison également pour 
trente jours, exilé perpétuellement du royaume de Grenade, 
et paiera 10,000 mararédis, applicables par tiers au dénon- 
ciateur, au juge et à notre fisc. A la deuxième infraction, la 
peise sera double ; à la troisième, en outre des peines sus- 
dites, le délinquant perdra la moitié de ses biens. — Quant 
aux sdmalafas, marlotas et autres vétemens qui sont déjà 
faits, afin qu'ils ne soient pas tout-à-fait perdus, qu'ils se 
puissent user et que les Morisques souffrent par- là un 
moindre dommage, nous donnons licence et faculté de por- 
ter, pendant un an seulement, lesdîts almalafas, marlotas 
et autres yêtemens qui sont de soie ou garnis de soie, et, 
pendant deux ans, ceux qui ne sont ni de soie ni garnis de 
soie. Passé lesdîts termes, lious voulons que ces rétemens 
ne puissent plus être portés en aucune façon, sous les pei- 
nes portées contre ceux qui en feraient ou tailleraient de 
nouveaux; lesquelles peines nous ordonnons être mises en 
exécution inviolabkment et irrémissiblement passé lesdits 
termes. Et nous voulons que, dès maintenant, les Morisques 
nouvellement converties qui porteront des almalafas mar- 
chent à visage découvert. 

4* Nous ordonnons et commandons que maintenant et 
d'ores en avant il n'y ait ni puisse y avoir dans le royaume 
de Grenade de bains artificiels; que ceux qui existent soient 
supprimés et démolis, et qu'aucune personne de quelque 
état ou condition qu'elle soit ne puisse user desdits bains et 
s'y baigner. D'autre part, que les nouveaux convertis ne puis- 
sent avoir de ces bains ni s'en servir, soitdans leurs maisons, 
soit hors de leurs maisons, sous peine pour celui qui en aurait 



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( 46i ) 

ou en userait, d'^re condamné, la première fois, à cin- 
quante jours de prison dans les chaînes, à un exil de deux 
ans hors an royaume de Grenade el à une amende de 10,000 
mararédis, applicables par tiers au juge, au dénonciateur et 
à notre fisc; la seconde fois, k une peine double; la troi- 
sième fois, en outre des susdites peines, à servir pendant 
cinq ans sur nos galères et k perdre la moitié de ses biens. 

5. Nous ordonnons et commandons que les nooreanx 
convertis, pendant leurs noces, épousailles et fiançailles, 
n'usent point de rits, coutumes, cérémonies, divertissemens 
et solennités dont on usait an temps des Mores ; que dans 
lesdites noces, épousailles et fiançailles, ils tiennent ou- 
vertes les portes de leurs maisons, et qu'ils le fassent éga- 
lement les vendredis sur le soir, les dimanches et les jours 
de fête ; que dans ces noces et épousailles ils ne fassent 
point de zambras ni de leylas avec des instrumens mo- 
risques, quand même ils ne chanteraient rien qui soit contre 
la foi et la religion. -^ D'autre part, nous défendons aux 
nouveaux convertis de prendre ni donner des noms ou sur- 
noms de Mores, et défendons à ceux qui en ont de les gar- 
der* Nous défendons aussi que les femmes se servent d'à/- 
hena (de henné). 

6. Nous ordonnons à nos gens de justice qu'ils se pour- 
voient, qu'ils prennent leurs mesures et donnent leurs ordres 
afin que tout le susdit soit observé, accompli et exécuté; 
qu'ils le fassent observer, accomplir et exécuter, punissant 
et châtiant, selon la qualité des infractions et délits, ceux 
qui viendraient ou iraient contre les choses susdites en tout 
ou en partie ; qu'ils prennent toutes les mesures et précau- 
tions et fassent toutes les recherches qui seront nécessaires 
ou leur paraîtront convenir pour que tout le susdit s'ob- 
serve. Ainsi l'avons-nous ordonné et ordonnons, et com- 
mandons que notre ordonnance ait son effet, et que per- 
sonne n'aille ni vienne contre elle. (Voyez Nuetni recopilacion 



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( 4f>3 ) 

âe Lryrs, an iG^o; Hvrc 8, titre a, lois 1 3 et suivantes )w 

Marniol ajoute {Rebel/ion, tome i, page i44-) que U 
pragmatique portait encore : 

i** L^ordre de présenter, sous trente jours, au p^sidettt 
tous les livres écrits en langue arabe, aOn que le président 
les examinât et ne rendit que ceux dont il jugerait inoffensif 
le contenu; ccsdits livres pouvant être conservés encore 
pendant trois ans , et non plus* 

a<> Que les mesures k prendre pour enseigner aux Mo* 
risques l|i langue castillane, seraient décidées par le prési- 
dent et Tarchevéque, suivant l'avis de personnes instruites 
et expérimentées. 

3° L'ordre aux Gacîs d'évacuer le royaume de Grenade 
dans un délai de six mois* 



!No VIII bis (page 285). 
Discours de Frandseo Nunexr-Muley. 



Ce discours a été certainement arrangé, sinon composé 
en entier par l'historien espagnol. 11 n'en est que plus re- 
marquable comme document. 

« Quand les naturels de ce royaume se convertirent à la 
foi de Jésus-Cbrist, il ne leur fut parié d'aucune mesure 
qui dût les forcer à quitter leur langue, leur costume, ni 
leurs modes de fêtes, zambras et divertîssemens* Et, pour 
dire la vérité, la conversion fut opérée par contrainte, en 
violation du traité qui avait été conclu entre les rois catho- 
liques et le roi Abou-Abdilehi , lorsque celui-ci rendît la 
ville de Grenade. Tant que leurs Altesses vécurent, je ne 
me rappelle point, malgré mes nombreuses années, qu'il 
IL 3o 



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(464) 

ait jamais été qoeslian àe nous priver de toutes ces choses, 
t]uî ne tiennent point à la foi. Depuis, pendant le règne de 
M"^ Dona Juana leur fille, il parut convenir, certes je ne 
sais à qui, et Ton nous donna l'ordre que nous eussions à 
quitter le costume morisqne. Mais cette ordonnance fut 
suspendue, en suite des représentations que nous fîmes, et 
la même chose arriva lorsque régnait le christianissime em» 
peur don Carlos. Quelque temps après , un homme infime 
de notre nation, enhardi par la protection que lui accordait 
son mattre, le licencié Polanco, auditeur de cette audience 
royale, osa rédiger des plaintes contre les prêtres et «posses- 
seurs de bénéfices. Sans consulter les personnages princi- 
paux, qui savent ce que l'on doit supporter en silence et ce 
que l'on doit dénoncer en pareille matière, il fit signer des 
doléances par quelques-uns de ses amis , et les fit parvenir 
k Sa Majesté. Aussitôt les prêtres et les bénéficiers dépu- 
tèrent le licencié Pardo, abbé de Saint-Salvador de TAi- 
baycin, pour qu'il présentât leur défense, et celui-ci, à son 
retour, ayaut fait pleinement décharger les prêtres de ce 
qu'on leur imputait, rédigea, sous i'autoriié du corps des 
prélats, une dénonciation contre les nouveaux convertis, 
alléguant qu'ils étaient musulmans, vivaient comme des 
musulmans, et qu'il était convenable de les forcer à quitter 
toutes leurs anciennes coutumes, car elles les empêchaient 
de devenir chrétiens. L'empereur, en prince vraiment reli- 
gieux, ordonna que des visiteurs parcourussent ce royaume 
et vérifiassent quel genre de vie menaient les naturels. La 
visite fut faite par les mêmes prêtres qui avaient été accusés, 
et ce fut encore eux qui déposèrent contre nous, comme des 
gens qui savaient bien quelle ivraie restait dans notre blc; 
et comment eh si peu de temps aurait-il pu en être tout-à- 
fait purgé? De là résulta la conférence de la chapelle 
royale. Il y fut arrêté plusieurs mesures contre nos privi- 
lèges, mais nous y fîmes une respectueuse opposition, et 



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( 465 ) 

réexécution ^e ces mesures fut suspendue. Quelques atinécs 
après, don Gaspard de A valus, alors archevêque de Gre- 
nade, voulut de fait nous forcer à quitter nos costumes, en 
Commençant par les habitans des villages , et il fit même 
amener ici quelques personnes de Guejar, qui résistaient. 
Le président, qui à cette époque siégeait à la place qu'oc- 
cupe aujourd'hui votre seigneurie, de concert avec les audi- 
teurs de cette audience et le marquis de Mondejar, ainsi que 
le corrégidor de Grenade^ s'opposèrent aux violences de 
Farchevéqne , et l'affaire fut arrêtée. 

« Depuis l'année i54o, on a toujours sursis à l'application 
des mesures décidées dans la Conférence de la chapelle royale, 
et voici que maintenant les mêmes prêtres ressuscitent ces 
vieilles ordonnances , afin de nous molester à la fois sur 
tant de points. Qui regardera les nouvelles pragmatiques 
parle dehors, les trouvera bien faciles à observer. Mais les 
difficultés qu'elles renferment sont grandes, et je les expo- 
sefai en détail devant votre seigneurie, afin que prenant en 
pitié ce misérable peuple, vous vous intéressiez à lui avec 
amou^ et charité, et nous protégiez auprès-de Sa Majesté, 
comme l'ont fait tous vos prédécesseurs les présidens de 
cette audience. 

« Notre costume, quant aux femmes, n'est point un signe 
de mahométisme, c'est un costume de province, de même 
qu'en Castille ou autres contrées de ce royaume les gens se 
distinguent par des formes particulières dans leurs coiffures, 
leurs habits et leurs chaussures. Qui pourra nier que le 
costume des Maures et des Turcs soit très-différent du nô- 
tre? Et même éntr'eux ils ont des variétés; le Maure de 
Fez n'est point mis comme celui dé Tremecen, ni celui de 
Tunis comme celui de Maroc. H en est ainsi dans là Tur^ 
qùie et les autres royaumes. Si la secte de Mahomet avait 
imposé comme signe un costume spécial, ce costume serait 
tiTiîfbntie dans tous les pays musulmans; mais, c*esi ici le 



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( ¥.6 ) 
cas de le dire, l'habit ne fait pas le moine. Noos voyons 
venir d'Egypte et de Syrie des chrétiens , clercs oo Mtpiest 
iréttts k la lurqoe , avec des turbans et des caftans qui des- 
cendent jusqu'à leurs talons ; ils parlent arabe oo tare, ils 
ne savent ni latin ni espagnol, et pourtant ils sont chrétiens. 
Je me rappelle, et plusieurs de mon temps se le rappelle- 
ront, que dans ce royaume les modes ont changé, chacun 
cherchant un costume propre, court, léger et économique, 
teignant la toile et en usant pour habit. Telle femme dé- 
pense seulement un ducat , et la voilà vêtue. On garde les 
habits de noce et de fête pour de pareils jours, et on se les 
transmet pendant (rois ou quatre générations. Puisqu'il en 
est ainsi, quel profit pourra-t-on retirer de nous faire quit- 
ter notre costume? Tout bien considéré, ces habits nous 
ont coûté bon nombre de ducats qui ont augmenté les tré- 
sors des rois passés; pout*quoi veut on nous faire perdre 
environ trois millions d'or que nous avons employés à cet 
usage? et ruiner les marchands, les traitans, les orfèvres et 
les autres maîtres ouvriers qui vivent de cette industrie, 
faisant des habits, des joyaux et des chaussures à la mo- 
resque ? Si deux cent mille femmes, ou plus, qu'il y a dans 
ce royaume, doivent s'habiller de neuf des pieds à la téte,oà 
trouveront- elles l'aident nécessaire? quelle perte sera celle 
des habits et bijoux moresques qu'il faudra défaire et jeter? 
car ce sont des robes courtes, gironées et faites de pièces 
qui ne peuvent servir que là où elles sont, mais là elles 
sont riches et de prix. Pourrons-nous même faire servir à 
quelque chose les coiffures et les chaussures ? Voyons : la 
pauvre femme qui n'a pas de quoi acheter une saye, une 
manie, un chapeau et des mules, et à laquelle suffisent au- 
jourd'hui des zaragiielles et une alcandora de toile d'AnicNi 
teinte, avec un drap blanc pour voile, que fera-t-elle? 
comment se pourra-t-elle vêtir? où trouvera-t-elle l'ar- 
gent? Et d'ailleurs, pourquoi nuire aux revenus royaux si 



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( 467 ) 
intéressés dans le débit des costumes inoresqoes , où l'on 
emploie beaucoup de soie, d'or et de perles T Nous autres 
bommes nous sommes tous babilles à la castillane , quoi*- 
que la plupart pauvrement. Si le costume faisait secte, 
certes les hommes y auraient pris plus de garde que les 
femmes, puisquMls tenaient ce costume de leurs anciens, de 
yieux et sages personnages. J'ai plusieurs fois entendu dire 
aux ministres et aux prélats que l'on favoriyrait ceux qui 
adopteraient le costume castillan ; mais jusqu'à aujourd'hui 
de tpus ceux qui l'ont fait, et il y en a un grand nombre, je 
n'en vois aucun qui soit moins molesté ou plus favorisé. 
Nous sommes tous traités également. Si k l'un de nous 
ou ironye un couteau, il est jeté aux galères, il perd tout 
son bien en droits, en (irais, en amendes. Nous sommes 
pourchassés par la justice ecclésiastique et par la justice ci- 
vile^ et, malgré tout, nous persistons dans notre loyauté 
comnje des vassaux soumis de Sa Majesté, prêts k la servir 
de nos personnes et de nos biens. 

« Jamais on ne pourra dire que nous ayons commis tra- 
hison depuis le jour où nous nous sommes rendus. Quand 
l'Albaycin s'est révolté, ce n'était pas contre le roi, mais 
en faveur de sa signature que nous vénérions comme chose 
sacrée* L'encre n'était pas sèche, et les officiers de justice 
déjà violaient la capitulation, prenant les femmes qui ve- 
naient de famille chrétienne pour les forcer à devenir elles« 
mêmes chrétiennes contre leur gré. Voyons, seigneur, dans 
le temps des comuneros, l'occasion eût été belle pour des 
traîtres, les Morisques de ce royaume se sont- ils soulevés? 
Certes ils se sont soulevés..... en faveur de Sa Majesté. Le 
marquis de Mondejar, don Antonio et don Bemardino de 
Mendoza, ses frères, marchant contre les comuneros, 
étaient accompagnés par plus de quatre cents hommes d'ar- 
mcsyde notre nation , à la tête desquels se trouvaient don 
Hernando de Cordova-el-Ungi, don Diego Lopez-Aben- 



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(468) 

Axar et don Diego Lopez-Hacera ; lU furent les premiers 
de toutes les Espagnes qui prirent les armes contre les 
comuneros. Et don Jnan de Grenade, cousin du roi Aboo-> 
Abdilehi, fut aussi, en CastilICf générai des royaliste^ ; il ira- 
Tailla, il pacifia, il fit ce qnMl put, et tout ce qu'il devait à 
sa qualité de vassal de Sa Majesté. 

« Il est donc juste que ceux qui ont prouvé tant de loyauté 
soient favoris^^, honorés, protégés dans leurs biens, et que 
votre seigneurie les favorise, honore et protège, comme 
Tonl fait vos prédécesseurs président sur ce siège. 

w Nos noces, nos zambras, nos réjouissances, nos modes 
de diveriissemens, cela n'empêche pas d'être chrétiens. Je 
ne sais comment l'on peut dire que ce soienr des cérémonies 
mahométanes. Le bon musulman ne se trouvait jamais h 
semblables réunions, et dès que les zambras commenç^dent 

jouer et à chanter, les alfaquis se retiraient Et même 
quand les rois mores, pour sortir de la ville, traversaient 
l'Albaycin, où demeuraient beaucoup d'alfaqois et de cadis 
qui se piquaient d'être bons musulmans, ils faisaient taire 
les instrumens jusqu^à ce qu'il î(ki hors de la porte d'Elvire; 
ils avaient pour eux cet égard. Ni en Afrique ni en Turquie 
on ne connaît ces zambras, c'est un usage de province ; el 
si c'était une cérémonie de la secte musulmane, certaine- 
ment elle se retrouverait partout. Le saint archevêque (Ta- 
lavera) avait pour amis plusieurs aifaquis et mouphtîs ; il 
en entretenait même pour l'informer des rites de l'isla- 
misme : s'il avait vu que les zambras faisaient partie de ces 
rites, il est bien sûr qu'il eût cherché il les supprimer, ou du 
moins il n y aurait pas pris le goût qu'il y avait. Car il ai- 
mait que les zambras accompagnassent le très-saint sacre- 
ment dans les processions de la Fête Dieu et les autres so- 
lennités où chaque village envoyait, à l'envi, la meilleure 
zambra qu'il pouvait. Dans le cours de ses visites pastorales 
aux AIpuxares, lorsqu'il chantait la messe, en places d'or- 



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(469) 

gues dont il n^y avait pas, c'étaient les zambras qui répon- 
daient. Elles raccompagnaient dje son bô.tel à r<5glise. Je 
me rappelle qu'à la messe^ lorsqu'il se tonmajit vers i^ peu- 
ple, au lien d^ Donnas ^obiscum^, il disait en arabe y horafi- 
cQum, et aussitôt U zambra reprenait. 

« Il sera encore plus difficile de trouver que l'alhena dont 
ae servent les feaimes, ait quelque analogie avec une céré- 
inonie musulmane ; c'est tout simplement un usage adopté 
pour la propreté de la tête, parce que l'albena nettoie très- 
çfScacemcnt, et cela est une cbose salutaire. Si l'on y ajoute 
de la noix de galle, c'est pour teindre les cheveux et donner 
de la bonne grâce. Il n'y a là rien de contraire à la foi, mais 
quelque chose d'utile aux corps, de tonique et d'astringent 
pour les chairs, de puissant contre les maladies. Don Fray 
Antonio de Guevara, étant alors évéque de Guadîx, voulut 
faire tondre les femmes morisques dans le marquisat de 
^enete, et leur gratter les ongles pour en ôter l'albena. 
Mais comme il en fut porté plainte à Grenade, le président, 
les auditeprs et le marquis de Mondejar eu consultèrent 
ensemble, et ils expédièrent à l'évéque un receveur pour lui 
notifier qu'il eût à cesser cette vexation, car l'usage de l'al- 
bena n'intéressait guère la foi. 

«e Maintenant, seigneur, considérons avec bonne foi ce 
qu'il résultera de l'obligation qfti nous est imposée de lais- 
ser nos portes ouvertes. Par-là on donne liberté aux voleurs 
de voler, aux mauvais sujets de s'émanciper avec les fem- 
mes, aux alguazils et aux huissiers on fournit mille prétextes 
pour qu'ils ruinent le pauvre peuple. Si quelqu^un veut resr 
ter musulman et pratiquer les usages ou cérémonies du ma- 
hométisme, ne pourra- 1- il le faire de nuitP certainement 
oui« car l'hérésie de Mahomet exige soiitqde et recueille- 
ment. A celui qui a le cœur mauvais, il lui importe peu 
d'ouvrir ou fermer la porte. Celui qui fait ce qu'il ne doit 
pas faire en sera puni, car rien n'est caché à Dieu. 



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(470 ) 

« Et quant aux batos, paarra-t-on affirmer qaUts se rat- 
tachent à des cérémonies de secte, non, certes non. Dans 
les bains II se réunit beaocoup de monde, et les baigneurs, 
pour la plupart, sont chrétiens. Les bains sont des mines 
d'immondices ; la religion du musulman yeut de la netteté 
et de la solitude; comment donc irait-on la pratiquer en 
pareil endroit? Les bains ont été établis pour entretenir la 
propreté du corps, et dire que les femmes s'y mêlent arec 
le^ hommes est une assertion incroyable, car au milieu 
d'une telle multitude le secret serait mal assuré. Les fem- 
mes qui veulent se mal conduire, n^ont-elles pas d'autres 
occasions plus faciles, telles que les visites? et d'ailleurs les 
hommes ne peuvent entrer dans les bains qu'elles fréquen- 
tent. H y a toujours eu des bains dans le monde et dans tou« 
tes les provinces. Si jadis on les a supprimés en Castille, 
c'est parce qu'ils débilitent les forces et l'énergie des hom- 
mes de guerre. Les naturels de ce royaume ne sont plus 
destinés à combattre, et les femmes n'ont pas besoin de 
forces, mais seulement de propreté. Si elles ne se lavent 
pas aux bains, ni dans leurs maisons, ni dans les rivières, 
car tout cela leur est défendu, mais on doue iront-elles se 
laver? Même pour aller aux bains naturels par ordonnance 
des médecins lorsqu'elles seront malades, il leur en coûtera 
de l'argent, de la peine et ^e la perte de temps pour obtenir 
une permission. 

« D'un autre cAté, exiger que les femmes paraissent en 
public avec le visage découvert, qu'est-ce que cela, sinon 
fournir aux hommes une occasion de pécher en exposant à 
leurs regards la beauté qui les tente si facilement? Bt les 
laides, qui désormais voudra les épouser? Nos femmes se 
voilent, parce qu'elles ne veulent pas être remarquées, à 
l'opposé des chrétiennes espagnoles. Cest un usage de mo- 
destie qui a pour but d'éviter de graves inconvéniens, et il 
le reconnaissait bien ainsi le roi catholique qui avait dé- 



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(47' ) 

fendOf soas des peines graves, qn'nn chrëtten levât jamais 
dans la rue le voile d'ane femme morisque. Sî cette cou- 
lame n'a aucun rapport avec la foi, pourquoi donc les na- 
turels de ce royaume seraient-ils molestés sur le fait de 
montrer ou cacher les visages de leurs femmes? 

« Les surnoms anciens que nous avons servent à distin- 
guer les individus; sans eux la confusion s'établira parmi 
noutf; la tradition des lignages se perdra. Et de quoi peut-il 
servir que les traditions se perdent ? tout bien considéré , 
elles augmentent la gloire et Téclat des rois catholiques qui 
ont conquis ce royaume. Leurs Altesses et l'Empereur, qui 
aujourd'hui est glorieusement au ciel, ne voulaient point 
que les traditions se perdissent» C'est pour cela quMls ont 
fait conserver dans leur forme ancienne les riches Alcazars 
de l'Alhambra et d'autres moindres édifices, afin qu'ils té- 
moignassent du pouvoir des roîs mores, et par-là devinssent 
un trophée de victoire pour les conquérans. 

Expulser de ce royaume les Gacis, c'est une mesure juste 
et sainte, car les naturels ne retirent aucun profit de leur 
fréquentation. Mais cela déjà plusieurs fois a été résolu, et 
jamais accompli. L'exécuter aujourd'hui ne laisse pas d'offrir 
des inconvéuiens. La majeure partie des Gacis sont main- 
tenant naturalisés; ils ont des femmes, des enfans et même 
des petils-enfans mariés ; expulser du pays toutes ces géné- 
rations, n'est-ce pas un cas de conscience? 

« Il n'y a pas autant d'inconvénîens à laisser des esclaves 
noirs en la possession des Morisques. Ne faut-il pas que 
nous ayons des domestiques? devons- nous être tous égaux? 
Dire que la nation morisque se recrute parmi ces gens, 
c^est une absurdité dictée par la passion. Dans les corlès de 
Tolède, Sa Majesté fut avertie que les naturels de ce royaume 
possédaient plus de vingt mille esclaves noirs; vérification 
ordonnée et faite, il s'en trouva moins de quatre cents; 
aujourd'hui nous n'avons pas entre nous tous cent antori^ 



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( 470 

salions pour en pouvoir posséder. Cela est encore sorti des 
prêtres* Et pourquoi? Cest eux qui, se portant garans, .ob- 
tiennent des licences particulières pour les propriétaires 
d'esclaves f et ils tirent de cela grand profit. 

« Arrivons enfin à la langue arabe, qui est la grande pierre 
d'achoppement. Mais comment veut-on arracher k on peu- 
ple sa langue naturelle, avec laquelle il est né, avec laquelle 
il a été élevé? Les Egyptiens, les Syriens, les Maltais et 
d'autres nations chrétiennes parlent arabe, lisent et écrivent 
en arabe : trouvera-t-on qu'ils soient moins chrétiens qae 
nous? D'ailleurs on peut vérifier que dans ce royaume il 
n'a pas été fait un contrat ni un testament en langue arabe 
depuis notre conversion. Nous voudrions tous apprendre 
le castillan, mais ce n'est pas au pouvoir de tout le monde. 
Combien de personnes y a-t-il qui, dans les villes et les 
villages de cette banlieue et jusque dans la cité, ne parvien- 
nent même jama's à parler correctement leur langue ma- 
ternelle; ils la parient avec des variétés et des accens si 
opposés, que l'on peut asssurer de quelle toAa est originaire 
un Alpuxareno, après lui avoir entendu prononcer trois 
mots. Ces gens sont nés et ont été élevés dans de petits 
villages où jamais il n'est arrivé une grammaire, où per^ 
sonne ne la comprendrait s'il y en avait .une, si ce n'est le 
curé ou le possesseur de bénéfice, ou le sacristain, qui con- 
versent toujours avec eux en arabe. Il serait difficile, et 
pourquoi ne pas dire impossible, que les vieillards appris- 
sent le castillan pendant ce qu'il leur reste de vie, même 
quand ils ne feraient autre chose que d'aUer à l'école* Et l'on 
nous laisse un espace de trois ans pour nous former à ce 
langage! Il est évident que cet article a été inventé pour 
notre destruction. N'ayant personne pour nous enseigner la 
grammaire, on veut que nous l'apprenions par force, et que 
pous laissions notre langue naturelle. C'est-à-dire que l'on 
veut nous soumettre k des punitions, donner prétexte à des 



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(473) 

poursuites; on veut que les Morisques soient écrasés sous 
cepoidsy que de frayeur des punitions Ils quittent leur pays, 
f'en aillent en enfans perdus courir les champs, se fassent 
monfis! Que celui qui a fait cette ordonnance dans une in- 
tention bienfaisante peut-être, pour le remède et le salut 
des âmes, apprenne qu'il n'en peut rien résulter de bon, 
qu'il en résultera beaucoup de mal, que ce n^est point le sa- 
lut des âmes, mais leur damnation que l'on provoque ainsi. 
Rappelez-vous le second commandement: Aime ton prochain , 
et ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'il te fit. 
Si une seule chose de toutes celles qui nous^ sont imposées 
par cette pragmatique était imposée aux chrétiens de Cas- 
tille et d'Andalousie, ils en mourraient de chagrin, oUf je 
ne sais ce qu'ils feraient. 

« Les présidens de cette audience royale se sont toujours 
miséricor-dieusement portés à soulager notre misérable na- 
tion. Lorsque nous étions chargés injustement, c'était à eux 
que nous recourions, et ils remédiaient à nos maux comme 
étant les véritables représentans de la personne royale, et 
dé^reux du bien de leurs vassaux. Nous en attendons au- 
tant de votre seigneurie. Quel peuple y a-t-il dans le monde 
aussi vil et abruti que les nègres de Guinée? On leur per- 
met pourtant de parler leur langue, de chanter, jouer et 
danserÀ leur mode, et cela pour les tenir en joie. Nous n'en 
demandons pas davantage. 

« A Dieu ne plaise que j'aie parlé avec, malséance l 
mon intention était bonne. J'ai toujours servi Dieu notre 
Seigneur, la couronne royale et ma nation, cherchant le 
bien de tous ; c'est une obligation du sang duquel j'ai hé- 
rité. Je ne puis m'y refuser, et il y a plus de soixante aa- 
nées que je m'entremets dans ces affaires, parce qu'en toute 
occasion j'en ai reçu le mandat Que votre seigneurie 
jette donc sur nous un regard de compassion, qu'elle 
u'dandonné pas les faibles persécutés avec une apparence 



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(474) 

dangereuse d'autorité sous le nom de la religion , qni peut 
être plos justement invoqué en leur fayeor ; qu'elle détronape 
Sa Majesté, qu'elle empêche tous les maux que nous crai- 
gnons de Yoir arriver, qu'elle fasse tout ce que l'oblige k 
faire sa double qualité de chrétien et de gentilhomme ; elle 
aura servi par-là Dieu et le roi, en même temps qu'elle 
aura gagné l'éremelle reconnaissance des habitans de ce 
royanme» • 

Réponse du président 

« Tout ce que je pourrai faire pour que les vassaux de Sa 
Majesté ne soient point molestés, je le ferai* Si quelque 
officier de justice commet une vexation ou vons^ impose 
injustement une amende, adressez-vous à moi, j'y portera 
remède, et punirai rigoureusement le coupable* Ce que le 
roi exige de vous c'est que vous soyez de bons chrétiens, 
en tout semblables aux autres chrétiens ses vassaux* £a 
agissant d'après sa royale volonté, vous aurez le droit de 
réclamer de lui des faveurs, et il aura motif de vous en 
accorder* Mais ayez pour certain que la pragmatique ne sera 
pas révoquée, car elle est juste, sainte; elle a été faite avec 
réflexion et maturité. Si elle renferme quelque mesure vexa- 
toire, dites-le ; tout ce qui j'y pourrai amender, je l'amen- 
derai de bien bonne volonté ; pour ce qui sera au-dessus de 
mes attributions, je rendrai compte à Sa Majesté, et m'em- 
ploierai k le faire réformer promptement. Suivez cette 
marche. Ne jetez pas votre argent dans l'eau en faisant 
partir pour la cour des procureurs, car tout ce que 
vous pouvez dire a déjà été dit autrefois, et n'est pas de 
nature à faire révoquer la pragmatique. Ce qui regarde la 
langue a été confié à i'aichevéque de Grenade et à moi; 
nous prendrons de meilleures mesures pour y mettre ordre 
sans vous demander plus que vous ne pouvez faire. Pour le 
costume, vous avez dans votre main tout ce qu'il vous CanU. 



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(475) 

Défaites vos habits morisques, et avec les morceaux refaites 
des robes, des jupons, des faldelins k la mode chrétienne, 
vous n'y perdrez pas autant que vous dîtes. Les ouvriers qui 
travaillent à la moresque, pourront travailler à la castil- 
lane, les marchands continuer leur commerce; si vous 
m'objectez que vos mattres-ouvriers n'étant pas examinés 
pour ce nouveau travail, les almolacens et les inspecteurs les 
mettent à l'amende, dès maintenant je leur donne Tautori- 
sation de couper, coudre et vendre sans avoir passé d'exa- 
men; de même pour les bijoutiers et autres traitans. Je 
m'adresserai k Sa Majesté, et la supplierai de faire distri- 
buer aux femmes pauvres des mantes et des robes , ainsi 
elles n'auront point à craindre de se mettre par indigence 
en contravention avec les ordonnances de police. Et quant 
à ce que vous m'avez dit que le trésor royal souffrira de ces 
changemens, je vous avertis nettement que Sa Majesté de- 
mande de vous plus de foi que d'impôts. Elle serait satis- 
faite de sauver une seule âme au prix de tous les revenus 
que votre nation pourrait lui faire. Son intention est donc 
de vous amener à être de bons chrétiens, et non seulement 
elle veut que vous le soyez, mais aussi que vous le parais- 
siez. Et pourquoi ne feriez-vous point porter à vos femmes 
et à vos filles le costume que porte notre maîtresse la reine? 
Qnant à moi, en aucun temps je ne vous aiderai pour que, 
étant chrétiens, vous habilliez vos femmes comme des maho- 
métanes. — Voilii ce que j'ai à vous répondre. » (Marmol , 
Histona dâl reèeiiion, t. i, p. i5a et suiv.) 



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( 4^6 ) 

No IX {page 288). 

Jbforf oa Préâiciiofu 

Au nom de Dieu clément et misëricordienx* 

Nous lisons dans les livres divins de la tradition (la iSiui- 
naA) que Fapôtrfe de Dieu (la paix soit sur lui) était on 
joçr assis après la prière d'Âdohar : il s'entretenait arec ses 
disciples (la paix soit sur eux tous); et dans ce moment 
survint le fils d'Âbon-Taleb (Ali) avec Fatima-Alzahara (la 
paix soit aussi sur eux ) qui s'assirent à côté de lui , et lui 
dirent : «O apôtre de Dieu! fais-nous savoir comment le 
monde doit rester à ta famille à la fin des temps > et com- 
ment il doit finir. » L'apôtre dit : « Le monde doit finir 
quand paraîtra le peuple le plus pervers et le plus méchant. 
Et bientôt il y aura une génération de ma famille dans une 
île située aux dernières limites du ponent, qui se nommera 
l'île de l'Andalousie. Les derniers habitans de cette île se- 
ront de ma famille, les orphelins de la famille de l'Islam et 
ses derniers hériliers. Que Dieu ait pitié d'eux dans ce mo- 
ment! » Et en parlant ainsi ses yeux se remplirent de lar- 
mes, et il dit : « Ce sont les persécutés, les affligés^ les tor- 
turés, les victimes de la destruction de qui Dieu a dit : i/ 
ny a pas un grain de sable qui périsse sans noite permission. La 
sentence les frappera, parce qu'ils mettront en oubli les 
préceptes de la loi, obéissant à leurs passions, chérissant le 
monde , désertant la prière , pi^ohibant l'aumône et la refu- 
sant, s'adonnant seulement à la luxure, à la sédition et an 
meurtre ; parce que le mensonge croîtra parmi eux , et le 
petit n'aura pas de révérence pour le grand , ni le grand de 
compassion pour le petit; et l'injustice, l'arbitraire, les 



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( 477 
fanx sermens deviendront commans chez eux ; et les mar- 
chands achèteront et vendront avec osure, h fanx poids, avec 
tromperie , par cupidité , désir de gagner le monde , j'ac- 
croître leurs richesses ou conserver leurs biens, sans se sou- 
cier d'acquérir ou de posséder à bon droit. » Et en disant 
cela, ses yeux se remplirent une nouvelle fois de larmes, et 
il pleura , et nous pleurâmes tous en le voyant pleurer. Et 
ensuite il dit : « Quand ces vices se manifesteront dans une 
génération, Dieu puissant la mettra sous le joug d'un peuple 
pire qu^eux , qui lui fera souffrir de très - cruels tourmens ; 
et alors ils demanderont secours aux justes, et le secours ne 
leur sera pas accordé. Dieu enverra sur eux celui qui n'aura 
pas pitié du petit et n'aura pas de révérence pour le grand, 
parce que chacun doit être puni par où il a péché, et rece- 
voir le châtiment de sa faute. Jamais nous n'avons vu que 
l'usure, la fraude, les faux poids et les fausses mesures 
aient souillé une génération sans que le Dieu très - haut ait 
apesanti sur elle sa colère, en arrêtant la pluie dans le ciel 
ou la précipitant en déluge sur la terre. La luxure ne s'est 
jamais introduite et propagée chez une nation, sans qu'il lui 
ait envoyé la dispersion et la mort ; et jamais une famille 
ne s'est livrée à l'usure, à la vente à faux poids, aux faux 
sermens, à l'ambition, à l'orgueil, sans que Dieu tout-puis- 
sant ne l'ait châtiée par divers genres de maladies diaboli- 
ques. Jamais dans aucune famille le meurtre et l'empoison- 
nement n'ont été commis sans que Dieu n'ait abaissé cette fa- 
mille; ne l'ait livrée entre les mains de ses ennemis ; jamais 
chez aucun peuple l'œuvre de la famille de Loth n'aété accom- 
pli sans que Dieu n'ait envoyé la destruction et le boulever- 
sement des villes ; jamais on n'a vu quelques familles manquer 
de charité, de pitié, de crainte de Dieu, être tyrannique et 
violente, sans que Dieu l'ait punie en refusant d'entendre ses 
prières et ses plaintes dans les jours de peine et de tribula- 
tions, car, lorsque le péché se montre sur la terre , le Seî- 



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( 4if^ ) 

c;nenr souverain envoie du ciel te châtiment qai convient. 
Et Dieu ne maudit personne de ma famille avant d'avoir vu 
que la miséricorde est morte en lui. Le plus grand châti- 
ment qu'il envoie à son serviteur dans ce monde , c^est la 
dureté du cœur. Ainsi < quand le cœur de l'homme s'endur- 
cit, Dieu le maudit et n'écoute plus ses demandes , et n'a 
plus pitié de lui. Et lorsque Dieu sera le plus irrité contre 
ses serviteurs^ alors le jour du jugement s'approchera; et 
cela parce que leurs vices seront arrivés à l'excès , qu'ib 
auront oublié le bien, et que leurs voies seront éloignées du 
chemin de la vérité. » Et l'apôtre pleura, et il dit : « Que 
Dieu ait pitié d'eux dans cette île , lorsque les vices et le 
péché se manifesteront parmi eux, et qu'ils cesseront d'ac-^ 
complir les préceptes de TAlcoran , car la plupart d'entre 
eux, dans ce temps là, sous couleur de dévotion et de reli- 
gion, rechercheront le monde; ils se revêtiront d'hombles 
toisons d'agneaux, et leur langue sera plus douce que le 
miel, mais leurs cœurs seront des cœurs de ioup, et leurs 
actions des actions d'hommes vils et mauvais : cVst pour- 
quoi Dieu leur enverra son châtiment. Et il n'écoutera pas 
leurs prières, parce qu'ils favoriseront l'injustice, et les in- 
justes malfaiteurs n'entreront jamais dans le collège de ma 
famille. Et celui qui sourit en face de quelque homme in- 
juste, ou lui ^it place pour qu'il s'asseye, ou lui donne aide 
et faveur pour qu'il commette l'injustice, certainement celui* 
là déchire le voile de son salut. Et si quelque roi tyrannise 
son royaume et ne rend pas la justice à ses sujets. Dieu le 
frappera par les mauvaises récoltes ; mais s'il juge avec vé- 
rité et probité, s'il empêche dans son royaume les cruautés 
et les injustices , Dieu très-haut enverra la bénédiction sur 
son royaume , et sa famille et tout bien s'augmentera pour 
lui. Et ainsi quand dans cette île l'injustice , l'infidélité « le 
mensonge paraîtront; quand l'orgueil et la trahison y régne- 
ront, quand les orphelins seront maltraités, quand la vi<i- 



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(479) 
lence pr^idera aux relations des komitoes t quand les pré^ 
ceples de la miséricorde de Dieo seront négligés et que le 
peuple obéira an démon, se lirrant à ses vices, témoignant 
avec fausseté, s'kumiliant devant les riches, se dressant de*- 
vaut les pauvres par orgueil et dureté de cœiu'; quand leurs 
paroles seront douces et leurs œuvres amères, alors Bien 
lui enverra son châtiment » Et à ces mots il pleura, et dit: 
« Par la miséricorde de Dieu et la grandainr de ses attributs^ 
si ce n'était à cause de leur profession de foi , il n'y a de 
Dieu que Dieu, et Mahomet est son prophète, et h cause de l'a- 
mour que Dieu me porte , il enverrait sur eux son châti«- 
ment en toute rigueur et extrémité. » Et il pleura plus amè- 
rement, et dit : «O moii Dieu! ayez pitié d'eux! » en répé- 
tant cette parole trois fois. « Mais Dieu mettra sur eux des 
gouverneurs cruels et si pervers qu'ils leur prendront leurs 
biens; ils les feront esclaves , les tueront , les feront entrer 
dans leur loi, les forceront à adorer avec eux les images des 
idoles, et les feront manger avec eux les viandes impures. 
Us se serviront d'eux comme de bétes de somme ; ils les 
tourmenteront tant, qu'ils leur feront rejeter par la pointe 
des ongles le lait qu'ils auront sucé. Et en ce temps l'op- 
pression deviendra si grande que l'konime , en passant de- 
vant le lieu de sépulture où son frère est enterré, s'écriera: 
« Oh! que ne suis-je déjà auprès de toi! » Et la persécution 
durera jusqu'à ce qu'ils en soient arrivés à désespérer de se 
sauver dans la religion de salut. Et la plupart d'entre eux 
perdront confiance; ils tomberont dans le désespoir, et re- 
nieront la loi de vérité. » Sur ces paroles, il pleura encore 
de plus acres larmes, et il dit : « Dieu souverain s'apitoiera 
sur eux par sa miséricorde , et il tournera vers eux sa face 
miaéricordieuse , les regardant avec des yeux de clémence* 
de piété et de compassion. Gela arrivera lorsque le venin 
Ide leurs ennemis s'enflammera le plus contre eux, lorsqu'on 
lies jetera dans le feu ardent^ les hommes et les femmes^ les 
II. 3i 



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(48o) 

tûùOÈÈ ie peQ de jours et les vieillards cassés* Et lorsqu'on 
les chassera de leurs maisons, qu'on les exilera de leur 
pays 9 les anges se troubleront dans les cieuz, et tous avec 
Téhëmence ils se présenteront devant le trône de Dieu , et 
ils diront : «O notre Dieu! quelques-uns de la famille de 
votre ami et prophète Mahomet sont consumés dans le feu, 
et cependant vous êtes le puissant vengeurl m Et alors Dieu 
pubsant enven^a quelqu'un pom* les secourir, et celui-là les 
tirera de cette grande affliction et lèvera le châtiment.» 
Alors Ali (la paix soit sur lui) pleura , et nous pleurâmes 
tous avec lui, et il dit : «Ea quelle année Dieu leur oiverra- 
t-il le secours et un soulagement à leurs cœurs afOigés? ■ 
L'apdtre répondit en ces termes : «O Ali! cela se passera 
dans rtle de l'Andalousie quand l'année commencera par 
un samedi, et le signe sera celui-ci : Dieu enverra une nuée 
d'oiseaux, et dans cette nuée il y aura deux oiseaux remar- 
quables; l'un sera l'ange Gabriel, et l'autre sera l'ange MicbeL 
Us seront l'origine des autres oiseaux de la terre des perro- 
quets, et annonceront l'arrivée des rois du Levant et da 
ponent au secours de l'tle de l'Andalousie , avec cet anue 
signe, que d'abord ils attaqueront les premiers qu'ils ren- 
contreront au ponent. Et si ces oiseaux parlent , ce sera 
pour annoncer qu'il y aura, du cdté où ils parieront, de 
grandes révolutions, des guerres dans le ponent, et que tous 
seront assaillis de terreurs, de troubles et de confusions. Il 
y aura des révoltes et des chocs entre la loi des musulmans 
et la loi des chrétiens, et tout le monde retournera enfin à 
la loi des musulmans, mais cela n'arrivera qu'après une 
cruelle lutte. Cette année il y aura peu de brouillards, peu 
de pluies , les arbres donneront beaucoup de fruits , la ré- 
colte des blés sera plus abondante dans les montagnes que 
sur les côtes, et les abeilles rempliront leurs ruches pendant 
cette année bénie. » 

( Marmol, t^ i, p. i85 et suîv.) 



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(48i ) 
N* X {page 297). 



Complainte en çers, trowéedans les papiers du Monsque Daoud, 
et destinée à être répandue sur la côte d*Afriquem 



Au nom de Dieu clément et miséricordieux* Que là 
louange de Dieu précède et suive toute parole* La souverai- 
neté au Dieu des nations, la souveraineté au plus élevé des 
juges , là souveraineté au Dieu unique et de toute unité , à 
celui qui a créé le livre de la sagesse , la souveraineté au 
créateur des hommes. Il est souverain celui qui permet les 
tentations , qui pardonne au pécheur repentant ; il est sou- 
verain lé Dieu haut qui a ci^éé la terre avec ses plantes , et 
l'a donnée pour demeure aux hommes; il est souverain le 
Dieu unique sans division, souverain celui qui nourrit avec 
le pain et Feau, souverain celui qui protège, le roi élevé, qui 
n'a pas eu de commencement, le t>ieti du trône sublime; 
souverain celui qui fait ce qù^il veut et dirigé iout par sa pro- 
vidence ; souverain celui qui a £ait lés nuages, qui a ttéé 
Adam et lui a donné le salut ; souverain celui qui a la gran- 
deur, qui fait naître les hommes et les saiiits, qui a marqué 
parmi eux les prophètes , et a scellé le livre des prophéties 
après la venue du plus grand des envoyés. Ensuite de la 
ioc*ange de Dieu , qui est seul dans son ciel , que la sancti- 
fication soit sur son élu et snt ses disciples glorieux. Je 
commence à raconter l'histoire de ce qui est arrivé dans 
l'Andalousie , que l'ennemi a subjuguée , comme vous le 
verrez par cet écrit. — L'Andalousie, vous le savez, est un 
pays renommé dans le monde , et aujourd'hui les infidèles 
l'assiègent et l'entourent; ils l'ont entourée de tous côtés. 



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( 4^^ ) 

iioas vivons parmi eux en vasseiage, comme des brebis 
égarées on comme un cavalier sur on cheval sans frein. Ils 
nous ont tourmentés avec la cruauté, ils nous frappent avec 
la ruse et le mensonge, jusqu'à ce que Thonmie désire mou- 
rir de la douleur qu'il éprouve. Us ont établi sur nous les 
Juifs qui n'ont ni foi ni parole ; chaque jour ils inventent 
conlre nous des supercheries, des faussetés, des pièges, des 
humiliations, des injures et des vengeances. Ils ont mis nos 
frères sous le joug de leur loi, et leur ont fait adorer avec 
eux les idoles ; ils les y ont contraints sans que personne ose 
parler. O combien il y a d'afBigés parmi les fidèles! Ils nous 
appellent avec une cloche pour adorer Fidole, ils nous or- 
donnent d'aller promptement h leur conciliabule diaboli- 
que; et dès que nous sommes rassemblés dans l'église, il 
se lève un prédicateur à la voix de chouette qui nomme le 
vin et le porc; et l'office se fait avec du vin. Et si vous 
l'entendiez s'écrier : voici la bonne loi ! vous verriez ensuite 
que le prêtre le plus sage ne sait pas ce qui est licite et il- 
licite. Quand le prêche est achevé, ils passent devant leur 
idole, et lui font tous la révérence, marchant derrière le 
prêtre sans crainte ni honte. Celui-ci monte sur l'autel, et 
il lève un pain rond pour que tous le voient; alors vous 
entendez les coups sur les poitrines, et tinter la cloche au 
départ. Ils ont une messe chantée et une messe priée, et 
toutes les deux sont comme la rosée sur le brouillard. Celui 
qui s'y trouve s'entend appeler h son tour de rôle ; il n'y a 
petits ni grands qu'ils n'appellent. Tous les quatre mois le 
prêtre, notre ennemi, va dans les maisons du soupçon de- 
mander les cartes de passe -poru II va de poste en poste 
avec son papier, sa plume et son encre, et celui qui n'a pas 
de carte lui paye pour amende un dirhem. Les enneuiis ont 
décidé que les vivans paieraient pour les morts. Que Dieu 
soit avec celui qui n'a pas de quoi payer, ou bien il recevra 
des coups d'épée. Us ont bâti la loi sans ciment, ils adorent 



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(483) 

les idoles dans toutes sortes de postures. Us jeûnent un mois 
et demi, et leur jeune est comme celui des vaches qui man- 
gent au milieu du jour. Parlons du prêtre de la confession 
et du prêtre de la communion. C'est avec cela que Ton ac- 
complit ia loi de rinfidèle, et il est nécessaire de s'y sou- 
mettre, car il y a entr'eux des juges cruels qui confisquent 
les biens des Mores, et nous tondent comme les tondeurs 
tondent les brebis. Ils ont d'autres juges examinés qui dé- 
font toutes les lois; ils ont un Horozco et un \Ibotodo 
pour exécuter tout ce qu'ils veulent. Oh ! combien ils font 
de pas, et combien ils se donnent de peine pour nous épier 
en tonte rencontre, en tout lieu! Et quiconque loue Dieu 
en sa langue ne peut éviter d'être perdu. Quand ils ont 
trouvé un prétexte contre quelqu'un, ils envoient sur lui un 
adalid qui le trouve quand il serait à mille lieues* On le 
prend, on le jette dans la grande prison, et de jour et de 
nuit on l'épouvâmte en lui disant : souviens toi ! Le pauvre 
malheureux qui pense à ces paroles : Souviens toi ! sent des 
larmes tomber goutte h goutte de ses yeux, et il n'a d'autre 
sauiien que la patience. Us le mettent dans un palais ef- 
frayant, où il reste long-temps, et ils ouvrent devant lui 
mille gouffres dont aucun bon nageur ne saurait se tirer, car 
c'est une mer qui ne se passe pas. De là ils le mènent à la 
chambre des tourmens, et ils l'attachent pour lui donner la 
torture, et ils la lui donnent jusqu'à ce qu'ils lui aient brûlé les 
os. Ensuite ils se rassemblent sur la place de Attaubin, et là 
ils élèyeni un échafaud. Us comparent ce jour à celui du ju- 
gement dernier. Celui qui leur échappe est revêtu d'une robe * 
jaune, et ils jettent les autres dans le feu avec des statues 
et des figures effroyables. L'ennemi nous a tourmentés gran- 
dement de toutes les manières , il nous a entourés d'un cer- 
cle de feu; aoos sommes sous une oppression que nous ne 
pouvons plus souffrir. Nous observons la fête et le dimanche, 
nous jeûnons le vendredi et le samedi, et avec tout cela 



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( m ) 

1I0113 ne le désarmons pas encore. La méchanceté a grandi 
chez leurs alcaydes et leurs cadîs. Us ont tous résolu que la 
loi serait une, ils y ont ajouté et ont suspendu sur nos têtes 
une épée tranchante. Le jour du nouvel an ils nous ont no- 
tîfié sur la place de Bîbalbonut une écriture qui a éveillé ceux 
qui dormaient. Ceux qui dormaient se sont arrachés soudain 
au sommeil, car Ton ordonnait que toute porte s'ouvrit Us 
ont défendu les habits et les bains. Ils ont proscrit la lan- 
gue arabe. L'ennemi a voulu tout cela, et nous a mis dans 
la main des Juifs pour qu'ils fassent de nous à leur volonté 
sans qu'il leur soit rien reproché. Les prêtres et les moines 
ont tous été contens que la loi fût une, et que l'on nous 
foulât aux pieds. Voilà ce qui a été réservé k notre nation. 
Ils nous ont proposé au lieu d'honneur l'infidélité. L'ennemi 
est irrité contre nous, il est devenu féroce comme un dra^ 
gon, et nous sommes tons dans ses serres comme la tourte- 
relle dans celles du vatour. fit comme toutes ces choses ont 
été permises par Dieu, nous sommes résignés à nos maux, 
et nous avons cherché les pronostics et les prophéties pour 
voir si nous ne trouverions pas quelque soulagement dans 
les Ecritures. Les personnes de science qui ont lu les origi- 
naux, nous disent que nous attendions du jeûne notre re- 
mède, que rafBiction doit faire blanchir avant le temps les 
cheveux des jeunes gens, mais qu'après cette crise^ nous 
devons avoir le beau jour, et que Dieu prendra pitié de 
nous. Voilà ce que j'ai à dire : quand même je passerais toute 
ma vie à raconter notre misère, je ne pourrais en finir. Ainsi 
ne critiquez pas ma prière dans votre cœur, j'ai parlé de 
toutes mes forces. Eloignez de moi toute calomnie, et que 
celui qui chantera cette complainte, demande à Dieu de 
me placer dans le paradis de sa récompense. 

(Marmol, t. i, p. 317 et suiv.) 



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TABLE 

nES MATIÈRES 

COMTENÎJES PANS CE VOLUME. 



Pages. 

Ghapitrb I«'. Occupation de Grenade (de Janvier à mai 1492)* i 
Chap. il Administration du comte de Tendilla et de l'ar- 

chevêque de Talavera (1492-1 499}* ... 18 
Ghap. III. Révolte des Mores de Grenade (1499} • • • ^^ 

Çhap. iy> Révolte et conversion dés Mores de TAlpuiare, 
du Rio d'Almeria, de la Sierra de Filabres et 
du Rio d*AImanzor (i5oo-i5oi) 55 

Chap. Y. Conversion des Mores de Grenade (i5oo). . 70 

Chap. VL Rëvolte et conversion des Mores de la Serrania 

de Ronda (iSoi) 8a 

Chap VII. Conversion des Mores de Castille et de L^on. 

— Mort de la reine Isabelle (i5oi-i5o4). • 101 
Chap. YIIL Réformes de dona Isabelle ii^ 

CqAP. IX. Réglemens administratifs et de police —Fuero 

des Mores de Valence. — Mort d« don Fer- 
nando (i5o4-i5i6). ........ 1^9 



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( 48fi ) 

Piges 

Chap. X. OrigÎD* des commntdadet <it GastilU et de U 

germanû de Valence (i5i^-i5ao}. . . . i53 

Chap. XI. La germania.^Baptéme des Mores du royaume 

de Valence (iSao-iSii) i64 

Chap. XII. Baptême général des Mores de Valence (iSaa- 

i536) 187 

Chap. XIII. Révolte des Mores da royaome de Valence. — 
Baptême des Mores d*Aragon et de Catalo- 
gne (i5a6) aa3 

Chap. XIV. Essais de réforme à Grenade (i5i6) aae 

Chap. XV. Prédications et réformes. — Abdication de Tem- 

pereur (i5i7-i556) «36 

Chap. XVI. Réformes à Grenade (i55&-i564) a6i 

Cbap. XVII. Pragmatique dn 17. noyembre 1 566 275 

Chap XVIII. Conjoration des Morisqoes de Grenade (1567* 

i568) 387 

Chap. XIX. Insurrection àtê Morisqnes de l*Alpniare (i568- 

1569) 3o5 

Chap XX. Entrée en campagne du marquis de Mondejar el 

du marquis de los Vêles (1569) 3ii 

Chap. XXI. Première campagne du marquis de Mondejar. — 

Pacification des Alpuxares ( 1569). . . . 33a 

Chap. XXU. Premières opérations du marquis de los Velea. 

—Affaires de Guecija et de Filix (1569). . . 345 
Chap. XXIII. Reprise des opérations du marquis de Mondejar. 
• •— Affaire dMniza. — Dispersion de l'armée 

d^Aben-Hommeyah (1569) 354 

Chap XXIV. Expédition de don Francisco de Cordova sur 

lnox(i569) 365 

Chap. XXV. Expédition du marquis de los Vclex sur Ohanex 

(i569) • 371 

Chap. XXVI. Expédition du mtrquis de Mondejar sur les Gua- 

jaras(i569) 378 

Chap. XXVII. Pacification du royaume de Grenade.— Surprise 

d*Aben-Hommcyab (1569)^ 390 



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(487) 

Pages 

GhAP. XXYIII. Rapines des Espagnols. — Sac de Laroles. — Re- 
prise de l'insurrection (iSGg). . . . • • 897 

Ghap. XXIX. Massacre des prisonniers morisqvcs à Grenade. 
— AfTaires de Mulvizar, de Pechina, de Bayar- 
ca, de Turon et de Yalor. — Explosion de la 
guerre (iSGg) 4^4 

Ghap. XXX. Formation d'un conseil de guerre et d'Etat à 
Grenade, sous la présidence de don Juan 
d'Autriche. — Premières opérations du con- 
seil (1569). 4i5 

Ghap. XXXI. Insurrection de la valUe du Xenil. — Gombat de 
Verja. — Insurrections de la Sierra de Bento- 
miz et du Rio d'Almanzora (iSGg). • . . C^^ 

Ghap. XXXII. Reddition de Seron. — Expulsion des Morisques 
de l'Albaycin. — Affaires de Guecija, d'Oria, 
des Albunnelas et dcTalara (iSGq). . . . 4*^7 



FIV DE la table DU DEUXIÈME VOLUME. 



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